LE DÉVOILEMENT DES SECRETS ET LES APPARITIONS DES LUMIÈRES
Du même auteur
Le Jasmin des fidèles d’amour traduit du persan par
Henri Corbin
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LE DÉVOILEMENT
DES SECRETS ET LES
APPARITIONS DES LUMIÈRES
RÛZBEHÀN AL-BAQLÎ
AL-SHÎRÂZÎ
LE DÉVOILEMENT
DES SECRETS ET LES
APPARITIONS DES LUMIÈRES
JOURNAL SPIRITUEL DU MAÎTRE DE SHÎRÂZ
PRÉSENTÉ ET TRADUIT DE
L'ARABE
PAR PAUL BALLANFAT
ÉDITIONS DU SEUIL
27,
rue Jacob, Paris VIe
Cet ouvrage a été édité sous la direction de
Vincent Bardet
© ÉDITIONS DU SEUIL,
MARS 1996
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A Siddîq,
par qui le bleu des mots sort de l’ombre...
Par mon souffle, jeune
devient le royaume de la religion, Tournée vers mon visage se prosterne la
belle aux yeux noirs [...]. Par ma propre joue c’est une teinte couleur de
rubis
[que je
répands,
L'univers entier par mon
visage a l'apparence d’une tulipe [...].
Dans le secret du monde du mystère, je dispose du joyau [du
cœur.
Au sein du firmament je
dispose des légions de l’âme.
La poussière de ma terre
est le paradis, comparé à la terre [...].
Je suis allé jusqu'au trône divin par l’alliance révélée [dans
le Livre.
Le palais de mon cœur est
établi au-delà du péché.
La demeure de mon âme est
certitude, au-delà du monde.
Le trésor des connaissances
du cœur est plein de notre peine Le joyau de l’amour est un remède enterré dans
la tombe. Une parole issue de nous est un monde de justice.
Chaque souffle qu'exhale ma
peine est un météore chatoyant
[et
précieux.
Une intelligence
fraîchement nourrie de sciences voilà
[ce
queje suis...
Rûzbehân,
Dîwân (Nazif Hoca, Rüzbihân-i Baklî: p. 124-125.)
Il y a
déjà longtemps que ce traité de Rûzbehân a attiré l’attention de quelques
chercheurs. H. Corbin dans l’un de ses ouvrages1 en avait fourni une
description rapide comportant un certain nombre de traductions de passages
significatifs. N. Hoca et P. Nwya en établirent ensuite deux éditions très
partielles puisque ne représentant qu’un quart du texte2. Puis M.
Chod- kiewicz a, à son tour, attiré l’attention sur ce texte pour sa
contribution à la réflexion sur la nature de la sainteté dans le soufisme3.
Enfin C. Ernst a entrepris une étude détaillée, thématique et plutôt littéraire
du traité de Rûzbehân, qui a le mérite de l’aborder de manière systématique et
de tenter de débrouiller autant que faire se peut l’écheveau que représente la
suite des visions rapportées par Rûzbehân4.
Nous ne
disposions pas encore d’une édition critique du traité ni d’une traduction en
langue européenne d’un ouvrage pourtant déjà reconnu pour son originalité et
son importance dans l’histoire de la littérature mystique. Ma première
intention fut d’en établir précisément cette édition critique. Mais à l’étude
des deux seules copies complètes dont nous disposions et des deux éditions très
réduites, il est apparu que d’une part les deux exemplaires complets devaient
être de la même famille, que d’autre part les éditions n’offraient pas de
variantes suffisamment nombreuses et significatives pour justifier une édition
en langue arabe. D’autant plus que les spécialistes peuvent toujours se
procurer l’une des copies complètes existantes. En revanche, le traité offre un
intérêt à la fois pour la connaissance du soufisme ancien et pour ses qualités
littéraires, Rûzbehân étant l’un des grands représentants de la littérature
soufie, notamment par son style qui abonde en métaphores et en expressions
complexes. Ce sont donc les raisons qui m’ont poussé à vouloir faire une
traduction de cette œuvre souvent difficile et d’une pureté d’intention rare.
L’ouvrage mériterait une étude exhaustive de la totalité
de ses aspects. Il faudrait pouvoir décrypter dans l’ensemble des visions
classées les éléments doctrinaux qui parcourent toute la litanie des visions.
Il faudrait aussi pouvoir étudier cet ouvrage d’un point de vue plus littéraire
en montrant comment les visions donnent lieu à des développements poétiques qui
se codifient peu à peu à travers des métaphores devenues les stéréotypes du
langage rûzbehânien. Ce ne peut être l’objet d’une introduction car il faudrait
pour cela établir un parallèle constant entre les traités purement doctrinaux
et les expériences personnelles de l’auteur qui les ont conditionnés, ce qui
demanderait un ouvrage entier. On peut toutefois déjà tracer les grandes lignes
de ce que serait une telle étude et replacer l’ouvrage dans son contexte.
Pour simplifier les références aux traités de Rûzbehân et
aux textes les plus cités, ceux-ci ont été indiqués par l’abrégé des titres
suivis des numéros de chapitre - sauf pour ce qui concerne Sharh et Mashrab,
qui réfèrent aux numéros de page. Ennuagement et Itinéraire sont
cités selon les chapitres de la traduction à paraître et l’édition critique en
arabe en cours. Les références sont les suivantes :
Ennuagement
- L’Ennuagement du cœur, texte et traduction. Itinéraire
= L’Itinéraire des esprits, texte et traduction.
Dévoilement
= Le Dévoilement des secrets, traduit ici même. Mashrab
= Mashrab al-arwâh,
Istanbul, 1973.
Sharh =
Sharh-i shathiyyât,
Téhéran-Paris, 1966.
NOTES
1. En islam iranien, Paris, 1971, t. Il, p. 45-64.
2. N. Hoca, Rûzbihân-i Baklî ve kitâb Ka^f al-asrâr’t ile
Farsça bâzt^iirleri, éd. N. Hoca, Istanbul, 1971 ; P. Nwya, Waqâ’i' al-saykh Rûzbihân al-Baqlî al-Shîrâzî muqtatafât
min kitâb Kashf al-asrâr wa mukâshafât al-anwâr, al-Mashriq, LXIV/4-5, 1970, p. 385-406.
3. Le Sceau des saints, Paris, 1986.
4. Rûzbihân Baqlî : Mysticism and
the Rhetoric of Sainthood in Persian Sufism. L’ouvrage n’est pas encore édité et je
remercie l’auteur d’avoir bien voulu m’en donner une copie.
INTRODUCTION
Sur l’auteur
Rûzbehân
Baqlî est l’un des saints les plus importants de l’histoire de la mystique en
Islam et singulièrement en Iran, à l’époque majoritairement sunnite. Il est né
dans la ville de Fasâ ou Pasâ, non loin de Shîrâz, en 52211/1128 et mort à
l’âge de quatre-vingt-quatre ans, dans le mois de Muharram de l’année
606h/1209, à Shîrâz dans son propre couvent, où il fut inhumé. Le jugement très
sévère qu’il porte sur sa famille au début de son journal spirituel laisse
penser qu’il serait peut-être né dans un milieu shî'ite de tendance zaydite,
car Fasâ avait été un lieu important de rassemblement des shî'ites venus du
Daylam, au nord de l’Iran, et qui fournissaient des soldats à la dynastie des
Bouyides qui contrôlait Baghdâd1. Toujours est-il qu’il opta pour le
rite shafî'ite comme beaucoup de soufis de l’époque.
Il eut
ses premières expériences intérieures à l’âge de trois ans {Dévoilement
: 7) et commença à pratiquer des exercices spirituels dès l’âge de sept ans {Dévoilement
: 8). Mais c’est à l’âge de quinze ans, en 1143, qu’il fera l’expérience
qui déterminera sa vie. Il quitte sa ville et son petit commerce de légumes et
de plantes après une
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
rencontre avec celui qui sera tout au
long de sa vie son maître caché, Khidr, l’initiateur de Moïse {Dévoilement :
9). Il a dû ensuite rester dans le désert environ un an et demi. Il entra
dans les cercles soufis, qu’il fréquenta un moment - il se serait rendu à cette
époque à Shîrâz où il aurait suivi l’enseignement du maître Fakhru’l-dîn Barkar
-, puis, alors qu’il avait déjà quelques disciples à la suite d’une seconde
rencontre avec Khidr (Dévoilement : 14) autour de 1146, il se serait
retiré dans la montagne de Bamû durant sept ans.
A partir de 1152 il séjourna de nouveau à Shîrâz. Il demeura
dans le couvent de Sirâj al-dîn Khalîfa ibn Sâlbeh (m. 562h/l 165), qui lui
donna l’investiture de la khirqa, le manteau des soufis. C’est par ce
maître que Rûzbehân se rattache à l’ordre hallâjien des Siddîqiyya, une branche
de l’ordre de la Kâzarûniyya ou Mur- shidiyya. De cette affiliation provint son
hostilité foncière au shî'isme et au mutazilisme, son admiration et sa grande
connaissance du corpus des textes hallâjiens. Il étudia l’ensemble des
disciplines du savoir de son époque et devint un maître dans la jurisprudence,
l’exégèse coranique et la connaissance des traditions du Prophète.
Il aurait ensuite accompli une série de voyages entre 1160
et 1165, qui l’auraient conduit au Hijâz et en Irak et peut-être même à
Alexandrie et en Syrie. Il aurait fait dans ses voyages quelques rencontres
importantes dont celles de deux personnages qui devinrent ses maîtres,
Abû’l-Safâ à Wâsit, et Jâgir Kurdî à côté de Samarra en Irak.
En 1165, il fit construire son couvent à Shîrâz où il
s’établit et où sa réputation devint très vite considérable. En 1174, sans
doute pour des raisons liées aux troubles politiques qui entourèrent la
succession du prince de Shîrâz, il retourna à Fasâ. C’est à cette époque que
s’opéra une transformation de la pensée de Rûzbehân. Le mystique délicat de
l’ivresse, attentif à la beauté, va peu à peu devenir un maître prêchant dans
les mosquées, investi d’un grand pouvoir sur ses disciples, sur la ville et les
rois de Shîrâz. Sa doctrine évoluera de plus en plus de la doctrine de l’amour
vers une doctrine plus sobre fondée sur la connaissance mystique et le rôle
social et charismatique du saint.
Il meurt vénéré par la population, assuré de la fidélité
du prince, atteint d’hémiplégie et refusant de se soigner2. Sa
tombe fut entourée de prodiges et devint un lieu de pèlerinage important,
jusqu’à ce qu’elle sombre dans l’oubli sous l’effet de l’apparition du shî'isme
comme religion d’État et de sa lutte contre le sunnisme et le soufisme.
C’était, selon les témoignages, un homme d’une remarquable
beauté et d’une grande délicatesse, doté de nombreux charismes. Il passait son
temps à jeûner, à faire des retraites spirituelles dans la montagne ou dans une
cellule de son couvent dont il interdisait alors l’entrée à quiconque. Il a
écrit une cinquantaine d’ouvrages - une soixantaine selon certaines sources -,
dont certains sont des sources documentaires essentielles pour la connaissance
du soufisme ancien. Son ordre qui était plutôt de type familial a finalement
assez vite disparu de Shîrâz même si l’ordre des Dha- habîs s’en réclame. Ses
caractéristiques reposaient sur la pratique systématique du jeûne, de la
retraite, du dhikr, invocation rituelle des noms de Dieu - Rûzbehân
invoquait en particulier la formule La ilâha illâ’l-Lâh (il n’y a pas de
dieu si ce n’est Dieu) -, et surtout de l’étude des doctrines des anciens
soufis et du pèlerinage à leurs tombes. D’après des sources peu fiables, il
semble que l’influence de son ordre se soit maintenue jusqu’à atteindre
Tombouctou dans la personne du grand juriste Ahmad Bâbâ Tumbûktî (m.1624), puis
le Maroc avec 'Abd al-Qadîr Ghassânî Fâsî (m.1624), ‘Abd al- Qadîr Fihrî Fâsî
(1599-1680) et Muhammad Saghîr (m.1721-1722).
Sa pensée est marquée par la volonté de concevoir l’unité
de l’essence divine à partir de l’expérience éthique du bien et du mal. Sa
réflexion sur le mal est l’une des plus riches et des plus intéressantes qui
soit pour la connaissance du soufisme de l’époque. Elle est fondée sur la
reprise complètement revisitée de la méditation de Hallâj qu’elle amplifie
considérablement. Elle aboutit à l’élaboration d’une véritable doctrine
mystique, construisant son propre vocabulaire et son propre style, dont le
concept d’équivocité si caractéristique de sa pensée. Cette méditation qui
culmine dans une doctrine systématique de la sainteté et de l’éducation sou-
fies est par tous ces traits l’une des plus originales que le soufisme ait
produites3.
Manuscrits et éditions
J’ai pour la traduction essentiellement utilisé les deux
manuscrits complets disponibles. Ce sont deux manuscrits en arabe, comportant
parfois quelques phrases en langue persane que Dieu adresse à Rûz- behân. Le
traité ne contient qu’un poème et aucun propos de mystiques des premiers
temps, alors que les autres traités de Rûzbehân en font en général abondamment
usage, puisqu’il va parfois jusqu’à citer des passages entiers d’ouvrages
d’autres mystiques comme dans L’Itinéraire des esprits. Le premier, dont
une copie m’a été donnée par M. Amir-Moezzi, est celui de Mashhad, catalogue,
IV, p. 220, Hikmat 931. Il est daté du mois de Jumada II 1064h/mai 1654.
Il est numéroté du folio 1 jusqu’au folio 51a. Il est rédigé en naskh,
compte vingt-trois lignes par page et mesure 23 x 10 cm. La copie qui m’en a
été donnée comporte une division manuscrite des chapitres de la main d’H.
Corbin. Ce dernier a divisé le texte jusqu’au chapitre Lxxxvn, après quoi il a
abandonné la numérotation. Ce manuscrit contient parfois certaines fautes mais
il est d’une écriture très lisible. Le second manuscrit est celui de L.
Massignon. D. Massignon m’en a obligeamment donné une photocopie. Il fait
partie d’un majmua contenant d’abord un autre traité de Rûzbe- hân en
arabe, intitulé Mantiq al-asrâr et traitant des paradoxes des sou fis4.
Il comporte vingt-cinq folios numérotés de 138b à 162b. L’écriture en est un
bon naskhî persan mais le texte comporte parfois des taches qui rendent
la lecture difficile5. C’est la copie la plus ancienne puisqu’elle
est datée de 665h/1266. Le manuscrit a donc été copié du vivant du petit-fils
de Rûzbehân, Rûzbehân Thânî (603h/1206-685h/1285). Enfin, il y a les deux
manuscrits extrêmement lacunaires (environ un quart du texte) qui ont servi
pour les éditions existantes, celle de N. Hoca et celle de R Nwya. Le manuscrit
de l’édition turque se trouve dans le Konya Izzet Koyunoglu Müzesi, Kütüphane
kismi folio 59a-66a. C’est un recueil de traités comportant deux cent trente et
un folios ; sa taille est de 20,2 x 14,2 cm et chaque folio compte vingt-trois
lignes. N. Hoca date le recueil du Xe ou du XIe siècle de
l’hégire. Le manuscrit de Baghdâd, en Irak, a été copié par Darwish Hasan ibn
‘Alî al-Khil- watî en 1126h/1714. Ils ne sont pas d’une grande utilité étant
donné le désordre qui règne dans les chapitres et le fait qu’ils sont
apparemment de la même famille que les deux manuscrits précédents.
Je n’ai
pas suivi la numérotation des chapitres adoptée par H. Corbin. Elle s’appuyait
entre autres sur le fait que dans les manuscrits il arrivait que le copiste ait
surligné certaines reprises des visions où Rûzbehân dit : « Je vis... » Il a
semblé préférable de numéroter en fonction des indications temporelles
fournies par l’auteur. Je me suis donc efforcé de faire coïncider chaque début
de paragraphe avec la précision de l’auteur concernant le moment précis où un
cycle de visions commençait. C’était le seul moyen de conserver le caractère
divers, tumultueux et inquiet de visions qui se succèdent très rapidement. Il
faut aussi signaler que seules les variantes les plus significatives qui ont
pu être trouvées ont été indiquées en notes. Enfin j’ai cru bon de réaliser un
index le plus général possible afin de rendre la consultation et l’utilisation
systématique des visions plus pratiques, et de compenser l’absence d’édition
en arabe par un outil qui permettra peut-être d’entamer une étude plus
approfondie de cet ouvrage.
Contextes
L’ouvrage
de Rûzbehân retient l’attention par son caractère inhabituel dans la
littérature soufie. En effet les textes autobiographiques sont extrêmement
rares dans le soufisme. P. Nwya comme H. Corbin affirment qu’il s’agit là d’un
cas unique dans la littérature de cette époque. Seul peut-être l’ouvrage du
grand théologien et soufi Abû Hamîd al-Ghazâlî (m. 505h/l 111) le Munqid min
al-dalâl pourrait être classé dans la même catégorie. Mais il s’agit plus
du récit d’une conversion, d’un traité théorique et finalement du récit
d’événements que d’un véritable itinéraire mystique intérieur. Chez Rûzbehân au
contraire nous avons affaire à la description systématique de véritables
visitations dont les sujets sont dans la majeure partie des cas Dieu ou le
Prophète, voire les prophètes. On ne peut donc pas non plus appeler cet ouvrage
une autobiographie au sens strict. Il ne s’agit pas d’un récit ordonné d’une
vie édifiante mais bien plutôt d’un témoignage sur une expérience personnelle
vécue, donné sur le tard, à la fin de sa vie, à un disciple ou à un groupe de
disciples.
C’est pourquoi il a semblé préférable de désigner cet ouvrage
atypique par l’expression Journal spirituel; journal, car une majorité
de visions, en particulier celles de la deuxième partie, ont été visiblement
notées au jour le jour; et spirituel, car il s’agit de rapporter non pas des
épisodes biographiques mais bien des expériences intérieures, des visitations.
Les épisodes biographiques ne sont pourtant pas absents du texte. Les visions
initiales apportent quelques précisions sur les débuts mystiques, les premiers
émois spirituels et les recherches de la jeunesse de Rûzbehân. Plus tard on
voit un maître spirituel soucieux des maladies qui ont affecté son fils,
veillant et intercédant pour lui, soucieux des difficultés financières de sa
famille et des épidémies qui ont ravagé Shîrâz et la Perside, ce qui témoigne
du rôle social et pas seulement spirituel du maître à l’époque. Enfin Rûzbehân
montre également l’amour qu’il éprouvait pour son épouse décédée prématurément
avant son retour dans sa ville natale, Pasâ, décès dont il ne se remit jamais.
On le voit aussi finalement réconcilié avec sa famille par des visions qui
décrivent ses parents au paradis, alors que le début de l’ouvrage est
extrêmement sévère à leur égard, élément
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
permettant de soupçonner peut-être une
affiliation shî'ite de sa famille originaire du Daylam, dans le nord de l’Iran.
Toutefois ces anecdotes ne sont qu’occasionnelles et ne constituent en aucun
cas la trame de l’ouvrage. Elles n’interviennent qu’à l’occasion des visions
dont il est le siège et qui sont le véritable propos du livre.
Le problème le plus difficile à résoudre est celui de
l’organisation des visions. Le traité s’ouvre sur celles de l’enfance et se
clôt abruptement sur l’intervention de Rûzbehân auprès de Dieu pour éloigner la
maladie et la sécheresse qui se sont abattues sur Shîrâz. Curieusement
d’ailleurs, pour faire sa demande Rûzbehân prie Dieu de lui donner
l’autorisation de ne plus fréquenter les princes. Et Dieu lui en donne
finalement l’ordre. Or il y a bien un épisode de la biographie de Rûzbehân qui
le voit refuser effectivement de rencontrer l’un des émirs qui gouverna
Shîrâz.
Cet épisode concerne Yâtâbeg Sa'd b. Zangî, qui
régna de 59lh/1195 à 624h/1226, Rûzbehân étant mort quant à lui en 606h/1209.
Un jour, lorsque l’émir revint de sa campagne en Irak, tous les notables de
Shîrâz vinrent à sa rencontre pour l’accueillir et le féliciter. Seul Rûzbehân
ne se déplaça pas et ne demanda pas même de ses nouvelles. L’émir envoya alors
son fils Abû Bakr avec un groupe de chevaliers lui porter une lettre pour lui
demander de s’expliquer. Rûzbehân était en retraite, et c’est son fils Fakhr
al-dîn Ahmad qui reçut le prince et apporta la lettre de l’émir. Rûzbehân lui
fit répondre que Dieu lui avait ordonné : « Rûzbehân, si tu recherches Notre
présence, évite de te rendre auprès des rois ! » Lorsque le prince revint
auprès de son père, celui-ci lui réclama la réponse de Rûzbehân. Il lui dit : «
Le maître Rûzbehân t’envoie son salut et te fait dire
qu’il est occupé à prier pour le bien du royaume et qu’il
désire te voir. » L’émir leur dit que ce n’était certainement pas les propres
paroles du maître et qu’il voulait la vérité. Ils finirent par avouer qu’ils
n’avaient pas eu l’autorisation de rencontrer Rûzbehân et qu’il leur avait fait
transmettre sa réponse par son fils. Alors l’émir se mit à pleurer et dit que
c’était bien là de ses paroles. Il lui rendit visite et se mit à suivre sa voie6.
Au-delà de l’anecdote particulièrement édifiante pour ce qui concerne les
rapports que Rûzbehân pouvait entretenir avec les émirs, cet événement nous
permet peut-être d’entrevoir une date pour la fin de la rédaction de
l’ouvrage. En effet, c’est en 593h/1197 que l’émir partit en campagne contre
l’Irak et il ne dut revenir à Shîrâz du vivant de Rûzbehân qu’entre 600h/1204
et 602h/1205, soit entre les deux attaques dues à Yâtâ- beg uzbek ibn
Ildgâz puis au sultan Khwârazmshâhî Ghiyâth al-dîn. Rien ne dit que cet épisode
concerne ce que rapporte Rûzbehân à la fin de son journal, mais il est suffisamment
important pour que le biographe du maître le note et ce ne devait pas être une
attitude courante pour que Rûzbehân éprouve le besoin de demander un ordre à
Dieu et de le raconter lui-même. On peut certainement en conclure par
conséquent que les visions se poursuivent jusqu’à l’extrême fin de la vie de
Rûzbehân, au moins jusqu’en 585h/1189 - date que Rûzbehân cite dans son ouvrage
-, et peut-être même jusqu’aux années 600h/1204-602h/1205.
L’ordre des visions est donc sans doute essentiellement chronologique.
Puisque aux dires mêmes de Rûzbehân l’ouvrage a été entamé en 577h/l 181, sa
rédaction a dû s’étaler jusque vers 1204 ou 1205, autrement dit sur vingt-trois
à vingt-cinq années. On peut diviser aussi le texte en deux parties. La
première a été écrite entre 577h/l 181 et 585h/l 189. Elle contient les
souvenirs de Rûzbehân sur sa période de formation et ses voyages à La Mecque.
Le chapitre xxxxrv clôt le premier cycle de visions. Ensuite le ton du texte
change progressivement. Les expressions d’eulogie se transforment, le style du
texte se fait un peu moins lyrique, et l’accent se déplace peu à peu des
attributs de beauté vers les attributs de majesté, ce qui correspond aussi à
l’évolution de la doctrine de Rûzbehân telle que les biographies le notent avec
pertinence. Un autre élément dans le texte permet également de déterminer une
nouvelle étape. Il s’agit du chapitre lxxx,
où Rûzbehân nous fait part d’une vision des maîtres de Fasâ et de Shîrâz
qui sortent de leur tombe et acceptent de l’accompagner à Shîrâz. Or, nous dit
Rûzbehân, cette vision eut lieu au moment même où il songeait à rentrer dans
cette ville depuis son exil à Fasâ. Il faut donc considérer sans doute que les
visions précédentes durent se produire avant son retour, soit avant 570-571h/l
174-1175, puisque c’est l’émir Tikla ibn Zangî qui le fit revenir à Shîrâz et
qu’il n’entama son règne qu’à cette date.
La difficulté du traité vient du caractère extrêmement
résumé des visions rapportées. Rûzbehân précise qu’il ne s’agit que d’une
partie de ses visions, celles dont il se rappelle, ou peut-être plus simplement
aussi celles qu’il a notées. Rûzbehân les raconte avec précision mais ne
s’attarde pas non plus sur leur détail. Il insiste en revanche sur la nature de
ce qu’il voit et il fait chaque fois un effort particulier pour essayer de
définir le caractère des stations et des états parcourus. Le maître ne se
départit donc jamais de la lucidité sur laquelle il a mis de plus en plus
l’accent au cours de sa carrière mystique et qui lui permet de théoriser son
parcours. Cette théorisation est au demeurant d’autant plus nécessaire que
l’ouvrage s’adresse bien à des disciples et qu’il doit servir d’édification et
non de guide.
Les visions du Prophète, des anges, ou encore de Dieu, que rapporte
Rûzbehân, ne sont pas un phénomène unique. D’autres spirituels ont eu des
visions analogues, celles-ci constituant précisément un élément important de
l’élection spirituelle dans le soufisme7. Ce qui en fait quelque
chose d’exceptionnel c’est le parti pris de Rûzbehân de les restituer aussi
fidèlement que possible et systématiquement, à savoir d’en faire une matière
littéraire et pédagogique à l’usage de ses disciples. Traditionnellement, et
depuis longtemps, dans l’islam mystique, la vie des saints est, à partir du
prototype que constitue la biographie du Prophète, un aliment pour les
novices, un modèle d’imitation offrant une exégèse incarnée de l’inspiration
prophétique. Le texte de Rûzbehân est lui, d’une certaine manière, une rupture
vis-à-vis de cet usage. En effet il abolit la distance entre le saint et
l’hagiographe qui en établit la biographie merveilleuse. Du reste deux
biographies de Rûzbehân existent, écrites par ses descendants. Avec le journal
du maître, nous avons donc affaire à un phénomène nouveau, qui restera isolé,
et que les quelques éléments d’explication offerts par l’auteur en
introduction ne sont pas vraiment de nature à éclairer. Il ne faut pas par
conséquent rapporter l’ouvrage de Rûzbehân seulement à une autobiographie. Il
appartient surtout finalement aux récits d’ascension céleste conçus à partir
de l’archétype du voyage nocturne du Prophète, dont la version la plus
populaire est celle d’ibn ‘Abbâs8. D’ailleurs Rûzbehân le laisse
entendre plus ou moins explicitement à la fin de l’ouvrage (Dévoilement
: 90).
De ce point de vue il n’est pas isolé car un bon nombre de
mystiques ont écrit des ouvrages d’ascension. H. Corbin avait du reste
entrepris de commenter et de traduire le récit d’ascension d’Avicenne et décrit
les récits analogues de Ghazâlî et de Suhrawardî9. Une certaine
différence demeure néanmoins avec l’ouvrage de Rûzbehân : au lieu de développer
un long récit d’ascension, l’auteur égrène une multitude de courtes expériences
d’ascension sans élément unificateur si ce n’est qu’elles émanent toutes de la
même personne.
Il faut
donc convenir que les motifs de la rédaction du journal ne sont pas très clairs
et que Rûzbehân ne s’en explique pas très bien lui-même. Il s’agit d’un ouvrage
d’édification comme on l’a déjà dit. Mais cette édification ne s’adresse qu’à
des disciples déjà convaincus et n’appartient pas au genre hagiographique.
Pourquoi dans ce cas ne pas avoir par exemple rapporté les charismes dont
Rûzbehân était doté et qu’il mentionne parfois dans certaines de ses œuvres? Il
s’agit donc d’une édification bien minimaliste. Ce n’est pas non plus un exposé
théorique ou un texte destiné à servir de manuel pratique pour la congrégation,
genre dans lequel Rûzbehân a laissé plusieurs ouvrages en partie perdus. Il
s’agirait plutôt d’une confession qui donnerait comme la part cachée des
traités théoriques en en garantissant l’authenticité. L’intérêt de cette
confession résiderait alors au-delà des visions, dans l’éclairage singulier
qu’elle apporte sur la doctrine de la sainteté développée ailleurs. Cette
constatation implique donc pour nous que nous essayions avant tout d’en dégager
les traits principaux. En d’autres termes, la question que soulève l’ouvrage et
qu’il explore est : en quoi consiste le modèle rûzbehânien de la sainteté ?
Si c'est effectivement l’interrogation principale, alors la
question revient à se demander pourquoi donc ne pas avoir traité de ce problème
de manière purement théorique dans un ouvrage de facture plus classique. Or
précisément Rûzbehân a rédigé de tels ouvrages, notamment L’Ennuagement du
cœur, dans lequel on retrouve des traits comparables à ceux que l’on peut
observer dans le Journal spirituel. Mais de la même façon le traité
aborde la question de manière confuse et inachevée, et il ne fait que suggérer
les solutions les plus audacieuses sans véritablement les exprimer. Peut-être
alors faut-il voir dans la confession une solution à la difficulté de formuler
une telle doctrine qui pourrait exposer son auteur à des calomnies, évoquées
d’ailleurs dans le journal. En effet, le statut du texte en fait une sorte de
révélation continue par la vision et le discours. D’une certaine façon Rûzbehân
s’abrite ou ne peut formuler autrement cette doctrine de sa sainteté que dans
le cadre d’une confession qui par définition doit relever de la sincérité et de
la transcendance du discours. Pour tenir ce discours qui le désigne et
l’institue, Rûzbehân doit comme se dessaisir du discours lui- même puisqu’il
est toujours le destinataire soit des visions, la plupart du temps, soit du
discours que lui adresse Dieu en personne. En bref, la sainteté de Rûzbehân
est une sainteté des mots. C’est pourquoi il faut remarquer que la rédaction de
cet ouvrage s’est étalée sur une très longue période, d’ailleurs difficile à
rythmer puisqu’elle couvrirait sans doute plus de vingt ans. D'autre part il se
trouve qu’il y a dans l'écriture du journal une remarquable stabilité du
style, lequel semble n'avoir pas évolué au cours de ces années de rédaction.
Cette stabilité confère une grande unité au traité. Ce peut être l’indice que,
plus important encore que les visions, est le statut même du texte qui
développe l’effectivité du type de sainteté que Rûzbehân entendait mettre en
évidence. Il apparaît quasiment donc que la doctrine de la sainteté, déjà
théorisée ailleurs par l’auteur, soit ici comme mise en scène dans un style
donné pour nouer et mêler l’élément purement spéculatif et l’élément effectif
de la sainteté au sein d’un modèle littéraire dont Le Dévoilement des
secrets serait l’expression aboutie. Il nous faut donc envisager deux
aspects dans la présentation du traité : en premier lieu les différents objets
des visions, et en second lieu le statut même du texte, c’est-à-dire la
sainteté envisagée comme appropriation d’une langue spécifique.
Visions de sainteté
Les visions et singulièrement celles de Dieu ont pour
fonction d’établir l’authenticité de la sainteté de Rûzbehân et, au-delà, de la
sainteté en général. Rûzbehân est visiblement, bien qu’ il ne se désigne pas
lui- même ainsi, le pôle de son époque et assume par conséquent le double
héritage prophétique et soufi. Il y a donc dans l’ouvrage de Rûzbehân le souci
constant d’élaborer sa sainteté, d’en assurer la communauté des musulmans - le
traité est rédigé à la demande d’un disciple anonyme auquel Rûzbehân s’adresse
parfois -, voire de se rassurer lui-même sur sa sainteté comme le montrent les
diverses références à sa propre mort. Rûzbehân à de nombreuses reprises demande
à Dieu de lever son inquiétude sur ce qu’il lui arrivera après la mort.
L’élection proclamée de Rûzbehân intervient ainsi pour rétablir la quiétude, et
aboutit par ailleurs à une sorte de déplacement de l’inquiétude. Mais la mort
de Rûzbehân englobe également sa famille et ses disciples. Là aussi la réponse
rassurante de Dieu a pour vertu de calmer le chagrin ressenti à la mort de son
épouse, ou la peur de voir mourir son fils. Or à chaque fois le texte renvoie
non au salut des personnes en question, qui n’est pas pour autant négligé,
mais à la sainteté de Rûzbehân. Il ne faut pas s’inquiéter à leur sujet car la
sainteté de Rûzbehân sauve les autres, comme il sera mentionné dans ses
biographies10. Ainsi Rûzbehân érige la sainteté en modèle dynamique
collectif. C’est par sa sainteté que les gens sont sauvés. Les visions sont
donc l’élément visible et palpable de la nature et de la fonction de Rûzbehân
investi de la sainteté muhammadienne, et c’est donc parle détail des visions
que l’on accède à cette dimension qui est pour ainsi dire mise en scène pour
les disciples afin de servir d’édification. L’élément esthétique, les qualités
littéraires de l’ouvrage, ne sont pas laissés au hasard mais interviennent de
manière positive, s’intégrent au récit pour en donner une dimension mythologique
telle que la lecture du traité doit entraîner une adhésion immédiate au modèle
proposé. En d’autres termes, c’est la lettre elle-même qui constitue le fond,
le style devient lui-même sens et acquiert une nécessité qui fait du texte un
architexte, la sainteté même. Raconter la vision c’est la donner à voir aux
disciples. Le traité rûz- behânien est bien le texte de sa sainteté. Comme Dieu
le plonge dans l’extase en lui racontant sa vision dans le miroir (Dévoilement
: 84), vision dont Rûzbehân n’est le témoin que par le récit qu’en fait Dieu,
le texte du maître est censé provoquer l’extase par le récit de ses visions
dont le merveilleux est une constante.
Il y a
un certain nombre d’objets de vision bien définis dans l’ouvrage de Rûzbehân.
Toutefois les visions ne sont pas toujours consacrées à un seul objet mais au
contraire mêlent des éléments divers au sein d’un même cycle. Il est donc
nécessaire de dégager certains objets de vision et d’en cerner les traits
distinctifs. Le premier de ces objets est bien évidemment Dieu lui- même, dont
Rûzbehân nous affirme qu’il le vit à de très nombreuses reprises. Le deuxième
en ordre d’importance est le prophète Muhammad, qui domine de sa figure les
autres prophètes. Puis il y a les anges, le maître caché Khidr, les califes et
les grands maîtres spirituels anciens. Enfin quelques visions ont trait à la
propre famille de Rûzbehân et à certains événements appartenant à la vie
personnelle de l’auteur.
Visions de Dieu, miroir de Dieu
La
première vision de Dieu donne lieu à un discours qui proclame l’élection de
Rûzbehân (Dévoilement: 12). Il y a déjà là les caractéristiques
essentielles à la fois du rapport du discours et de la vision, du texte et de
l’expérience visionnaire, de la hiérohistoire et de la géographie spirituelle.
La vision se mue immédiatement en discours comme si celui-ci absorbait le
visible dans sa textualité et le transmutait en parole. Déjà Rûzbehân est
lui-même renversé dans sa dimension d’esprit énonciateur, car si le cœur est le
lieu de la vision, c’est l’esprit qui est le vecteur du discours. Le discours
se fait entendre en devenant visible, image poétique dans le cœur.
Parler, saisir le sens prophétique de la sainteté qui s’alimente au Coran,
c’est donner à voir. Rûzbehân avoue même au cours d’une vision que le discours
divin et la vision sont inséparables (Dévoilement : 38). La deuxième
caractéristique de cette vision est que le
discours a lieu en persan et non en langue arabe11.
Ceci témoigne de l’enracinement local de Rûzbehân en Perside et de la volonté
de donner à Shîrâz la dimension spirituelle dont elle recelait déjà la
possibilité. Cet enracinement local de la sainteté de Rûzbehân apparaît à
plusieurs reprises et est affirmée par Dieu lui-même, qui lui déclare qu’il est
le roi de la Perse (Dévoilement : 19). Le texte de Rûzbehân manifeste
donc, dès son intention, et dans son objet même, la nécessité de
territorialiser l’institution soufie dans la personne du saint. Cette
territorialisation apparaît comme une nécessité pour sauver la communauté
musulmane des dangers qu'elle court, comme par exemple la lutte contre le
shî'isme. En effet, défendre les soufis contre les calomnies dont ils sont
victimes c’est défendre la communauté musulmane qui errerait sans orientation
si elle n’accordait plus foi à la sainteté (Dévoilement : 4). Seule la
sainteté institue la communauté en la situant entre un bas et un haut. Ainsi
rendre visible la parole et ouvrir le visible sur le vertige de la pure
temporalité du discours dans lequel Dieu se dit constituent l’urgence même de
la sainteté pour Rûzbehân, le saint de la parole par excellence. Dieu se trouve
donc au centre du projet du Journal spirituel, un Dieu qui se délivre
dans et par l’ascension du mystique en qui il parle.
La
perspective théologique de Rûzbehân, l’ash'a- risme qui s’était imposé contre
l’école théologique mu'tazilite12, l’amène à articuler tout au long
de ses visions l’unité de l’essence et des attributs de Dieu, dont les noms
alimentent la technique d’ascension qu’est l’invocation de ceux-ci. Les
attributs sont traditionnellement répartis en deux groupes : les attributs de
beauté ou de douceur, et les attributs de majesté ou de fureur. La première
adresse de Dieu à Rûzbehân le désigne comme amant, c’est-à-dire que le point de
départ de ces visions est la beauté. Plus tard Dieu, qui apparaît « sous la
plus belle forme » et accompagne Rûzbehân dans son ascension, lui intime
l’ordre de la chercher dans l’amour car la majesté est trop lourde à supporter (Dévoilement
: 46). Le texte évoluera ensuite peu à peu vers la perception de la majesté
sans laquelle l’histoire prophétique ne saurait se parfaire. Les premières
visions de Rûzbehân font une large place à la beauté et appartiennent plutôt à
un registre anthropomorphique. C’est ainsi qu’il voit Dieu jouer d’instruments
à cordes turcs (Dévoilement : 30), la mention du qualificatif turc étant
un stéréotype poétique de la beauté bien connu dans la poésie lyrique de son
époque. Dieu apparaît même parfois sous la forme des Turcs (Dévoilement
: 54). Dans un dialogue entre Dieu et Rûzbehân, ce dernier voit son propre
cœur entre les doigts de Dieu. Dieu lui explique que ce cœur est le lieu des
connaissances que Dieu manifeste pour lui-même. Mais l’expérience de la beauté
que décrit cette vision ne peut aboutir qu’à l’annihilation de soi (Dévoilement
: 48). La vision de la face de Dieu de la couleur de la rose rouge montre
que Rûzbehân n’a pas encore atteint sa dimension muhammadienne (Dévoilement:
52). S’il avait déjà été investi de cette dimension il aurait perçu la portée
eschatologique de la vision de la face divine revêtue de l’image de la majesté.
Rûzbehân affirme en effet que Dieu se révélait là tel qu’il serait au jour du
jugement mais qu’il ne pouvait le percevoir ainsi à cause de son manque d’une
certaine sainteté.
Le passage à la majesté est particulièrement bien marqué
par Rûzbehân lorsque se succèdent les visions des beautés des attributs qui
appartiennent aux ambiguïtés de l’amour et la vision de la face divine, qui
nécessite d’être empli de la majesté {Dévoilement : 68). La majesté de
Dieu apparaît à travers la personne du Prophète {Dévoilement : 64)
anéantissant tout ce qui existe. Rûzbehân atteint alors le type muhammadien de
la sainteté. Il se trouve à «deux longueurs d’arc», conformément à la mention
coranique et au récit d’ascension du Prophète, et voit Dieu dans le paradis
comme Adam et au « Lotus de la limite » comme Muhammad {Dévoilement :
67). Rûzbehân a dès lors la tentation d’abandonner les visions de beauté, les
formes équivoques de l’essence, pour la pure confession de l’unité {Dévoilement
: 73). Or Dieu le ramène sans cesse à ces visions, le soupçonnant de douter de
lui. L’amour du mystique, voilà ce que Dieu veut et il le lui rappelle. Ainsi le
passage de l’amour à la pure connaissance de l’essence, c’est-à-dire la
suppression de la représentation du je divin comme celle du je mystique, ne
supprime pas le premier qui demeure réaffirmé et répété dès que la tentation de
s’en affranchir se fait jour. Dieu ne veut pas seulement être connu, il veut
aussi être aimé comme le rappelle une lecture littérale de la tradition du Trésor
caché : « J’ai aimé être connu. » Finalement Rûzbehân se voit investi de la
condition seigneuriale, protégé contre tous ceux qui pourraient l’agresser y
compris certains descendants de ‘Alî {Dévoilement : 80), et cette
condition est le résultat d’une nouvelle naissance. Il faut mourir à la
condition humaine pour l’atteindre et parvenir jusqu’à ce moment où, investi de
la condition seigneuriale, c’est Dieu lui- même qui apparaît et affirme qu’il
est le seul roi, l’Un investi de la fureur13. La révélation de la
majesté est affirmation de l’unicité, d’une telle unité que le mystique n’est
rien d’autre que Dieu dans sa solitude. Rûz- behân fait ainsi l’épreuve du « Je
suis la vérité [ou la réalité] » de Hallâj, ce mot qui n’est possible et
compréhensible qu’à partir de l’équivocité du discours et de la réalité.
Parvenu à cette étape, Rûzbehân découvre que la véritable distance qui existe
entre les créatures et Dieu est celle de la connaissance et non celle de l’étendue
(Dévoilement : 89). Mais Rûzbehân ne comprend pas qu’il se trouve dans
la vision de la majesté, dans la confession de l’unité, et c’est Dieu qui lui
décrit ce qu’elle est (Dévoilement : 90), mais le renvoie du même coup à
sa dimension de créature. L’affirmation de l’unicité ne peut être accomplie que
par une sorte d’inconscience, l’ignorance. C’est par l’impuissance à connaître
que l’on connaît, comme aime à le rappeler Rûzbehân, reprenant le fameux propos
d’Abû Bakr qui est pour lui le pôle mystique même. Précisément Rûzbehân ne peut
comprendre ce qu’est la vision de majesté qu’à travers la vision de beauté.
Encore une fois la confession de l’unité est conditionnée par l’amour mystique
et réciproquement. Il faut qu’il disparaisse pour atteindre la majesté, mais il
faut qu’il se retrouve dans l’amour pour en prendre conscience. C’est le sens
de ces propos dans lesquels Dieu dit à Rûzbehân qu’il est venu le voir à de
très nombreuses reprises, alors qu’il dormait et qu'à ce moment-là il était
véritablement sans voile (Dévoilement : 78,90). Or ce sommeil est tout
simplement l’absence à soi-même du je, l’ignorance qui se produit comme
connaissance, c’est-à- dire d’une connaissance ignorante d’elle-même, cette
connaissance singulière au-delà de laquelle il n’y a rien. C’est la même
indication qui accompagne la vision du miroir puisque Rûzbehân ne se rend pas
compte que Dieu était là qui tenait ce miroir (Dévoilement : 84). Alors
le désir de percevoir l’essence de Dieu se confond avec le désir de mort, cette
mort qui pourtant le terrifie. Or, paradoxalement, la vision de la majesté
sous la forme de la main aboutit à une dimension législatrice. Rûzbehân se voit
comme Moïse qui se roulait cinq fois par jour devant Dieu {Dévoilement:
92). La vision anéantissante aboutit à une institution religieuse, de même que
le texte, la parole du saint, se construit sur le vide du je. C’est donc dans
l’institution soufie, dans la direction spirituelle, dans son rôle social et
politique vis-à-vis de sa communauté, que s’accomplit la destination de la
connaissance mystique à laquelle il aspire désespérément. Et, effectivement, il
se voit fardé du sang des substituts, les sept de la hiérarchie spirituelle {Dévoilement
: 93), et recherche la miséricorde de Dieu, ce qui se trouve être la
qualification du saint dans la communauté {Dévoilement : 93). Les
dernières visions de Dieu ont trait à cette dimension de la sainteté. Dieu y
apparaît tantôt dirigeant le dhikr, l’invocation des noms divins dans le
couvent de Rûzbehân {Dévoilement : 109), tantôt proclamant Rûzbehân roi
pour le délivrer ensuite de fréquenter la cour des rois {Dévoilement:
114), et délivrer à deux reprises Shîrâz et la Perside de la maladie {Dévoilement:
112, 114). C’est alors qu’il est attaqué par les représentations sataniques et
que Dieu lui apprend que ces représentations viennent aussi de lui et qu’il est
élu {Dévoilement : 105).
L’expérience
de la majesté aboutit en fin de compte à l’entente de la parole créatrice dont
la violence laisse les prophètes et les saints blessés à mort {Dévoilement :
93, 95). Cette parole est à la fois parole de Dieu et parole du saint.
C’est investi de la volonté créatrice que le texte s’écrit. La parole
rûzbehânienne se découvre en fin de compte dans sa dimension créatrice. La
sainteté se fait texte dans la mesure où ce texte crée en donnant à voir,
traduit des visions indescriptibles. La sainteté semble ainsi être le point de
départ de la fabrique du texte. Mais Dieu lui affirme que c’est sous cette
forme, en tant que parole qui fait être en disant « Sois ! », qu’il est
déjà venu dans sa ville, dans son quartier, c’est-à- dire sur le lieu même de
son couvent, soixante-dix mille fois avant même qu’il ne l’ait créé. Cette
parole créatrice que perçoit Rûzbehân est celle-là même qui s’est déjà dite,
et Rûzbehân en perçoit une actualité déjà passée. Il voit ainsi ce dont il ne
peut être témoin. La parole a ainsi précédé son écriture par le saint, comme si
le texte était répété et renvoyait dans son présent à une antécédence de la
parole qui n’est visible que dans et par le texte14. Le texte se précède
lui-même, s’est déjà anticipé et ne se révèle que dans l’oubli de son « déjà là
». Cette révélation abolit alors l’auteur du texte qui s’anéantit dans la
dépossession. Le temps du récit se renverse : le texte est déjà écrit avant
même que son auteur ne soit. C’est que la sainteté est un pur don, une grâce,
et non la conséquence d’un quelconque effort, d’un je qui rassemblerait ses
forces {Dévoilement : 97). Le texte du saint ne retrouve son origine
qu’en s’arrachant à son auteur, qu’en le dépossédant de ce qu’il est.
Finalement Dieu arrache Rûzbehân à toute station et à toute parole (Dévoilement
: 105). Cette dépossession fait naître l’extase, la plus belle vision de Dieu,
si bien que Rûzbehân se met à déclamer des vers et à battre dans ses mains. La
dépossession est totale. La poésie et la musique s’érigent sur un vide absolu.
Le je n’a plus ni lieu ni mots. Il n’a plus de mots pour se dire et plus de
lieu d’où se dire. La parole éclôt alors d’où il n’y a pas d’auteur si ce n’est
la parole qui crée. Plus tard, c’est une expérience similaire. Lorsque le je
est anéanti dans la stupeur, une beauté sans aspects emplit le tout de sorte
que le mystique est en somme remplacé par sa description et que le tout
s’efface dans sa plénitude même. La vision de l’essence se produit subitement
et sous une forme qui ne laisse que stupeur, ni science, ni dévoilement {Dévoilement-.
108). Et Dieu de lui dire: « Tu Me cherches et Je te cherche. Si tu regardais,
tu Me trouverais en toi sans traverser les régions du monde caché. » Il suffit
de regarder, de décrire, pour découvrir Dieu en soi. Le je ne rentre en
possession de lui-même qu’en se retrouvant comme autre que soi. L’auteur laisse
sa place au Créateur et n’écrit qu’à cette condition. La lente découverte de
l’auteur du texte aboutit à Dieu qui guide.
C’est Dieu lui-même qui est le guide de Rûzbehân, même si
c’est bien à la suite de son engagement dans le soufisme sous la direction d’un
maître que Rûzbehân eut sa première vision de Dieu. Dieu guide en éclairant par
ses propos l’itinéraire du saint. Dieu se fait l’exégète de la géographie
spirituelle, il lui désigne l’île de la sainteté qui est le but de Rûzbehân (Dévoilement
: 13). Dieu se révèle à lui après qu’il a perçu le sens de la constellation de
la Grande Ourse, qui est l’image céleste des sept pôles se trouvant à la
surface de la terre et dont Rûzbehân a bu la quintessence d’un chaudron, le
chaudron alchimique de la création dont il est question dans le récit de
création de L’Itinéraire des esprits15. Dieu lui parle alors
et lui révèle que ces sept sont les sept mille seuils qui mènent au monde
angélique (Dévoilement : 17). C’est Dieu lui-même qui a voyagé vers
Rûzbehân - il le dit à de nombreuses reprises pour renforcer le mode de
sainteté dont Rûzbehân est investi, le don - car il l’a élu comme pôle dans son
temps (Dévoilement-. 18). Il lui confirme son élection plusieurs fois (Dévoilement:
31, 39, 53, 105). Dieu confirme aussi d’ailleurs le caractère familial de
l’ordre rûzbehânien en désignant Ahmad, fils de Rûzbehân, comme lieutenant (Dévoilement'.
62). C’est un long discours de Dieu qui succède à une magnifique vision dans
laquelle sont rassemblés les prophètes, les anges et les saints, qui développe
le mieux la nature de la sainteté de Rûzbehân (Dévoilement : 41).
Rûzbehân y est le réceptacle des sciences divines. Il est protégé contre toute
impiété. Il accède au rang prophétique muham- madien; aimer et voir Rûzbehân,
c’est aimer et voir Dieu. Toute opposition au saint devient dès lors l’impiété
par excellence, de sorte que la croyance dans l’excellence de la sainteté se
trouve être un élément constitutif de la foi musulmane elle-même. On ne peut
être plus clair sur le sens et la portée de l’institutionnalisation de la
sainteté. Celle-ci a aussi pour vocation d’écarter la peur de la mort, voire la
réalité de la mort par son intercession (Dévoilement : 113). Être un
saint c’est savoir ce qu’il adviendra de nous dans la mort. Plusieurs visions,
dont un discours divin, viennent rassurer Rûzbehân sur sa mort (Dévoilement
: 34, 35,103). Ces visions n’ont pas un contenu uniquement individuel, elles
ont une fonction collective. Le saint se fait protecteur de la communauté de la
manière la plus effective qui soit, puisqu’il réduit la perception même du
temps en le rapportant à la hiérohistoire. Le saint rassure. Effectivement plus
tard, dans un renouvellement de sens qui passe par l’annihilation de soi et du
monde, Rûzbehân voit confirmer ces prônes sur l’autre vie et le jour de la
résurrection. L’importance du saint dans la cité, sa fonction protectrice sont
renforcées par les visions de Dieu à Shîrâz et dans le couvent de Rûzbehân (Dévoilement:
71, 86), voire, en train de jouer du luth à la porte du couvent (Dévoilement
: 72).
Dès le début du traité Dieu promet à Rûzbehân la vision de
la vision {Dévoilement: 37). L’ouvrage accumule des visions
anthropomorphiques de Dieu. Rûzbehân voit Dieu dans l’équivocité {Dévoilement:
21) comme un vieillard. D’autres fois il voit son pied {Dévoilement :
22) et sa main {Dévoilement : 46, 62). Il voit Dieu filer le trône avec
une quenouille comme s’il s’agissait de laine {Dévoilement : 33). Il
voit la face de Dieu de la couleur de la rose rouge {Dévoilement : 52,
61). A plusieurs reprises Dieu apparaît sous la forme d’Adam {Dévoilement
: 62, 64, 70, 73, 97), et sous celle de la lune {Dévoilement : 101)
comme Gabriel et le Prophète. Mais ces visions sont insuffisantes. Elles appartiennent
aux représentations équivoques de Dieu qui provoquent l’amour. Dieu affirme
lui-même sa transcendance absolue qui retourne les mondes {Dévoilement
: 24). Et Rûzbehân voit aussi la face de Dieu « sans mode », c’est-à-dire
indescriptible {Dévoilement : 63). A de nombreuses reprises Dieu est
associé à la musique. Dieu lui apparaît jouant des instruments à cordes turcs {Dévoilement:
30). Il entend aussi venir de l’autre monde une musique d’instruments à cordes {Dévoilement:
41). Dieu joue du luth à la porte du couvent {Dévoilement : 72)16.
Il tient un luth à la main {Dévoilement : 102). Il voit même Dieu
danser avec lui {Dévoilement: 74)17. La musique n’appartient
plus à proprement parler au monde des visions. Souvent pourtant Rûzbehân ne
dit pas qu’il entend la musique de Dieu, mais qu’il voit Dieu
jouer de la musique. La musique semble donc appartenir à un ordre de
représentation intermédiaire entre la vision et le discours qui finit par
l’abolir. Le statut de la vision peut être extrêmement ambigu. Parfois apparaît
l’indice qu’elle pourrait être une transgression. C’est ainsi que lors d’une
vision Dieu semble s’étonner et se courroucer de ce que Rûz- behân se trouve là
à le regarder {Dévoilement : 43). Et Rûzbehân de répondre qu’il n’est là
que par la grâce de Dieu, effaçant son je créaturel dans la volonté divine. Il
y a là à la fois l’effet de la jalousie et celui de la ruse divine, qui tend à
vouloir anéantir la créature afin de préserver l’unicité du Je divin, que seul
Dieu peut employer à juste titre. C’est cette volonté d’anéantissement, cette
volonté jalouse d’elle-même dont le signe est la mort.
La « vision du miroir » (Dévoilement : 84) est particulièrement
significative de la relation qu’entretient Dieu avec le saint. Dieu est obligé
de mentionner cette vision à Rûzbehân qui ne l’avait pas perçue. Dieu se voit
en même temps que Rûzbehân dans le miroir (Dévoilement : 84). « N’as-tu
pas compris que J’étais assis à ton côté hier soir sous l’aspect de la beauté
et de la majesté ? Mon visage faisait face au tien. Je tenais dans Ma main un
miroir qui reflétait Mon visage et le tien. Je regardais ton visage, et Je
portais le regard de ton visage vers le miroir dans lequel apparaissaient Mon
visage et le tien. » La mention de cette vision provoque aussitôt une extase
merveilleuse. Or il s’agit d’une vision que Rûzbehân n’a justement pas éprouvée
de puisque c’est une vision de Dieu lui-même. Rûzbehân se trouve ressentir
l’affect de la vision sans la vision elle-même qui n’existe pour lui qu’à titre
de référence textuelle. Il y a là bien sûr le témoignage de l’efficience du récit,
du discours qui provoque un état esthétique. Cette efficience est telle que
l’affect de Dieu est éprouvé non par Dieu, mais par le mystique, comme s’il y
avait là un dédoublement, le dédoublement esthétique répondant au dédoublement
de la vision de Dieu qui voit Rûzbehân dans le miroir sans que celui-ci ne le
voie ni ne se voie. Ce dédoublement est créateur. La parole est créatrice dans
la mesure où elle crée l’extase comme ce qui appartient en propre au mystique -
Dieu n’est pas affecté par les changements, n’a pas d’état. C’est en ce sens
que la sanctification du saint est créatrice. Et c’est aussi en ce sens que
l’esthétisation de Dieu dans un cycle de visions mystiques constitue la
sainteté rûzbehânienne même.
La clé du rapport esthétique se trouve donc dans la nature
de la vision dont le mystique est inconscient. C’est Dieu qui se voit dans le
miroir. Dieu en se voyant se redouble. Mais il ne voit pas que lui-même. Il
voit aussi le saint. Son redoublement produit un dédoublement. Pour Dieu, le
je du saint s’institue à l’insu de celui-ci par la double vision du visage
original de Rûzbehân et de son reflet à côté de celui de Dieu dans le miroir.
De manière significative, tandis que Dieu ne se voit qu’en miroir, il voit à la
fois la réalité de l’autre et son reflet. Dieu ne s’affirme donc dans la vision
qu’en se redoublant tandis que le saint est perçu dans sa réalité et sa
doublure. Paradoxalement l’absolu, le seul qui soit, Dieu, ne se perçoit pas
comme réalité, alors que le relatif, celui qui n’est pas vraiment, le saint,
est perçu comme irréductiblement là, mais seulement par un autre. Car la
condition du maintien du je du mystique est qu’il ne soit pas pour lui-même.
Ainsi seul Dieu se trouve en relation avec lui-même et peut se dire je et
déterminer son lieu. Pour être un je, le mystique se trouve quant à lui réduit
à être le tu de celui à qui s’adresse le discours. Le je créaturel ne peut donc
être toujours qu’un tu, et le projet créateur est dans cette absence de fond du
je mystique, ce je qui ne peut jamais se percevoir véritablement autrement qu’à
travers le discours d’un absolument autre, Dieu.
C’est le problème posé par le paradoxe de Hallâj, le « Je
suis la vérité » qui est mis en scène ici. Or le problème du je renvoie à la
jalousie dont l’indice est la mort qui frappe les créatures comme pour en
affirmer le caractère éphémère. Dans cet ordre la peur de la mort renvoie au
plus intime du problème général de la vision de Dieu, et l’angoisse qu’éprouve
Rûzbehân n’est pas annulée par la vision, au contraire il en est revivifié et
rehaussé si bien que seule la vision renouvelée peut lui rendre une quiétude
elle aussi éphémère (Dévoilement : 34, 35). De même, la transgression
que constitue la vision elle-même semble notée par Rûzbehân, qui se voit
reprocher par Dieu d’être arrivé jusqu’à lui. Rûzbehân ne peut se défendre
qu’en disant que c’est la grâce de Dieu et non lui qui l’a fait venir là (Dévoilement
: 43), comme si le je du mystique n’était qu’à la condition de s’anéantir
lui-même par le discours, c’est- à-dire de se dédoubler puisque pour se nier il
faut encore être le sujet qui nie. Plus encore, le saint ne se nie plus
lui-même, il est tout simplement absent par la vertu de la vision divine. Dans
le même sens apparaît Dieu sous la forme d’un lion qui dévore les saints (Dévoilement
: 45, 103). L’expérience de la beauté dans le cœur aboutit à l’annihilation du
je du mystique qui réclame la vision de l’éternité d’origine (Dévoilement : 48).
Une autre fois Dieu met en cause la sincérité même de la confession de l’unité
en Rûzbehân qui doit parvenir à l’extinction de son je (Dévoilement :
54). Or c’est justement la station où Rûzbehân découvre vraiment le sens de
l’annihilation de soi. Les visions qui suivent montrent Dieu faisant
disparaître le monde et l’ensemble des choses et culminent dans celle du paradis
qui succède à l’anéantissement (Dévoilement : 56,57, 58). Il faut
s’éteindre à soi-même pour découvrir la surexistence et obtenir la promesse du
paradis. L’apparition de Dieu est conditionnée par la disparition des choses
qui réapparaissent ensuite revêtues d’un autre sens, refondées. C’est ce
renouvellement du sens qui fonde le discours de Rûzbehân. Dieu lui annonce en
effet que tout ce qu’il avait toujours annoncé était juste car il en reçoit la
justification de Dieu lui-même {Dévoilement : 58, 59). Ce qui apparaît
là de manière explicite, ce n’est pas seulement une confirmation individuelle,
mais la nature sociale de la sainteté. Ce que Dieu confirme, c’est qu’il en
sera au jour de la résurrection tel que Rûzbehân l’annonce à sa communauté18.
Mais à l’occasion d’une vision de Dieu sous la forme stéréotypée de la rose
rouge, l’auteur met en évidence le mécanisme d’intégration de la tradition dans
le Journal (Dévoilement : 61). La vision excède ce que Rûzbehân peut en
dire, et l’image de la rose rouge apparaît comme un pur stéréotype. C’est une
image empruntée par incapacité de dire les choses autrement. Le discours
descriptif, autrement dit le contenu même des visions ne provient de rien
d’autre que de la faiblesse de la compréhension et de la connaissance. Le
discours semble ainsi renvoyer à un vide à la fois sémantique et ontologique
qui le constitue. C’est le vide interne au sujet qui rend possible le discours,
qui ne s’élance que sur cette inconscience du saint. Mais ce vide n’est pas
premier. Il est acquis et révélé par l’expérience visionnaire elle-même. Ainsi
ce vide sur lequel s’étend le discours est-il aussi la conséquence de l'effort
pour dire ce qui se passe. C’est le vide de l’anéantissement volontaire du
sujet dans la divinité qu’il dénomme. Nommer Dieu revient dès lors à se dire
innommable. Plus tard encore Rûzbehân unit sa propre inspiration et la
sainteté. D’abord Dieu l’arrache à toute station et parole. Puis il le plonge
dans une extase d’une telle intensité qu’il se met à déclamer des vers et qu’il
reçoit l’inspiration (Dévoilement: 105). Une autre fois l’extase lui
donne même envie de jouer du luth (Dévoilement : 107) comme il voyait
Dieu jouer lui-même du luth à la porte de son couvent (Dévoilement :
72). Et l’on sait le goût pour le samâ’, le concert spirituel, plusieurs
fois affirmé par Rûzbehân.
La vision du miroir est donc à la fois une méditation sur
le rapport entre Dieu et son témoin, et une méditation sur le rapport entre le
mystique et les mots. Ce que Dieu donne, ce sont des mots (Dévoilement :
20, 23) et de la musique (Dévoilement : 30). La vision elle-même
disparaît dans les mots car en dernier ressort le vrai siège de la vision de
Dieu c’est Dieu lui-même et non Rûzbehân. En revanche la multiplication des
discours de Dieu à Rûzbehân tout au long du traité manifeste le rapport étroit
qu’entretient le traité avec la parole créatrice, cette parole qui est
essentiellement prophétique, cette parole qui ne s’adresse qu’à un tu, le
prophète Muhammad.
Finalement Dieu dit à Rûzbehân que c’est en lui- même qu’il
devrait le chercher (Dévoilement : 108). La vision du miroir renvoie à
l’inadéquation du désir. Lorsque Dieu voit Rûzbehân, celui-ci ne le voit pas et
ne voit à vrai dire plus rien. Réciproquement le murîd, le désirant,
l’aspirant, n’atteint jamais sa cible, le murâd, le désiré, c’est-à-dire
Dieu. Dieu n’est jamais vraiment donné à Rûzbehân tel qu’il le veut et celui-ci
n’arrête pas de le réclamer en vain. Le problème du miroir renvoie donc à la
difficulté de l’impossible identification. Rûzbehân ne se perçoit pas ni en
lui-même, ni même à l’extérieur comme reflet. Il est tellement absent qu’il ne
peut plus même se découvrir comme reflet. S’il ne voit plus, il n’est plus. Il
n’est en fait que pour Dieu, à la fois lui et l’image que Dieu perçoit dans le
miroir. Il n’y a de je divin que par l’effacement du je du mystique que Dieu ne
perçoit que comme un tu. Réciproquement c’est en manquant le je divin qui
devient le tu auquel s’adresse la prière que le mystique récupère son je19.
Mais ce je n’aboutit en fin de compte qu’à une communion avec la terre, pour
laquelle le saint est le pont qui décale le monde et le ressource, l’ordonne en
le déstabilisant. Le jeu du miroir est ainsi le jeu d’une répétition infinie de
l’impossible identification, le je qui détruit systématiquement toute
subjectivité, le je qui devient l’image du narcissisme de Dieu jaloux de sa
vision20. La vision divine annule la vision que le saint a de
lui-même. Elle ne détruit pas en revanche le saint lui- même. Elle le rend
simple, sans retour sur lui-même. S’identifier soi-même revient à ne pas voir
Dieu. En revanche, que Dieu se voie lui-même et le saint devient aussitôt objet
de contemplation pour Dieu. Ainsi, être implique de se perdre. C’est pourquoi
l’ascension est ici encore une méditation de l’état du Prophète qui oscille
infiniment entre la connaissance et l’ignorance. Et devenir cette vision dans
le miroir consiste aussi à devenir soi-même le miroir d’où se répand la
compatis- sance21 divine qui éclaire et produit le monde (Mashrab
: 318-19). Cette vision fait aussi du mystique une image. C’est en tant
qu’imagé en effet que le mystique se trouve comme séparé de lui-même dans le
miroir. Le mystique est offert à titre d’image, c’est-à-dire de métaphore du
monde à la contemplation de Dieu, puisque Dieu ne veut plus voir le monde si ce
n’est par une médiation.
Visions des prophètes, visions prophétiques
A
plusieurs reprises Rûzbehân a des visions des prophètes. Celles-ci sont
beaucoup plus nombreuses que celles des maîtres du soufisme qui ont une
importance stratégique et pédagogique pour Rûzbehân puisqu’ils lui permettent
de se situer dans un cadre culturel spécifique, celui du soufisme traditionnel.
Mais cette référence s’arrête là. La surreprésentation des visions des
prophètes et, par contrecoup, la faible importance des visions des maîtres sont
liées à la structure des références textuelles étrangères au traité. En effet,
l’essentiel des citations est tiré du Coran et dans une très petite mesure des
traditions prophétiques, tandis que les propos des saints sont totalement
absents du traité. Pourtant Rûzbehân connaissait particulièrement bien ces
propos de type paradoxal. Il les cite de manière courante dans ses ouvrages,
et leur a même consacré deux traités qui constituent pour l’histoire du
soufisme une somme exceptionnelle. Il faut voir là une volonté délibérée
d’effacer ces paradoxes du corpus des visions. Cet effacement tient à ce qu’en
fait il s’agit pour Rûzbehân de se mettre en scène seul face à la prophétie. Si
les paradoxes ne sont pas cités c’est parce que les visions sont le paradoxe
même. En d’autres termes, les visions de Rûzbehân accomplissent et résument
l’ensemble de la tradition paradoxale du soufisme, qui devient du même coup
superflue. Ainsi le recours aux citations coraniques de préférence à toute
autre à la fois manifeste l’orthodoxie de l’expérience du saint et place les
visions rapportées sur un même plan que l’expérience prophétique. S’isoler face
à la prophétie, c’est revendiquer la coappartenance de la sainteté et de la
prophé- tie, sainteté qui s’alimente à la même source que la prophétie,
c’est-à-dire Dieu qui enseigne à Adam les plus beaux noms. Dans son Commentaire
sur les paradoxes des soufis, Rûzbehân montre d’ailleurs que l’origine
des paradoxes est le Prophète lui-même. Autrement dit le saint et le Prophète
puisent à la même source. Il le dit lui-même : « En effet, qui n’accorde pas
foi aux dévoilements qui échoient aux véridiques ne croit pas aux signes
propres aux prophètes et aux envoyés - la bénédiction et la paix soient sur eux
- car les océans de la sainteté et de la prophétie s’interpénétrent. » Croire
aux prophètes, en un texte qui est à la fois miracle et livre22 -
celui-ci est aussi en lui-même miraculeux -, c'est croire dans le texte que
rédigent les saints, car la sincérité des uns garantit celle des autres dans un
cercle d’autoproduction indéfini. Cette coappartenance se situe donc dans le langage
et pas ailleurs, autrement dit dans le texte même de la sainteté qu'est le Journal
spirituel. A travers les multiples présentations visuelles des prophètes,
Rûzbehân nous convie à la textualité de la sainteté. C’est pourquoi les visions
des prophètes occupent une place stratégique fondamentale dans le traité de
Rûzbehân, celle de fournir le fondement indispensable à toute expérience
visionnaire, qui est aussi une expérience littéraire.
Rûzbehân se réfère aux ensembles des prophètes législateurs
classiques dans la tradition musulmane. Il cite régulièrement les six prophètes
majeurs que sont Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad (Dévoilement
: 23,41,88). Parfois cet ensemble se transforme, se rétrécit ou s’amplifie. Le
caractère esthétique de la prophétie, la présentation de l’attribut de beauté
se manifeste plus clairement en Adam, Joseph, Moïse, Abraham, Jean (sic)
et Muhammad, car ils sont investis par la lumière {Dévoilement : 78).
En eux c’est l’aspect lumineux du texte qui saisit le mystique, autrement dit,
puisque la lumière conditionne la vision, c’est le caractère conditionnel de la
prophétie qui éclaire en s’éclairant qui apparaît. Une autre fois c’est Idrîs
(Hénoch) qui prend la place de Jésus {Dévoilement : 99)23.
Parfois cet ensemble se réduit à Adam, Abraham, Moïse, Jésus {Dévoilement
: 111), voire Abraham, Moïse et Muhammad, qui apparaissent ensemble comme
formant un tout {Dévoilement: 113). Finalement, la confrontation de ces
ensembles nous révèle que les prophètes les plus déterminants pour Rûzbehân
sont Moïse et Abraham, et bien sûr Muhammad qui forme un doublet avec Adam, les
deux étant inséparables.
Trois
visions mettent en évidence le rapport étroit qui unit Rûzbehân aux prophètes.
La première est celle des prophètes qui possèdent un livre révélé, Moïse,
David, Jésus et Muhammad, qui le donnent à manger à Rûzbehân. La vision culmine
dans celle d’Adam qui le nourrit des plus beaux noms y compris le nom suprême
de Dieu {Dévoilement : 29). C’est ainsi, nous dit Rûzbehân, qu’il
apprit les sciences des prophètes. Or il y a bien là une référence au caractère
textuel de la prophétie. Ce rapport s’enrichit plus tard d’une autre vision
dans laquelle les six prophètes principaux agréent Rûzbehân en l’embrassant
après que Dieu a répandu sur eux puis sur Rûzbehân des brassées de roses et de
perles, ce qui constitue une image de l’investiture du saint {Dévoilement:
41). Rûzbehân apparaît clairement là comme l’héritier des prophètes. Cet héritage
est explicitement sanctionné par Dieu, qui tient un discours dans lequel il
affirme la lieutenance de Rûzbehân. La troisième vision referme cette
détermination du texte rûzbehânien. Là encore, dans une vision surprenante,
les mêmes prophètes, accompagnés de l’ensemble des autres prophètes et des
envoyés, viennent à lui et tètent sa langue {Dévoilement : 88). Le
saint qui est fait lieutenant de Dieu après avoir été nourri par le texte
révélé devient lui-même la nourriture de la prophétie, de sorte qu’il y a
comme un échange accompli et réel entre la sainteté et la prophétie. Le texte
prophétique s’effectue dans le texte du saint. Or cette littéralité est
elle-même réelle et pas seulement de l’ordre de la représentation. De même
qu’ailleurs Rûzbehân affirme le caractère protecteur et nourricier de la
sainteté, de même ici c’est la littéralité qui se fait nourriture24.
S’opère donc une sorte de fusion de la réalité et de la fiction qui est la
caractéristique même de la sainteté dont la parole qui s’effectue en tant que
texte s’effectue du même coup comme réalité, puisque Dieu n’a créé que pour
Muhammad qui n’est lui-même rien d’autre que le Coran, c’est-à-dire un texte,
des mots25. Le rapport à Adam montre aussi à quel point la miséricorde
de Dieu se fait elle aussi texte. Connaître le nom suprême, c’est entrer dans
le monde où la fiction devient la réalité même, car c’est être investi de la
com- patissance divine qui n’est autre que parole, Coran, Muhammad et
finalement sainteté.
Ce rapport de la sainteté et de la prophétie se manifeste
à travers les types prophétiques auxquels le saint se conforme. Le saint ne
s’alimente pas indistinctement du texte prophétique, il s’écrit en absorbant
chaque texte. Les types prophétiques essentiels pour Rûzbehân sont Abraham,
Moïse et bien sûr Muhammad/Adam. D’autres prophètes sont aussi mentionnés mais
aucun n’a un tel poids pour lui. Rûzbehân, par exemple, n’accorde pas comme ibn
‘Arabî une importance déterminante à Jésus, sans doute pour des raisons liées
à l’eschatologie26.
Le premier est Abraham, qui est le prophète de la sobriété.
Paradoxalement, il est antérieur à Moïse dans l’ordre chronologique, mais
postérieur dans l’ordre de l’expérience mystique, puisque la sobriété doit
accomplir l’ivresse. Il n’est toutefois cité par Rûzbehân qu’en association
avec les autres prophètes (Dévoilement: 23, 41, 50, 78, 88, 99, 111,
113). A deux reprises seulement, Rûzbehân lui confère des caractères précis qui
le distinguent des autres prophètes, en particulier de Moïse. Ces deux visions
mettent en évidence la sobriété d’Abraham. C’est ainsi qu’il est d'abord
désigné comme celui qui cherche Dieu alors que Moïse descend du Sinaï en proie
à l’extase (Dévoilement : 50). Plus tard, dans la « vision du miroir » (Dévoilement
: 84), Abraham apparaît avec le feu de la pure abstraction. Abraham est le
prophète de la voie négative, celle qui rejette l’équi- vocité des visions et
atteint Dieu par sa sobriété. C’ est là sans doute la raison pour laquelle il
n’est finalement que peu question de lui dans l’ouvrage. Le caractère même du Journal
spirituel est paradoxal, or le sens des paradoxes est propre à l’ivresse
dans un premier temps, c’est-à-dire qu’il s’enracine dans le type prophétique
de Moïse et non dans celui d’Abraham. C’est pourquoi, hormis Muhammad, la
figure prophétique dominante du traité est Moïse.
Le deuxième modèle de la sainteté est donc Moïse, qui est
relié à l’ivresse mystique selon Rûzbehân. Moïse apparaît bien comme une figure
essentielle de la perception de Rûzbehân27. Pour lui, plusieurs
visions mettent en évidence le rang et la fonction de Moïse, qui est le
premier, à part Muhammad, à apparaître dans les visions de Rûzbehân ; il est
ainsi le premier modèle de la sainteté. Mais il est aussi strictement
subordonné à Muhammad, même dans ce qui constitue son caractère propre,
l’extase. En effet, au cours d’une vision, Rûzbehân montre Moïse associé à
l’extase de Muhammad {Dévoilement : 53). Mais l’extase du Prophète
dépasse celle de Moïse car elle est plus parfaite. Son extase le dépouille de
ses vêtements, ce qui est l’indice de la sincérité et de la pure affirmation
de l’unicité divine, taw- hîd. Une autre vision montre Moïse faire
l’appel à la prière en compagnie des autres prophètes devant la lumière
muhammadienne qui recouvre le quart du ciel et de la terre au-dessus de Médine {Dévoilement
: 64)28. Cette vision montre là encore la stricte soumission de Moïse
à la révélation muhammadienne. En dépit de son rapport à l’ivresse, Moïse est
en fait incapable de percevoir l’équivocité de la confession de l’unité, qui ne
se délivre qu’à partir de la réflexion avec le mal dans la confrontation entre
les natures de Muhammad et d’Iblîs. C’est ainsi qu’à partir d’une tradition,
Rûzbehân rappelle que Moïse n’aurait pas reconnu Dieu apparaissant sous les
traits d’un mendiant {Dévoilement: 88). Or dans la même vision Rûzbehân
se voit devenir lui-même le repas des anges qui rompent leur jeûne en buvant
ses larmes et de Dieu lui-même qui se nourrit de ses larmes. Rûzbehân le
déclare lui-même au cours d’une vision où Dieu apparaît sous la forme d’un lion
qui dévore les saints car ceux-ci sont sa nourriture {Dévoilement: 45). Le
caractère équivoque de cette confession de l’unité apparaît bien ici et
témoigne assurément de la limite du rang de Moïse. Pourtant Moïse est la
référence première de la sainteté et Rûzbehân multiplie les occasions de
rappeler son assimilation à ce type. C’est ainsi que Dieu lui-même annonce à
Rûzbe- hân qu’il a les mêmes visions que celles de Moïse (Dévoilement :
32). Un autre exemple nous est donné par une vision qui tend à expliquer le
sens extatique des cinq prières quotidiennes. Rûzbehân se roule par terre plus
de mille fois devant Dieu comme Moïse l’avait fait cinq fois par jour (Dévoilement
: 92)29. L’angoisse de Rûzbehân, qui doute de lui-même, de sa
sainteté, est la même que celle de Moïse qui doute de lui-même et qui est rassuré
par les miracles (Dévoilement : 105). Plus encore on retrouve le
caractère textuel de la sainteté dans la vision de Rûzbehân au cours de
laquelle Dieu lui adresse le même discours que celui qu’il tint à Moïse (Dévoilement:
87). L’identification à Moïse est à cet endroit totale puisqu’elle va jusqu’à
assimiler l’intimité pourtant spécifique qui existait entre Dieu et Moïse, le
discours qui se trouve être dans le Journal spirituel peut être plus
déterminant encore que les visions.
Cette vision met en lumière la fonction spécifique de Moïse
pour le saint rûzbehânien. Moïse est intimement associé à la géographie
spirituelle, peut-être plus que tout autre prophète. Rûzbehân le voit la
plupart du temps en relation avec le Sinaï, qui est le double de la montagne
Qâf, la montagne de la révélation. La première fois, c’est Dieu qui descend
lui-même du Sinaï sous l’apparence du maître auquel se rattache Rûzbehân, ibn
Khafif Shîrâzî. Ce n’est que quelques lignes plus bas que Dieu lui révèle qu’il
s’agit de l’expérience même de Moïse (Dévoilement : 32). Deux autres
visions rappellent le même trait (Dévoilement : 50, 87). Et c’est
d’ailleurs ce rapport avec un lieu qui fera à la fois de Moïse le modèle de la
sainteté et dans une certaine mesure la supériorité de Rûzbehân sur Moïse. Moïse
est le prophète même de la territorialisation. Il enracine le bas dans le
haut, et renverse ainsi l’ordre des choses. Moïse apparaît systématiquement en
train de descendre en proie à l’ivresse. Il est le prophète de la révélation
qui enivre en descendant, celui par lequel le bas s'ouvre à la transcendance
sans que celle-ci ne devienne jamais immanence. Il rend possible l’accès du sol
au non-sol, l'enracinement de la géographie dans une topologie spirituelle qui
est l’ailleurs absolu, cet ailleurs qui abolit la mêmeté - c'est l'histoire de
la révélation prophétique réalisée dans le dialogue entre Dieu et le saint qui
accomplit cette atopie. Le mont Sinaï est le lieu de l’ouverture de l’orient
par lequel Dieu se révèle et se répand en prophétie (Dévoilement : 87)
en une vision eschatologique. Or cette relation qui est texte, puisque le Sinaï
est le lieu par excellence du discours - lequel d'ailleurs s’écrit - est ce
qui permet la territorialisation de la sainteté. Si le saint est une miséricorde
pour le monde, c’est précisément parce qu’il est celui où le texte de Dieu
s’écrit, le miroir dans lequel Dieu se montre (Mashrab : 319). Une autre
comparaison avec Moïse confirme le pouvoir territorial de Rûzbehân et son rôle
de médiateur entre le monde et Dieu. Dieu lui annonce ainsi que celui qui
l'aime aime Dieu et que celui qui le voit voit Dieu30, ce qui
rappelle la tradition bien connue par Rûzbehân dans laquelle il est dit que qui
voit le Prophète voit Dieu : « Quiconque me voit, voit Dieu » (Sharh :
106). La territorialisation de la sainteté est ainsi conditionnée et nécessaire
par la référence au type prophétique qu’est Moïse. De même que les miracles
calmaient l’angoisse de Moïse en ouvrant la possibilité d’établir un
territoire, de même les prodiges rassurent le saint sur sa propre sainteté et
garantissent l'accès de la terre au ciel en bouleversant l’ordre terrestre (Dévoilement:
105). Mais finalement, tout en s’assimilant à ce modèle et en en exprimant les
possibilités indispensables à la nature de la maîtrise envisagée par lui,
Rûzbehân affirme dans une certaine mesure sa supériorité sur Moïse. C’est Dieu
en personne qui répond à une supplique de Rûzbehân qui se compare à Moïse. Là
encore la géographie joue un rôle important dans cette réponse. C’est Moïse qui
est monté sur le Sinaï, ce qui referme la signification de ses descentes
répétées. Moïse fait monter le bas vers le haut, et conditionne par conséquent
la topologie spirituelle par la géographie, tandis que c’est Dieu qui est
descendu en personne à la rencontre de Rûzbehân soixante-dix mille fois (Dévoilement
: 90). Rûzbehân finit d’ailleurs par se voir non pas sur mais au-dessus du
Sinaï (Dévoilement : 113). La vision mosaïque est incomplète et ne fait
qu’ouvrir la possibilité d’une véritable sainteté. C’est le saint muhammadien,
l’héritier des prophètes, qui l’accomplit dans son itinéraire spirituel,
celui-ci renvoyant la géographie à la diversité de l’ailleurs décrite par ses
visions. Alors que la prophétie s’accomplissait par la royauté, le spirituel en
tant que spirituel s’investit de l’autorité en dissolvant la royauté. Nul
besoin d’avoir le pouvoir et ses signes pour avoir l’effectivité du pouvoir. Au
contraire, le roi est obligé de venir se faire rassurer par le saint - finalement
toute revendication dans ce sens ne serait qu’un retour en arrière, une
régression, voire une perversion31. Ainsi est révélé encore une fois
le caractère paradoxal des visions du Journal spirituel. Les visions
sont pour ainsi dire au sens propre bouleversantes.
Le
prophète Adam est l’une des figures les plus marquantes des visions de
Rûzbehân - c’est le modèle qu’atteint le pôle dans la station suprême de la
sainteté, la mille et unième station (Mashrdb : 319). Il est régulièrement
présent du début à la fin de l’ouvrage. Il apparaît dans un certain nombre de
visions avec l’ensemble des autres prophètes (Dévoilement : 23, 41, 88,
92, 99, 111) pour bien en indiquer la fonction prophétique. Il forme en fait
un doublet avec le dernier prophète, Muhammad, comme le montre cette vision où
celui-ci apparaît revêtu du corps d’Adam (Dévoilement : 75). Or la
caractéristique essentielle d’Adam, en particulier de son visage, est d’être
comme celui de Joseph le lieu par excellence de la beauté (Dévoilement :
47). C’est le sens qu’il faut donner aussi aux multiples apparitions de Dieu
sous la forme d’Adam, autrement dit sous la forme de la beauté créaturelle (Dévoilement
: 62, 64, 70, 73, 97). Adam est le prophète de la beauté, celui dans lequel se
révèle le caractère équivoque de la création qui manifeste et cache, qui est
ce secret qui conserve son sens au secret. Mais il est plus que cela. Il est
celui qui concentre l’ensemble des attributs de Dieu (Dévoilement : 88),
car il est le macrocosme dans lequel est rassemblé l’univers. La vision d’Adam
a ainsi pour vertu de renverser le rapport entre l’homme et le monde. Ce n’est
pas le monde qui le contient, mais bien Adam qui contient le monde, qui dès
lors est son propre monde32. Par Adam le monde n’est plus renvoyé à
l’extérieur, l’extériorité se trouve abolie. Le monde est renvoyé dans
l’intériorité de la personne prophétique, cette intériorité qui est
énonciatrice. Adam est celui qui enseigne à Rûzbehân les plus beaux noms de
Dieu (Dévoilement : 29), celui auquel s’alimente l’ensemble de son
expérience mystique, qui est une mystique de la parole. D’ailleurs, dans une
remarquable correspondance ces noms sont donnés à boire à Rûzbehân, tandis
qu’ailleurs Adam apparaît devant Dieu plongé jusqu’à la poitrine dans l’océan de
la connaissance (Dévoilement : 28). Or cet océan est recouvert d’un
voile et seul Muhammad parvient à aller au-delà de ce voile. Adam est comme le
double de Muhammad, ainsi que l’indique la vision où l’on voit le Prophète
apparaître revêtu de l’apparence d’Adam. Une autre vision met en évidence ce
rapport entre les deux prophètes. Rûzbehân dans un dévoilement voit l’ensemble
des maîtres, des anges et des prophètes en état d’ivresse. Or parmi eux, Adam
est le premier et Muhammad le dernier (Dévoilement : 107). C’est ce
rapport de succession qui constitue la vérité du rapport des deux prophètes.
Autant Moïse représentait l’élément spatial, la territorialisation de
l’expérience mystique, autant la double référence à Adam et à Muhammad
constitue une référence à la temporalité de l’expérience mystique. Mais il
s’agit d’une temporalité narrative. La temporalité de l’expérience mystique ne
se comprend qu’à partir du développement de l’histoire des prophètes dont Adam
ouvre l’ère et Muhammad la résorbe. C’est pourquoi Adam apparaît au sein du
paradis qui se trouve à l’intérieur de la Ka'aba (Dévoilement : 42).
Adam est celui qui ouvre l’ère mystique de la connaissance. Il est le prophète
de la beauté, celui qui est immergé dans l’océan de la connaissance. Mais seul
Muhammad traverse le voile et atteint l’essence divine. Cependant, alors
qu’Adam se trouve dans le paradis, la Ka'aba est déjà là et contient ce
paradis. Il faut donc passer par Muhammad pour atteindre le sens adamique de la
création. A travers Muhammad, Rûzbehân se trouve être un mystique de type
adamique; et réciproquement, par la connaissance du discours de Dieu, dont
l’acte principal consiste à nommer, il est le saint muhammadien véritable. Si
bien que Dieu se révèle à Rûzbehân comme il s’était révélé dans le paradis à
Adam et au « lotus de la limite » à Muhammad {Dévoilement : 67). C’est
que là encore Adam représente l’expérience de la beauté tandis que Muhammad
représente davantage l’expérience de la majesté, même s’il contient l’ensemble
des expériences mystiques, puisque le saint muhammadien est le seul saint
vraiment parfait. L’apparition de Dieu dans un buisson de roses, suivie de
celle d’Adam et de Gabriel tenant tous deux une rose à la main, en est
l’expression {Dévoilement : 80). C’est que la révélation, le délire
prophétique proviennent de la beauté, et que le sens de la prophétie dont le
vecteur est l’archange Gabriel se trouve en Adam. Mais seul le Prophète peut
exclure les roses de sa vision et laisser La Mecque dans la solitude de l’apparition
majestueuse de Dieu {Dévoilement: 80). L’investiture adamique de
Rûzbehân se combine alors avec l’investiture muhammadienne, celle-ci précédant
celle-là. Adam, vêtu comme Muhammad d’un manteau de perles, embrasse Rûzbehân
à la suite du Prophète. Et finalement il traite Rûzbehân comme un père traite
son fils, nous dit-il {Dévoilement : 111). Or cette mention confirme que
Rûzbehân est en totalité, corps et esprit, investi de la dimension prophétique
de l’énonciation. Il est celui qui, investi des noms, investi de l’hérédité,
peut à son tour énoncer l’expérience prophétique de l’ascension, cette ascension
qui demande du temps, qui est hiérohistoire. De même que le saint muhammadien
faisait monter le monde dans l’autre monde et abolissait le privilège de
l’autorité du roi, de même il ramène l’histoire prophétique à son origine
adamique et devient lui-même l’esprit prophétique qui ouvre l’espace de la
narration. Ainsi la dimension adamique du saint, autrement dit sa fusion avec
la hiérohistoire prophétique, ne peut s’accomplir qu’à travers la figure du
Prophète lui- même sans lequel il n’y a pas d’accès à cette origine, donc pas
d’enracinement possible du texte mystique dans la sincérité, elle-même
fondement de toute expérience spirituelle.
La fusion entre la sainteté et la prophétie apparaît dès le
début du traité lorsqu’un appel intérieur dit à Rûzbe- hân qu’il est un
prophète (Dévoilement : 9). Or, comme il le note immédiatement avec
inquiétude, il ne peut y avoir de prophète après Muhammad. De cette façon est
affirmé le caractère prophétique de la sainteté de Rûz- behân, saint
muhammadien par excellence. La symbiose de la prophétie et de la sainteté
apparaît ainsi à travers l’ascension du Prophète, dont le journal réaffirme
les traits essentiels dans la personne du saint. C’est précisément ce qui fait
l’originalité du Journal spirituel.
On sait l’importance que revêt dans l’univers musulman la
vision du Prophète. Selon les traditions, une telle vision est le lieu par
excellence de la sincérité car nulle créature ne saurait prendre l’apparence du
Prophète. Ainsi, toute apparition du Prophète est automatiquement une sanction
de la pureté du saint. La mention de ses visions est donc pour Rûzbehân l’occasion
de manifester sa sainteté et d’acquérir une autorité incontestable. Rûzbehân
affirme ainsi avoir vu le Prophète plus de mille fois (Dévoilement :
26). La vision du Prophète évolue elle-même au cours du récit. Le premier
dévoilement de Rûzbehân se produisit après son engagement dans le soufisme et
eut pour objet le Prophète et les quatre premiers califes (Dévoilement
: 10). Elle tend à illustrer l’affirmation du début de l’ouvrage selon laquelle
Rûzbehân serait l’héritier des prophètes. L’un des signes principaux de cet
héritage est la confusion qu’entretient parfois à dessein Rûzbehân entre sa
propre personne et celle de Muhammad (Dévoilement : 5). On a déjà eu
l’occasion d’en saisir l’enjeu : donner un statut spécifique au Journal
spirituel. Significativement c’est quasiment à la fin de l’ouvrage que le
Prophète vient confirmer ce statut en rapportant lui-même ce qu’a vu Rûzbehân
- les maîtres soufis y sont mentionnés - comme s’il s’agissait de sa propre
vision (Dévoilement : 110). Il y a là comme une substitution de
l’auteur. Le texte semble ouvrir une parenthèse dans laquelle s’impose
brutalement sa vérité, les visions ne sont qu’un épiphénomène d’une autre
vision, la vision par excellence, celle du Prophète, comme si en définitive
les visions de Rûzbehân n’étaient rien d’autre que les visions qu’aurait le
Prophète lui-même et dont Rûzbehân se ferait l’interprète. En effet comment
justifier les visions de Dieu dans des attitudes plus surprenantes les unes que
les autres, voire franchement scandaleuses s’il ne s’agit que des visions d’un
mystique exalté ? C’est par conséquent le caractère équivoque de la relation au
Prophète qui justifie et éclaire ces visions.
C’est donc par l’intermédiaire du Prophète que Rûzbehân
acquiert la connaissance mystique lorsqu’il reçoit de sa main une datte à
manger, le palmier étant désigné comme l’arbre de la connaissance (Dévoilement
: 26). Plus que cela, c’est le Prophète lui-même qui devient la nourriture
spirituelle de Rûzbehân quand, dans la même vision, il lui fait téter sa
langue. Cette vision correspond à l’inspiration du Coran dans le cœur par
Gabriel, l’ange de la révélation identifié à l’esprit énonciateur, qui n’est
autre que Muhammad lui-même, créé avant Adam. A cette vision où le mystique est
passif répond plus tard une autre vision dans laquelle c’est au tour du
Prophète de téter la langue de Rûzbehân, bientôt suivi par les autres prophètes
(Dévoilement : 88). C’est que, comme Dieu le lui explique en personne,
le mystique est finalement la nourriture de Dieu. Ainsi est réalisé le projet
créateur du hadîth dans lequel Dieu dit : « J’étais un trésor caché et
j’ai aimé être connu. Alors j’ai créé les créatures afin qu’elles me connaissent.
» Le saint muhammadien qu’est Rûzbehân réalise donc le sens même de la création
à travers ses visions rassemblées dans son Journal spirituel qui prend
donc une dimension eschatologique. Le temps du récit devient le temps
prophétique même, qui s’ouvre et se clôture à l’intérieur de la hiérohistoire
que forment les visions dès lors rassemblées en cycle. L’unité du texte se
situe donc dans cette signification, même si dans son apparence extérieure elle
semble introuvable. Cette dimension qui témoigne de la clôture d’un cycle de
sainteté - toutefois Rûzbehân n’aborde jamais la question d’un sceau des saints
contrairement à d’autres comme ibn ‘Arabî - apparaît nettement dans la
proclamation de Muhammad qui, auprès de la Ka'aba, lance à Rûzbehân : « Tu es
le meilleur de ma communauté » {Dévoilement : 42). Or cette affirmation
d’une part renvoie à la détermination de la nature de Muhammad qui est la
meilleure des créatures, d’autre part provoque aussitôt chez Rûzbehân un torrent
de larmes, ce qui est une spécificité adamique. Ainsi en Rûzbehân se trouvent
rassemblées à la fois les déterminations du premier créé étemel, l’esprit
énonciateur, le Prophète, et celles du premier créé de l’histoire prophétique
dont le temps résorbe le déroulement en Muhammad, le sceau des prophètes - et
Muhammad apparaît d’ailleurs une fois sous la forme d’Adam {Dévoilement
: 75).
Toutefois Rûzbehân prend soin de ne pas faire de la
confusion une fusion. Des visions sont là pour rappeler le caractère inimitable
du Prophète. A travers un long discours Dieu proclame l’élection de Rûzbehân à
la suite de Muhammad (Dévoilement : 41). Mais au cours d’une autre
vision, Rûzbehân rencontre Muhammad qui l’accompagne jusqu’à Dieu. Or, une fois
qu’ils sont parvenus à Dieu, Rûzbehân ne peut qu’observer en témoin, à
distance, les secrets qui s’écoulent entre Dieu et le Prophète (Dévoilement
: 75). Le mystère du rapport entre le Prophète et Dieu demeure inviolable, si
bien que Rûzbehân le voit dans la station bénie, celle qui appartient en propre
à Muhammad et que les anges ne peuvent atteindre, à discuter et à regarder
Dieu, mais lui-même ne peut supporter les fardeaux que lui impose Dieu, qui
finit donc par l’abandonner (Dévoilement-. 102).
L’apparition du Prophète est l’occasion de développer le
thème récurrent dans la mystique musulmane de la lumière muhammadienne. Les
descriptions de l’apparence du Prophète sont en général liées à des lieux
précis, La Mecque avec la Ka'aba, et Médine. A deux reprises Rûzbehân voit le
Prophète tourner autour de la Ka'aba (Dévoilement : 42, 113). Il le voit
aussi à côté de la Ka'aba sous l’apparence d’un esclave noir vêtu d’un manteau
de laine, la tête coiffée d’un bonnet pointu et portant deux tresses. Son
visage ressemble au soleil et ses joues sont d’une lumière rouge. C’est au
cours de cette vision que le Prophète dira à Rûzbehân qu’il est le meilleur de
sa communauté (Dévoilement : 42). Ces indications montrent la correspondance
qu’il y a entre le lieu, la Ka'aba, et l’apparence du Prophète. La Ka aba est
le lieu de la majesté comme le rouge et le soleil en sont les signes. A
plusieurs reprises le Prophète, comme Dieu d’ailleurs, est vu avec l’apparence
de la rose rouge (Dévoilement : 64, 75). Le lieu semble se manifester
dans la personne qui en est pénétrée comme un caméléon. Or, usuellement, le rapport
est inversé. Dans le culte des saints, c’est la personne des saints qui emplit
de leur bénédiction le lieu de leur sépulture. La vision de Rûzbehân en est le
déterminant. C’est parce que le lieu s’épand dans la personne que la personne
agit dans le lieu. C’est parce que la terre est présente dans la nature même de
la personne que celle-ci en tire sa signification et la répand sur les
adeptes. Il y a donc une sorte de nature spirituelle primordiale qui
conditionne la connaissance et qui rend possible la territorialisation des
saints. Le Prophète n’apparaît qu’à La Mecque. Certaines de ses apparitions
ont aussi Médine, la ville de l’émigration, pour cadre. Ainsi c’est l’ensemble
des territoires prophétiques qui se trouve rassemblé dans les visions de
Rûzbehân. La Mecque est le lieu de la majesté qui anéantit et Médine, le lieu
où la beauté construit, et institutionnalise, comme dans un jeu de miroirs. De
même, à l’apparition du Prophète sous les traits d’un Noir à La Mecque répond
l’apparition du Prophète sous les traits d’un Turcoman vêtu d’une robe et d’un
bonnet et armé d’un arc et de flèches (Dévoilement : 88). Les deux
visions rassemblent la totalité du monde dans le couple La Mecque et Médine, de
l’orient à l’occident. La mention de l’arc rappelle le verset coranique dans
lequel Muhammad est à deux longueurs d’arc de Dieu. Or Rûzbehân commente et
explique la mention des deux arcs comme les deux attributs de fureur et de
douceur. L’aspect du Prophète et la mention d’un seul des deux arcs renvoie
donc à la douceur, douceur avec laquelle d’ailleurs le Prophète se met à téter
la langue de Rûzbehân. Une autre fois, Rûzbehân voit
même le Prophète sortant de terre se lever de sa tombe,
parfumé de musc et le visage comme la rose rouge (Dévoilement : 107).
Finalement c’est de Médine que le Prophète apparaîtra sous la forme de la
lumière muhammadienne. Médine est ainsi le lieu historique qui rassemble la
hiérohistoire de la prophétie. C’est tous les prophètes qui se mettent à lancer
l’appel à la prière face à la lumière muhammadienne qui recouvre un quart du
ciel et de la terre (Dévoilement : 64)33. Cette vision donne
le sens d’une autre apparition du Prophète sous la forme de la lumière de la
théophanie. Il a l’apparence de la lune qui reflète comme un miroir la lumière
divine qui inonde le monde (Dévoilement : 28). Or cette mention de la
lune renvoie à cette vision dans laquelle c’est Dieu lui-même qui apparaît sous
la forme de l’astre (Dévoilement: 101). A la symbiose entre le Prophète
et le saint qu’est Rûzbehân correspond une autre relation, celle qui unit
Muhammad à Dieu et dont on ne sait plus très bien qui est le miroir de qui,
puisque la lune est le miroir dans lequel se reflète la lumière. Or, comme il a
déjà été noté, l’image du miroir est justement celle qui détermine toute la
structure de la vision mystique et qui conditionne pour Rûzbehân l’élaboration
de son concept si central qu’est l’équivocité. Le thème de la lumière
muhammadienne s’accomplit alors dans l’image de la perle blanche sous laquelle
apparaît le Prophète (Dévoilement: 111). Cette perle blanche est le
premier créé, c’est la nature même du Prophète qui se manifeste là et qui agrée
Rûzbehân à travers la relation filiale qui unit dès lors ce dernier à Adam. Le
Prophète sous cette forme apparaît non plus comme un modèle mais comme une
matrice, un principe formateur et actif. C’est cela l’équivocité de la relation
entre le Prophète et Rûzbehân, entre l’ascension prophétique et les visions
d’ascension du saint. Le saint n’est pas muhammadien en tant qu’il se modèle
sur un idéal premier dont il ne saurait jamais n’être que la copie, copie qui a
le défaut de limiter et d’effacer l’origine. L’origine n’est plus dès lors que
modèle, c’est-à- dire offerte à une imitation et donc répétable, ce qui en
altère l’unicité. Pour qu’il y ait maintien de l’unicité et de l’unité
prophétique, et donc du sujet mystique, ce sujet qui doit être un pour que Dieu
se voie en lui, il faut qu’il ne puisse y avoir d’imitation. La perle blanche
est cette sorte de pierre philosophale qui se reproduit en renouvelant sa
forme. Ainsi, l’apparition de la perle blanche34 marque à la fois la
nouveauté radicale du texte rûzbehânien et son absolue fidélité à l’ordre créateur
manifesté en Muhammad. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la mention que
Rûzbehân serait lui- même prophète comme l’annonçait précisément cette vision
qui ouvre et sa jeunesse et son livre {Dévoilement : 9). Ce n’est pas
qu’il fasse naître une histoire en légiférant, c’est au contraire qu’il la clôt
en lui-même en tant que saint car tout saint est lui-même toujours le sceau que
réclament certains mystiques35. L’histoire qu’il raconte est à la
fois celle qui s’est déjà produite et celle qui ne cesse de se produire comme
texte. La perle blanche/Muhammad apparaît alors comme l’intertexte qui articule
texte saint et texte prophétique, vision divine et vision prophétique.
Visions d’anges
Il ne saurait être question d’exposer une théorie globale
de l’angélologie rûzbehânienne. Pourtant elle serait sans doute utile étant
donné le rôle que les anges tiennent dans les visions du Journal spirituel.
Mais ce traité n’offre que très peu d’indications sur leur nature. On peut y
noter seulement l’apparence qu’ils revêtent et le contexte dans lequel ils
apparaissent. Leur présentation repose aussi sur certaines classifications
usuelles dans l’imaginaire islamique, qu’il n’épuise pourtant pas. On peut
ainsi repérer trois grandes classes d’anges : 1) les porteurs du trône, qui
sont les anges rapprochés; 2) les chérubins; 3) le reste des anges, qui sont
des légions. Il faut enfin leur adjoindre les deux anges chargés de
l’interrogatoire du mort. Comme on le voit, on a affaire à une angélologie très
courante et conventionnelle qui n’a rien à voir, à première vue, avec, par
exemple, l’angélologie avicen- nienne telle que l’avait exposée H. Corbin36.
Le caractère conventionnel de ces visions d’anges sort renforcé de l’examen de
leur apparence et de leur fonction dans les ascensions de Rûzbehân. La première
apparition des anges est significative de leur fonction {Dévoilement :
15). Il y a deux apparitions successives. Une première annonce la vision comme
si les anges étaient l’amorce de la vision. Ils se situent à l’orient, là-même
où s’origine la vision, puisque la vision nécessite la lumière du soleil levant
pour exister. Mais le voyage initiatique consiste dans la traversée de l’océan
qui s’étend de l’orient à l’occident. C’est cette traversée qu’a accomplie le
pôle mystique auquel se rattache la lignée initiatique de Rûzbehân, le premier
calife, le gendre du Prophète ‘Alî ibn Abî Tâlib37. Les anges apparaissent
alors d’abord pour encourager Rûzbehân à aller de l’avant. Là encore ils ont
une fonction dynamique. C’est sur leur ordre que Rûzbehân s’engage dans
l’océan. Ils représentent le début de l’initiation, conformément au modèle
prophétique qui fait de Gabriel le vecteur de la révélation divine. Ils en
représentent aussi la fin, car ils ont une fonction herméneutique. Ce sont
les anges qui expliquent à Rûzbehân que cet océan est celui de ‘Alî et que, par
conséquent, Rûzbehân a réalisé en lui-même à l’instigation des anges le rang
de ‘Alî. Ils possèdent donc une science herméneutique mais qui n’est pas
effective, car le sujet du savoir est bien le mystique qui s’engage à la suite
de ‘Alî et non les anges qui demeurent à l’orient des visions et avouent qu’ils
ne sont que les témoins extérieurs de la connaissance et non les dépositaires.
Les anges ont donc une dimension complémentaire. Ils transmettent, ce qui est
le propre de l’herméneutique, mais ne réalisent pas eux-mêmes le sens de la
connaissance. Ils sont le socle, la racine de l’expérience mystique, et jouent
le rôle d’aiguillon et de révélateur, conformément à la situation que leur
assigne Rûzbehân ailleurs. Ils font signe dans une géographie spirituelle
qu’ils servent à orienter, étant eux-mêmes à l’orient. Bref ils introduisent
de la signification là où il n’y aurait, autrement, qu’indétermination pour la
connaissance. Leur apparition constitue elle-même parfois une véritable
exégèse du Coran, une interprétation mystique qui s’effectue par l’ascension et
la contemplation (Dévoilement'. 69). Ailleurs, dans une belle
description d’ascension qui le conduit jusqu’à Dieu, Rûzbehân évoque les
hiérarchies angéliques. Entre chacun des sept cieux se trouvent des anges
établis dans leur station déterminée. Il les dépasse et atteint d’autres anges,
plus impressionnants que toutes les créatures, qui se tiennent dans la présence
de Dieu. Cette vision est l’occasion de décrire l’occupation de ces anges. Ils
s’adonnent à la prière et chantent les gloires de Dieu (Dévoilement'.
17). Ils participent donc d’une géographie harmonieuse et idéale dans
Les
descriptions des anges dans le Journal spirituel sont finalement très
résumées et stéréotypées comme si ceux-ci n’intervenaient dans l’ascension que
pour en marquer le caractère esthétique mais réduit à sa fonction la plus
limitée. En somme, les anges se trouvent être aussi un trait esthétique du
récit d’ascension mystique.
C’est la
nuit du destin (Dévoilement : 21, 87) - la nuit où Dieu fit descendre la
révélation coranique, où, pendant le Ramadân, les musulmans attendent que le
ciel s’ouvre pour faire un vœu et qu’il soit exaucé cette nuit identifiée à
Muhammad - qui est pour Rûzbehân l’occasion de décrire les anges plus en
détail. Il voit alors tous les anges, dont Gabriel et Ridwân. Conformément au
stéréotype des descriptions d’anges et des récits d’ascension, ils ont une apparence
humaine. Ils ressemblent à des femmes et portent des tresses (Dévoilement
: 21, 34, 41, 50)39. Il les voit d’ailleurs une fois sous la forme
de femmes à la peau blanche (Dévoilement : 108). Ce sont aussi parfois
des adolescents, la jeunesse étant en effet l’un de leurs caractères essentiels
(Dévoilement : 41)40. Leur caractère féminin est renforcé un
peu plus loin par une comparaison avec de belles Turques, l’un des stéréotypes
de la poésie persane (Dévoilement : 41, 82, 89). L’aspect féminin des anges
est lié à leur caractère initiateur comme chez d’autres mystiques41.
Et, pour ce qui concerne Rûzbehân la beauté a bien un caractère pédagogique :
c’est la beauté qui provoque l’amour et c’est l’éducation mystique qui doit
conduire jusqu’à la connaissance42. Comme le signale C. Ernst, la
description de l’apparence des anges est conforme aux représentations que l’on
trouve dans la miniature timouride43. Toutefois elle est postérieure
à Rûzbehân et elle s’est développée en Transoxiane, c’est-à-dire laquelle seul
le mystique finalement se déplace. C’est précisément cette fixité de l’autre
monde qui rend possible la signification de l’itinéraire mystique. Plus encore,
ils font le lien entre les différents étages du monde de l’ascension puisqu’ils
se trouvent entre les cieux et que le mystique est appelé à les dépasser. Ils
en sont comme l’échelle, ce qui permet à la fois de distinguer le haut du bas
et de mesurer le rang spirituel du mystique, comme le rappelle Rûzbehân qui
montre que les catégories de saint se rapportent à des modèles angéliques (Ennuagement
: 93). Ils assurent la cohésion de la création et mettent en lumière la
spécificité humaine. Ils n’ont pas à charge de connaître mais de proclamer, de
louer, d’adorer38. Ils sont aussi présentés jouant de la musique au
seuil de la présence divine avec des trompes, des tambours et toutes sortes
d’instruments de musique militaire, pour annoncer Dieu (Dévoilement :
87). Ils sont dans une double servitude, à l’homme et à Dieu. Ils n’ont donc
pas à charge de connaître, et leur savoir se borne à proclamer l’unité divine
et à guetter les dévoilements de Dieu (Dévoilement : 70). Ils obéissent
à Dieu comme le montre leur comportement lors de l’appel à la prière que lance
Dieu (Dévoilement-. 71). Leur fonction est par conséquent aussi
esthétique, ils exécutent un modèle esthétique et sont les objets esthétiques
de la vision du mystique, ce pourquoi ils donnent lieu à des descriptions émerveillées.
A plusieurs reprises on les voit qui rient et se réjouissent d’une bonne
nouvelle (Dévoilement'. 21). C’est que là aussi ils sont en position de
témoins, témoins de la révélation coranique. Leur réjouissance est normative :
s’ils se réjouissent, c’est que la révélation a pour nature de réjouir et ils
indiquent donc quelle doit être la relation à la révélation.
bien loin de la sphère de civilisation de Shîrâz, où
rayonnait l’autorité du saint. Les anges ont le teint de la rose rouge, ce qui
dénote leur rapport à l’attribut de majesté conformément au propos du Prophète44.
La couleur rouge leur est souvent associée {Dévoilement : 82). Les anges
apparaissent rangés en ordre de bataille comme les soldats turcs en face de
leur roi45. Leur fonction militaire apparaît aussi dans le fait
qu’ils sont vus jouant de la musique militaire {Dévoilement : 87). Ils
ont en général la tête couverte tantôt d’un voile de lumière, tantôt de coiffes
serties de joyaux, en guise de respect selon Rûzbehân {Dévoilement :
104). Ils portent des manteaux de perles, et parfois l’habit rapiécé des derviches
{Dévoilement : 107). Ils ont des ailes {Dévoilement : 35). Mais
ce trait est à peine évoqué chez Rûzbehân alors que c’est une donnée très
développée dans les textes traditionnels. Rûzbehân mentionne aussi avoir vu
certains des anges sous la forme de gazelles {Dévoilement: 87) ou
d’astres {Dévoilement: 101). Les anges sont saisis par l’extase à
l’audition du nom de Rûzbehân et se mettent à danser à côté de la Ka'aba {Dévoilement
: 42). Ils sont fréquemment présentés en pleurs ou poussant des cris {Dévoilement:
59, 71). Ils apparaissent aussi souvent en association avec les prophètes et
les saints {Dévoilement: 60, 64). L’aspect esthétique des anges est
finalement l’un des traits essentiels de leur présence. Le propre des anges
est d’apparaître. Leur apparition sous une forme visible est la qualité
spécifique des anges, et a pour vertu de procurer la quiétude {Dévoilement
: 83). Le stéréotype de l’ange dans le récit d’ascension met en évidence le
rassemblement et la mobilisation qu’opère une véritable esthétique. En
d’autres termes, l’apparition des anges établit un monde, le monde de la
connaissance, au service de la mobilisation de l’aspiration mystique, en lui
donnant sens, à la fois orientation et signification, par leur dimension essentiellement
esthétique. Cette dimension de l’angélologie n’est donc pas accessoire, elle
n’est pas là pour « faire joli» ou pour ajouter du piquant à des récits qui
seraient, autrement, secs et abstraits. L’esthétique des anges agit et met en
œuvre l’itinéraire spirituel du mystique. Cette fonction de l’esthétique qui
est appelée à prodiguer la quiétude en donnant du sens est d’autant mieux
marquée par Rûzbehân que les anges apparaissent eux-mêmes chantant (Dévoilement
: 104) ou jouant de la musique, art pour lequel Rûzbehân éprouvait une réelle
passion (Dévoilement : 87, 90)46. Ces stéréotypes n’offrent
pas seulement un parallèle avec la miniature persane, ils dérivent des récits
d’ascension.
On trouve bien une typologie parfois évoquée dans le Journal
spirituel. Cette typologie est quand même très rudimentaire et, avant de
l’aborder, il semble nécessaire de préciser quelques caractères des anges que
Rûzbehân développe ailleurs. L’Ennuagement du cœur est le traité le plus
disert pour ce qui concerne les anges, dans la mesure où il aborde le problème
de la sainteté et de la hiérarchie spirituelle. Je me bornerai à n’en rappeler
que quelques traits rapides.
Il y a continuité entre l’ensemble des habitants de la
présence divine, depuis les anges rapprochés jusqu’aux élus du paradis par la
faveur de Dieu (Ennuagement : 93), parce qu’ils sont pétris de la même
substance qu’Adam et Muhammad, celui-ci étant la source universelle et donc
présent dans le cœur de tous les membres de l’élite spirituelle (Ennuagement
: 94, 100). Les anges ont été créés à partir des trois cent soixante regards
primordiaux de Dieu (Ennuagement: 103) et contiennent la science des
mystères de Dieu {Ennuage- ment : 93). C’est d’ailleurs parce qu’ils lui
ressemblent que les anges ont pu se prosterner devant lui {Ennua- gement
: 93), et ils possèdent comme lui un voile qui leur est propre, provenant de
leur peur même d’être torturés par le voile et de la vision de leurs pratiques
de dévotion {Ennuagement : 92,104). Ils sont enfin hiérarchisés et leur
élite est constituée par les quatre porteurs du trône ou anges rapprochés : ils
correspondent à l’élite des saints, les substituts ou abdâl {Ennuagement
: 92). Rûzbehân s’attache aussi à définir la fonction des anges. Ils sont créés
pour que le bien et la bénédiction de Dieu croissent dans le monde. Ils doivent
être les candélabres d’où brillent les lumières des regards de Dieu qui sont
justement les trois cent soixante regards créateurs des saints. Ils sont donc
les supports de la sainteté, et le fait qu’ils soient quatre renvoie aux quatre
éléments premiers de la création et implique le rythme qui divise le temps de
la prophétie et de la sainteté - leur pluralité paire, et par conséquent
imitable, s’oppose à l’unicité du Prophète, qui demeure hors de toute
re-présentation. Dieu illumine le monde en apparaissant dans leurs cœurs {Ennuagement
: 100).
Force est de constater que certaines fonctions des anges
rappelées ci-dessus se retrouvent dans le Journal spirituel, mais de
manière beaucoup moins précise et détaillée. Les visions de Rûzbehân sont
l’occasion d’énumérer cinq classes d’anges : les anges d’esprit, les anges de
souveraineté, les anges de sainteté, les anges de majesté et les anges de
beauté {Dévoilement : 50)47. Rûzbehân décrit aussi l’amour
que lui vouent les deux anges à l’apparence d’adolescents nommés les nobles
scribes48.
Les chérubins sont peu mentionnés alors qu’ils font partie
des hiérarchies angéliques importantes des traditions scripturaires musulmanes49.
Ils apparaissent se prosternant devant la forme d’Adam {Dévoilement : 78)
et ont comme les autres anges une apparence féminine {Dévoilement :
114). Rûzbehân les décrit en train de rire sous les ordres de Gabriel {Dévoilement
: 87). Ils viennent participer à une séance d’invocation des noms de Dieu en
compagnie des autres anges {Dévoilement : 109) comme Rûzbehân le
rapporte lui-même au sujet d’Abû Yazîd al-Bistâmî, dont on a déjà relevé la
parenté du récit d’ascension avec le Journal spirituel {Mashrab : 303).
En général les visions de Rûzbehân mentionnent tous les
anges ensemble. C’est en particulier le cas des porteurs du trône, Gabriel,
Séraphiel, Michel et Azraël. Alors que dans ses traités théoriques Rûzbehân distingue
soigneusement les fonctions et la nature de ces archanges, le Journal
spirituel ne définit avec précision que Gabriel. Même Ridwân, pourtant
mineur dans les autres écrits de Rûzbehân puisqu’il n’est cité que dans l’un de
ses ouvrages, prend le pas sur les porteurs du trône. La mention répétée de
Gabriel est caractéristique des récits d’ascension puisque celui-ci y est le
guide du Prophète dans son voyage nocturne50. Gabriel est désigné
comme le plus beau des anges {Dévoilement : 21,87,114)51,
sans doute parce qu’il est l’ange de la révélation - il apparaît sous la forme
d’une colombe {Dévoilement : 43) - et qu’ailleurs Rûzbehân l’identifie à
l’esprit énonciateur qui prêche le Coran. On le voit pleurer de désir et de
joie à la vision de Rûzbehân, transporté par l’extase, comme Michel et
Séraphiel, lorsqu’il prononce le nom de Rûzbehân {Dévoilement : 42). Il
ressemble à la lune52 au milieu des anges et est associé aux
couleurs rouge et verte (Dévoilement : 50). Il apparaît lui aussi une
fois sous l’aspect d’une rose rouge comme un Turc (Dévoilement : 111 ).
Il est caractérisé par la lumière53 et les sept substituts de la
hiérarchie spirituelle cachée, dbdâl, qui correspondent à son modèle
possèdent neuf lumières que Rûzbehân définit par des états spirituels (Ennuagement
: 93). Il apparaît en effet comme le type même du martyr d’amour pour Dieu (Dévoilement
: 106), déchirant une fois son vêtement et pleurant conformément aux conduites
d’extase des derviches saisis par elle (Dévoilement : 99) et chantant
des psaumes une autre fois (Dévoilement : 89). Orle martyre d’amour
n’est pourtant pas finalement le type de sainteté le plus élevé pour Rûzbehân.
Mais Gabriel apparaît une fois comme l’ange le plus proche de Dieu (Dévoilement
: 101).
En dépit de la marginalité des trois autres archanges il
est nécessaire d’en marquer quelques caractères que Rûzbehân formule ailleurs.
Michel est le seul ange à apparaître isolé avec Gabriel (Dévoilement:
110). Les données traditionnelles sur Michel en font l'expression de la
contrainte divine. Il est le premier des anges à s’être interdit de rire à
cause de la création du feu de l’enfer54. Michel ou Gabriel sont le
modèle du cœur des cinq substituts, abdâl, dans la hiérarchie
spirituelle (Ennuagement : 93). Séraphiel est le maître de la tablette
préservée. Il est le premier à s’être prosterné devant Adam et il a pour trait
distinctif de pleurer sans interruption55. Séraphiel ou Michel sont
le modèle du cœur des trois substituts (Ennuagement : 93). C’est Azraël
et surtout Séraphiel qui sont les modèles du cœur du pôle mystique par des
états des stations (Ennuagement : 93, 95). Séraphiel est le chef de la
hiérarchie angélique (Ennuagement : 95).
La vision de l’ange Ridwân, l’ange qui garde le paradis et
que l’on voit commander aux Houris, les vierges du paradis, est rare chez
Rûzbehân (Dévoilement : 21, 42, 56, 87). Il est trois fois cité dans le
volumineux Commentaire des paradoxes des soufis (Sharh : 7, 261, 351).
Il atteste de la volonté de Rûzbehân de se conformer aux récits d’ascension
puisqu’il en est l’une des figures marquantes56. En effet la vision
du paradis est fortement liée à l’eschatologie et à la loi puisqu’elle a pour
but de décrire les délices qui attendent les élus. D’ailleurs cette relation
étroite est bien montrée par l’une des visions où Rûzbehân est guidé jusque dans
la Ka'aba par Ismaël en personne, le fils d’Abraham. Or, dès la porte franchie,
c’est le paradis et son gardien Ridwân qui se trouvent au cœur de la Ka'aba,
c’est-à- dire au centre du monde, comme pour mieux en manifester l’orientation
que dévoile Rûzbehân par sa vision. Il s’agit aussi pour ce dernier de montrer
bien sûr qu’il est l’un des élus au paradis, qui est le but de l’intelligence,
mais plus encore qu’il est élu à la vision de Dieu et à la connaissance
mystique, ce qui est le propre de l’esprit. Un autre récit manifeste de façon
encore plus nette le caractère eschatologique de la vision des anges. Rûzbehân
demande à Dieu comment il périra. Il voit alors les quatre porteurs du trône,
puis les deux anges chargés de l’interrogatoire de la tombe, Munkir et Nakîr57,
jouer du rdbâb au chevet de son tombeau et lui avouer leur amour pour
lui. Cette vision permet à Rûzbehân de retrouver sa quiétude (Dévoilement
: 34).
Les quelques éléments que nous offrent les visions de
Rûzbehân mettent en lumière un fait essentiel pour la compréhension de
l’ouvrage. Contrairement aux autres traités où le motif de l’ange est développé
en relation avec la doctrine de la sainteté et de l’esprit pour rendre compte
de l'expérience mystique dans ses présupposés théoriques, on a affaire dans les
visions à une perception qui élimine l’aspect théorique au profit d’un aspect
purement esthétique. C’est ce que nous révèlent deux éléments : d’une part la
présentation esthétique, qui met en évidence la douceur et la quiétude des visions
angéliques, d’autre part l’accent mis sur Gabriel et Ridwân, au détriment des
autres archanges pourtant beaucoup plus importants pour la théorie de la
sainteté. Il faut en déduire un décalage important entre les traités
théoriques et le Journal spirituel. Le Journal spirituel a pour
but de souligner sur le merveilleux, de susciter l’étonnement, voire une
émotion esthétique en insistant sur le caractère sotériologique de la sainteté.
Gabriel est l’ange de la révélation coranique. Il oriente l’existence du
croyant en l’exposant à la crainte de la mort - Rûz- behân l’exprime d’ailleurs
explicitement dans le Journal spirituel lorsqu’il demande à Dieu
comment se passera sa mort. La révélation a pour but de susciter l’inquiétude.
Mais l’ange Ridwân, le gardien du paradis, vient en personne apaiser
immédiatement cette inquiétude en manifestant que le paradis est la promesse
faite aux élus, en particulier ceux qui sont élus à la sainteté et ceux qui les
suivent, ce qui est un trait important. C’est ainsi que les visions du paradis
sont l’occasion pour Rûzbehân de rappeler qu’il est élu, que son élection
génère une bénédiction, baraka, qui s’étend à ses disciples qu’il voit
dans le paradis (Dévoilement : 35), et même à sa famille qu’il voit
plusieurs fois elle aussi dans le paradis (Dévoilement : 51, 107), alors
que le début du Journal spirituel les montrait mécréants (Dévoilement
: 7). C’était d’ailleurs cette irréligiosité qui avait conduit Rûzbehân à se
faire initier par Khidr et à s’enfuir loin de sa famille pour poursuivre sa
quête {Dévoilement : 9-10).
La mort apparaît bien effectivement comme un élément
déterminant de l’ouvrage. A plusieurs reprises Rûzbehân demande quelle sera sa
mort, et c’est la vision d’anges qui le rassure {Dévoilement : 34).
Cette inquiétude personnelle s’étend peu à peu à sa famille. On le voit
regretter son épouse {Dévoilement : 57, 76, 79, 98, 107), qui lui
apparaît dans plusieurs visions au paradis comme dans cet univers de sucre
blanc où se trouve toute sa famille {Dévoilement : 107). On le voit
aussi inquiet pour la vie de son fils {Dévoilement : 76). Et finalement
l’ouvrage se clôt sur une épidémie, sans doute de peste, dont Rûzbehân délivre
sa ville et toute la province de Shîrâz dans une profusion de visions d’anges
encore une fois. Il faut sans doute voir dans tous ces traits, et en
particulier dans le choix de ces deux anges, la découverte par Rûzbehân de la
fonction territoriale du saint, qui n’est donc pas une déviation due à ses
successeurs mais une transformation progressive de la personnalité de Rûzbehân
: on le verra à la fin de sa vie se faire transporter en litière à travers les
rues de Shîrâz et y provoquer de grands attroupements.
Saints et maîtres spirituels
Les maîtres soufis se présentent pour la première fois dans
le traité de Rûzbehân comme figure ou forme. C’est Khidr, l’initiateur de
Rûzbehân, qui apparaît sous l’aspect d’un maître soufi {Dévoilement :
9). Il est donc d’emblée mis en relation et perçu sous la forme du soufisme
institutionnel, car Khidr est tout au moins pour Rûzbehân précisément à
l’origine de son engagement dans cette doctrine. Inversement le choix du maître
comme métaphore de Khidr témoigne de l’orientation pédagogique et
institutionnelle du Journal spirituel. C’est une double figure que
présentent ces maîtres. D’une part ils sont par Khidr identifiés à celui qui ne
meurt pas, en d’autres termes à la vie étemelle puisque Khidr est au ciel sans
être passé par la mort ; d’autre part, ils apparaissent pour la première fois
dans la pratique populaire des pèlerinages aux tombes des saints (Dévoilement
: 8) - pratique que recommandait Rûzbehân58 -, associés par
conséquent à la mort. Plus tard c’est le maître Abu 1-Farîs que Rûzbehân voit
sortir de sa tombe pour le rassurer en lui garantissant sa sécurité au cours du
voyage qu’il voulait entreprendre (Dévoilement: 38)59. A une
autre occasion, c’est tous les maîtres de Fasâ et de Shîrâz qu’il voit sortir
de leurs tombes et proposer de l’accompagner dans son voyage de retour à
Shîrâz (Dévoilement : 81). Ils mettent une fois encore en évidence cette
orientation du traité de Rûzbehân qui apparaît comme une méditation de la mort
et qui présente l’initiation soufie comme un antidote, un remède censé assurer
une vie dans l’au-delà à travers la vision de Dieu. Mais plus loin, ce n’est
plus Khidr, le guide de Moïse, qui prend l’aspect d’un maître, c’est Dieu lui-
même qui apparaît, significativement d’ailleurs sous la figure individuée d’un
des maîtres de Rûzbehân, un maître malamî (Dévoilement : 31 ). Le
caractère même de ce maître, qui fait partie de ces mystiques dont les paradoxes
et la conduite encourent le blâme des dévots, rend possible l’identification de
Dieu lui-même à un maître. L’affirmation de la nature du maître permet de
donner du sens et de justifier la présence paradoxale de Dieu sous les traits
du maître. Ce n’est plus ce dernier qui enseigne, c’est Dieu en personne qui se
fait maître et éclipse la figure du maître tout en la justifiant. Ce à quoi
renvoie le maître c’est Dieu, de telle sorte que la figure finisse par
s’effacer dans ce qu’elle figure, ce qui est le mécanisme propre à l’équivocité
qui est le concept clé de la vision rûzbehânienne. La multiplication du maître,
qui se trouve être finalement la multiplicité des attributs de Dieu, met en
évidence le renouvellement et la permanence de l’inspiration qui passe et
demeure dans les chaînes de transmission de la maîtrise. En fin de compte,
c’est sous les traits d’ibn Khafif, le grand mystique de Shîrâz auquel
Rûzbehân rattachait son lignage, que Dieu apparaît (Dévoilement : 32).
Il s’agit donc de justifier le pouvoir spirituel des maîtres en montrant qu’ils
sont les tenants de l’inspiration prophétique qui leur est donnée par Dieu
lui-même.
Plus encore, Rûzbehân doit montrer qu’il est lui- même le
grand saint de l’époque. Or la vision précédente relève d’une certaine
conception du rapport entre la pluralité des maîtres et l’unicité de Dieu. S’il
y a plusieurs maîtres c’est qu’il y a une multiplicité d’attributs. Chaque
maître apparaît comme l’expression ou la métaphore d’un attribut spécifique.
Mais certains d’entre eux sont l’expression de l’unicité : c’est le cas d’ibn
Khafif et plus encore de Rûzbehân, dont la figure tend à se confondre avec
celle, unique, du Prophète. Rûzbehân finit par dépasser ibn Khafif lui- même (Dévoilement
: 67). La présentation de Dieu sous l’aspect de ce maître renvoie toutefois
encore à Khidr puisqu’il indique à Rûzbehân que c’est sous le même mode, par
des apparitions répétées, qu’il apparut à Moïse. Rûzbehân a donc atteint là le
rang de Moïse, qui est l’un des archétypes de la sainteté, celui qui correspond
à l’ivresse pour Rûzbehân - Abraham représentant quant à lui la sobriété et
Muhammad rassemblant les deux aspects60. Le rôle de l’ivresse dans
les débuts de l’itinéraire de Rûzbehân est renforcé par l’apparition des
maîtres d’Abû Yazîd Bistâmî (Dévoilement : 39), dont la voie était
réputée être fondée sur l’ivresse, s’opposant ainsi à celle de Junayd de
Baghdâd, cultivant plutôt la sobriété. C’est alors une multitude de maîtres
qui apparaissent à Rûzbehân et Dieu lui révèle qu’il fait partie des saints et
des purs. Or ce sont les maîtres de la Perside et ceux du Khurâsân qui se présentent
au cours de cette révélation de la sainteté de Rûzbehân. Il faut voir là l’idée
que ce dernier opérerait la synthèse de ces deux tendances, celle du Nord marquée
par l’ivresse de Bistâmî et celle du Sud plutôt tournée vers Baghdâd et
influencée par Hallâj et Junayd. Une autre vision associe Junayd et Bistâmî
dans une même compassion pour Rûzbehân, qui est conduit par Dieu sur la
montagne de la superbe (Dévoilement : 95). Ailleurs Rûzbehân affirme que
son autorité spirituelle remonte à Ruwaym, à Abû Yazîd al- Bistâmî et à Junayd,
qu’il voit sur leurs tapis de prière (Dévoilement : 78). Toutefois c’est
Junayd qui retient son attention car il ressemble à la lune, comme Gabriel, au
milieu des étoiles que sont les autres maîtres ; ceci implique, en dépit de la
double affiliation indiquée ci- dessus, que Rûzbehân met peu à peu l’accent
davantage sur la sobriété et l’influence baghdâdienne. Une vision de la fin du
traité montre finalement la distance que prend Rûzbehân vis-à-vis d’une
mystique exclusivement fondée sur l’ivresse. Abû Yazîd al-Bistâmî est lui-même
à la tête des maîtres qui veulent éloigner Rûzbehân en le lapidant (Dévoilement
: 99). Rûzbehân dépasse le modèle bistâmien et conditionne en personne
l’ivresse de ces maîtres que l’on voit boire à sa
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
santé avec réticence après que Dieu
lui-même leur a montré l’exemple. Il ne s’agit pas de nier l’ivresse mais de la
refonder, autrement dit d’ouvrir la voie à une nouvelle mystique. La vision a
pour résultat de faire naître les propos extatiques dans la bouche de Rûzbehân,
ce qui constitue précisément la spécificité du modèle muhammadien de la
sainteté pour Rûzbehân. Ainsi le type muhammadien auquel se rattache la
sainteté de Rûzbehân serait accompli en ce qu’il rassemblerait les deux grandes
tendances du soufisme ancien, dont il ne cesse d’affirmer qu’il en est
l’héritier direct. Et ce sont les maîtres, les compagnons, les prophètes et le
Prophète qui intercèdent auprès de Dieu pour qu’il lui accorde une station
spirituelle, celle-là même que Jésus et Moïse perdirent {Dévoilement :
39).
Souvent les maîtres apparaissent tous ensemble avec les
anges, les saints et les prophètes. Au cours d’une vision de la constellation
de l’Ourse, il les voit venir de Médine. Une autre fois il les voit ivres et en
train de danser au cours d’un dévoilement de Dieu (Dévoilement : 60,
94, 107). Il les voit avec le maître ibn Khafîf, contemplant Dieu par la puissance
de leur désir de Rûzbehân qui leur est comme un médiateur (Dévoilement
: 67). L’élection de Rûzbehân se confirme un peu plus tard lorsque Dieu le fait
danser avec lui, tandis que les maîtres et les anges guettent la contemplation (Dévoilement
: 74). De même Dieu le fait asseoir sur la montagne de la superbe à côté de lui
tandis que les autres maîtres et les soufis demeurent au pied, incapables de
gravir la pente (Dévoilement : 95). Une autre fois Rûzbehân est victime
de la jalousie des maîtres qui, guidés par Abû Yazîd al-Bistâmî, lui jettent
des pierres avec des poêles afin sans doute de le chasser de la présence de
Dieu. Cet épisode n’est pas sans rappe-
1er le rôle important de la lapidation dans la culture
musulmane, particulièrement manifeste dans le rite de la lapidation de Satan
lors du pèlerinage à La Mecque61. Or c’est finalement Dieu en
personne qui doit s’interposer en leur lançant des rochers pour le protéger (Dévoilement
: 99). La supériorité de Rûzbehân sur les autres maîtres spirituels repose
finalement, nous dit l’auteur, sur sa conviction que l’élection est donnée par
Dieu et ne peut être acquise par l’effort, effort auquel il aurait renoncé
d’ailleurs pendant vingt ans (Dévoilement : 97).
Les maîtres ont une fonction protectrice et ils répètent
l’exemple du Prophète - celui-ci rassembla les gens de sa famille sous son
manteau, témoignant ainsi de leur investiture spirituelle - en recouvrant de
leurs manteaux leurs disciples (Dévoilement : 85). Une vision est
l’occasion pour Rûzbehân de mettre en évidence la protection dont les maîtres
bénéficient de la part de Dieu. C’est ainsi qu’il voit le chien jaune de
l’enfer dévorer la langue de ceux qui calomnient les maîtres (Dévoilement
: 88). Il va sans dire que cette défense des maîtres est aussi une défense de
Rûzbehân lui-même, qui fut précisément la cible des attaques de personnages
influents, dont des religieux vraisemblablement jaloux de sa réputation et de
son autorité comme nous le rapportent les biographes de Rûzbehân62.
La légitimité des maîtres apparaît aussi ailleurs lorsque, dans une vision
dans la vision, c’est le Prophète lui-même qui affirme avoir vu les maîtres
soufis en compagnie de Dieu (Dévoilement'. 110). Une autre vision montre
même la protection dont Dieu fait bénéficier Rûzbehân contre les autres maîtres
visiblement jaloux de lui (Dévoilement: 99)63. Toujours
est-il que l’on a changé ici de registre. Il ne s’agit plus d’une illustration
de la sainteté de Rûzbehân, jeune inspiré disciple de Khidr cherchant la
protection des maîtres décédés auprès de leurs mausolées, mais de la défense de
l’autorité d’un maître spirituel installé et attentif à défendre les disciples
de son ordre, son influence et la prospérité du couvent, en prenant la défense
du soufisme en général. Nous avons bien affaire là à un phénomène de territorialisation
et d’institutionnalisation de la sainteté qui est caractéristique de
l’évolution de la doctrine de Rûzbehân64. Il a une autre vision où
il demeure dans une station jusqu’à ce que ses compagnons la possèdent à leur
tour {Dévoilement : 95).
Hormis
les visions des maîtres dans leur généralité, Rûzbehân identifie certains de
ses propres maîtres ou certaines des filiations dont il se réclame, et il en cite
quelques autres nommément. Énumérer tous ces maîtres serait fastidieux et il
suffit de souligner quelques traits marqués par l’auteur.
La
notion de grand maître apparaît à plusieurs reprises. Rûzbehân les identifie à
Ma'rûf Karkhî (m. 200h/815), Sarî al-Saqatî (m. 253h/867), Junayd (m.
298h/910), Ruwaym (m. 303h/915), Abû Yazîd al- Bistâmî (né vers 184h/800; m.
234h/848 ou 261h/874), Dhû’l-Nûn Misrî (né vers 180h/796 ; m. 245h/859), Abû
‘Abdi’l-Lâh ibn Khafif (m. 371h/982) et Abû’l-Hasan ibn Hind65 {Dévoilement
: 107). Il faut encore ajouter Abû Ishâq ibn Shahryâr al-Kâzarûnî [m.
420h/1030] {Dévoilement : 95) ou Ja'far al-Hadhdhâ (m.341h/943)66 {Dévoilement
: 85). De tous ses maîtres seuls ibn Khafîf et ibn Hind - celui-ci est pourtant
absent des biographies de Rûzbehân -, ou encore de manière moins nette Bistâmî
et Junayd, sont désignés comme les maîtres propres à Rûzbehân.
Ibn Khafîf est visiblement le plus important des maîtres
cités par Rûzbehân. Son nom apparaît cinq fois {Dévoilement : 39, 67,
85, 95, 107). Il est une référence obligée pour tout mystique de Shîrâz;
d’ailleurs Rûzbehân le voit, investi de l’autorité sur les autres maîtres
spirituels en extase, pousser des cris de désir pour lui {Dévoilement :
67). Il le verra à une autre occasion {Dévoilement : 85). Rûzbehân est
celui qui hérite de l’autorité d’ibn Khafîf et affirme ainsi sa domination
exclusive sur la ville où il s’est installé. Le deuxième maître dont se réclame
Rûzbehân est Abû’l-Hasan ibn Hind. Ses apparitions se fondent dans celles des
autres maîtres {Dévoilement : 85) et il n’est cité que trois fois {Dévoilement'.
74, 85, 107). Il se fond dans la figure d’ibn Khafîf, Persan comme lui, dont il
fut contemporain. En définitive la référence à ces deux maîtres met en
évidence l’enracinement de Rûzbehân dans la Perside et dans la ville de Shîrâz,
et par conséquent l’investit d’une autorité territoriale qu’il voudrait sans
doute incontestable. Elle lui fait parler la langue de sa région, qu’il utilise
d’ailleurs parfois dans le Journal spirituel ou dans d’autres traités -
Dieu lui-même parle en persan dans le Journal, ce qui donne une
légitimité à la langue persane, qui en semble pourtant dépourvue par rapport à
l’arabe - ce qui lui confère une authenticité certaine. Ainsi la valorisation
de son sol natal et de la culture régionale qui lui est attachée tend à
justifier son autorité locale et à s’excéder dans l’universalité de la culture
mystique à laquelle il se rattache, puisqu’il résume les traditions du Khurâsân
et de Baghdâd unifiant les deux grandes terres mystiques de l’époque à Shîrâz
censée devenir ainsi le centre autour duquel devrait se recomposer la
géographie mystique67. Trois maîtres anciens ont une figure qui
mérite d’être retenue. C’est d’abord Abû Yazîd al-Bistâmî, qui domine comme
ibn Khafîf le traité de Rûzbehân. Cité cinq fois (Dévoilement :
39,78,95, 99, 107), il est toujours en relation avec l’ivresse, comme on l’a
déjà noté. Il est mis en relation avec Junayd, qui apparaît comme la lune au
milieu des étoiles, représentation caractéristique de Gabriel (Dévoilement
: 78). Junayd précède des visions liées à la majesté. Il n’est cité que trois
fois (Dévoilement : 78, 95, 107) mais a une apparence plus positive que
Bistâmî. L’autorité de celui-ci finit par s’opposer à celle de Rûzbehân, tandis
que celle de Junayd s’étend à l’ensemble des soufis grâce à la sérénité et à la
quiétude signalées plus haut. La différence de présentation marque une
différence des voies et une préférence de la part de Rûzbehân. Un dernier maître
ancien se voit reconnaître une importance inattendue ici. Il s’agit de Sarî
al-Saqatî, qui n’est pourtant cité que deux fois (Dévoilement : 60,
107). Il apparaît comme le chambellan du Prophète, armé d’un arc dans lequel
est engagée une flèche (Dévoilement : 60). La mention de Sarî vient
renforcer la figure de Junayd et le rôle de la mystique de la sobriété
puisqu’il fut l’oncle maternel de Junayd et son maître en mystique.
Il y a
aussi la figure des premiers maîtres de Rûzbehân. L’un d’eux, Jamâl al-dîn
Abû’l-Wafâ’ibn Khalîl al-Fasâ’î, a un statut curieux. C. Ernst a raison de souligner
le caractère étrange de la relation qui unissait ce maître à Rûzbehân puisque
celui-ci s’affirme son disciple alors que Jamâl était lui-même au commencement
de son itinéraire mystique (Dévoilement'. 11). Plus loin, c’est d’un
maître appartenant aux malâmîs, les gens du blâme, que Rûzbehân se veut
le disciple {Dévoilement'. 31); citons enfin Abû Muhammad al- Jawzak,
maître à Fasâ, dont on ne sait rien {Dévoilement : 38). De ces maîtres
rapidement cités, il ne reste aucune trace hormis la célébrité posthume que
leur vaut leur mention dans le traité de Rûzbehân. Mais c’est Khidr68
qui eut le rôle le plus déterminant pour Rûzbehân, qui nous le rappelle
lui-même. On a déjà mentionné son action dans l’institutionnalisation du
soufisme chez Rûzbehân {Dévoilement : 9). C’est lui qui a initié le
jeune Rûzbehân à la mystique et lui a donné le goût de la recherche d’un maître
visible. La première extase est reçue par l’intermédiaire de Khidr, qui lui
fait manger une pomme, le fruit de la connaissance {Dévoilement : 14).
La mention de Khidr marque une certaine distance vis-à-vis des récits -
populaires - d’ascension et constitue un élément spécifiquement soufi dans le
traité. Ce n’est pas Khidr qui est mentionné dans les récits d’ascension mais
Ilyâs et Idrîs, qui font double emploi avec lui69. Il témoigne de la
reprise et de l’intégration de ces récits dans un univers conceptuel
typiquement soufi. Son apparition est toutefois limitée à la jeunesse de
Rûzbehân - à part une dernière vision de la vieillesse dans laquelle Khidr est
associé au pôle - tandis qu’Élie est mentionné plus tard et que les biographies
de Rûzbehân signalent la présence de Khidr au cours des séances d’enseignement
de Rûzbehân dans son couvent. Il faut convenir qu’il s’agit là d’une mention
véritablement autobiographique liée au rôle de Khidr dans l’initiation de
Moïse, et que la substitution ultérieure d’Élie à Khidr dans le traité indique
peut-être un infléchissement du récit vers une plus grande conformité aux
récits d’ascension, infléchissement renforcé par l’apparition du Prophète
lui-même comme sujet énonciateur de la
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
vision et garant de l’orthodoxie des visions
rûzbehâ- niennes {Dévoilement: 110).
Il y a
enfin la vision du pôle mystique, de Khidr et des sept substituts, abdâl
(Dévoilement : 112). Cette vision vient compléter celle des maîtres soufis
et des saints par la référence à la hiérarchie des saints apotropéens qui
donnent une légitimité supplémentaire à l’institution soufie. L’ordre de
Rûzbehân apparaît donc fondé à la fois sur les successions des saints passés et
la hiérarchie invisible des saints présents, ce qui représente une sorte de
clôture de l’histoire mystique, achevée de manière récurrente dans un grand
saint. Et effectivement, Rûzbehân se voit accorder par Dieu la quintessence
des étapes des sept pôles mystiques dont l’image est la constellation de la
Grande Ourse (Dévoilement : 17). Plus encore Dieu finit par lui dévoiler
qu’il fait partie de ces substituts (Dévoilement : 93), et qu’il est
l’élu de son temps (Dévoilement : 18) et le roi (ou l’ange, suivant la
lecture d’H. Corbin) de la Perside (Dévoilement : 19). Son statut est
toutefois ambigu, car au cours d’une vision il voit les substituts s’enfuir
devant le lion de la majesté alors qu’il est le seul à résister (Dévoilement
: 103). Rûzbehân serait-il lui-même ce pôle qu’il voit chevaucher un
cheval, revêtu de la forme d’une rose rouge (Dévoilement : 112) ? Il ne
le dit nulle part. Toutefois, parmi les toutes premières expériences spirituelles
de Rûzbehân, il en est une où une voix lui dit qu’il est un prophète;
affirmation particulièrement scandaleuse, que Rûzbehân modère tout de suite en
affirmant qu’il ne peut y avoir de prophète après Muhammad. Pourtant c’est
cette voix qui guide tout son itinéraire spirituel et qui lui confère une sorte
de supériorité sur l’ensemble de la hiérarchie des saints
apotropéens. En tant que saint muhammadien, il est comme un
modèle premier quasiment inimitable. Bien qu’il ne le dise pas clairement,
l’ensemble des éléments qui apparaissent ici et là sur sa fonction, sa
position, le fait qu’il protège la Perse, qu’il corresponde au type muhammadien
de la sainteté, qu’en le voyant on voit Dieu et qu’il affirme à plusieurs
reprises qu’il a une position spécifique dans son temps, conduisent à penser
qu’il devait se considérer comme le pôle de son époque tout en le tenant dans
une certaine mesure caché. C’est ainsi qu’il affirme dans un distique :
Dans ce temps je suis le chef qui commande
[la route de Dieu
Des confins de l’ouest jusqu’au paradis extrême70.
Curieusement un maître est singulièrement absent du traité
de Rûzbehân. Hallâj n’est pas mentionné une seule fois alors qu’il est la
source la plus importante de la réflexion rûzbehânienne dans tous les autres
traités à vocation théorique. Une première raison qui vient à l’esprit est qu’
il ne s’agit pas dans le Journal spirituel de construire une doctrine
systématique, mais de rapporter des expériences mystiques dans lesquelles Dieu
et le Prophète tiennent la place principale. Toujours est-il que l’on aurait pu
s’attendre au moins à une référence, à une vision ou à une revendication du
type de celle que Rûzbehân exprime dans son ouvrage lorsqu’il désigne
explicitement ses maîtres ibn Khafîf et Abû’l-Hasan ibn Hind. Pourquoi
ce silence ? Une première indication nous est fournie à la fois par le rôle
dans le récit de Rûzbehân de Junayd dont on connaît les réserves à l’égard de
la doctrine et du comportement de Hallâj71, et par l’importance
accordée ici à Sarî al-Saqatî. Une seconde raison peut être la distance de plus
en plus grande prise par Rûzbehân à l’égard de Hallâj et peut-être aussi une
simple précaution dans un ouvrage de type plutôt populaire, car moins ardu que
les traités plus théoriques, et dont les visions pourraient déjà être par
elles- mêmes suspectes - Rûzbehân se défend à plusieurs reprises d’être
anthropomorphiste et reprend les précautions d’usage dans ce type de récit72
- et condamnées par les autorités religieuses. Enfin l’importance de Hallâj
fut pour Rûzbehân, en dépit de l’admiration qu’il lui vouait, essentiellement
doctrinale. Or, visiblement Rûzbehân fut amené à mettre de plus en plus
l’accent sur la pratique de la direction spirituelle, sur la conservation de
l’ordre qu’il avait fondé et sur son influence politique et sociale, puisqu’il
fut particulièrement populaire à la fin de sa vie.
Visions
d’orthodoxie
D’autres visions ont manifestement pour fonction de
démontrer l’orthodoxie absolue de Rûzbehân et de sa doctrine. Il s’agit de
garantir l’authenticité de visions qui à l’évidence ont tout pour paraître
scandaleuses. Or le moyen par lequel cette authenticité s’installe, c’est la
conformité absolue aux dogmes et aux pratiques orthodoxes, c’est-à-dire la loi
religieuse. Les visions des quatre premiers califes et des jurisconsultes fondateurs
des quatre grands rites sunnites ont cette fonction73. On sait qu’il
était particulièrement hostile à la théologie des mutazilites, mais aussi à la
philosophie d’inspiration grecque, au point qu’il souhaite que Dieu la fasse
disparaître. Il ne l’était pas moins à l’égard du shî'isme, dont il faillit
être la victime puisqu’il fut désigné à l’un de ces adeptes shî'ites qui
combattaient par l’assassinat de leurs adversaires74. Rûzbehân
devait donc être un ennemi décidé et déclaré du shiisme pour nécessiter qu’on
l’assassine. Il y a deux types de visions qui tendent à laver Rûzbehân de tout
soupçon. Les premières concernent les califes. Ils n’apparaissent que très
peu, et tous les quatre ensemble. La mention de ‘Umar et surtout celle de
‘Uthmân sont d’un strict sunnisme. Le problème concerne ‘Alî, que Rûzbehân
mentionne quelquefois dans ses visions, mention qui pourrait entraîner la
confusion. Une vision tend à lever tout doute au sujet de l’importance que
Rûzbehân accorde au gendre du Prophète. ‘Ali est bien sûr une référence
incontournable de la mystique pour Rûzbehân, dont la lignée remonte d’ailleurs
jusqu’à lui. Ce sont ses descendants, selon Rûzbehân, qui ont perverti la
dimension spirituelle de 'Alî et de sa famille (Dévoilement : 80). La vision
montre donc l’hostilité dont certains descendants de ‘Alî faisaient preuve à
l’égard des soufis et le châtiment qui s’abat sur eux de la part de ‘Alî
lui-même. La vénération due à la famille du Prophète ne doit donc pas excéder
la fonction politique. Toutefois entre cette légitimité et celle des soufis,
celle- ci l’emporte clairement. Toute atteinte à l’autorité des saints est
sévèrement condamnée et punie.
Un second type de visions qui vise à assurer ses adeptes de
son orthodoxie concerne les fondateurs des rites juridiques du sunnisme. Les
quatre fondateurs de ces rites apparaissent vêtus de blanc et de turbans,
formant un cercle en dessous des prophètes (Dévoilement'. 110). Seul
al-Shâfi‘î est mentionné une autre fois. Apparu avec l’ensemble des savants, il
s’en détache pour venir jusqu’à Rûzbehân (Dévoilement'. 80). Il s’agit
là bien entendu d’une indication de l’apparte- nance de Rûzbehân au rite
shâfi’ite - c’était une affiliation courante parmi les soufís au demeurant -,
qu’il avait adopté dans sa jeunesse. Les visions qui ont trait aux compagnons
du Prophète remplissent la même fonction. Là aussi leur mention écarte tout
soupçon de shî'isme. Mais plus déterminante encore est leur présentation ainsi
que celle du Prophète portant le froc rapiécé des derviches {Dévoilement'.
107). Rûzbehân entend ainsi montrer la continuité existant entre le soufisme et
la vocation des premiers compagnons afín de témoigner de l’orthodoxie
indiscutable de l’institutionnalisation du soufisme, d’autant plus que le port
de ce type de vêtement distinctif est assez tardif et n’est sans doute vraiment
consacré qu’à l’époque de la création des grands ordres mystiques.
Des visions et des mots
Il faudrait pouvoir comparer systématiquement le traité de
Rûzbehân avec les récits d’ascension nocturne (mi‘râf), c’est-à-dire
d’une part les récits célèbres qui concernent Abû Yazîd al-Bistâmî, et d’autre
part le genre littéraire qui traite de l’ascension nocturne du Prophète. On ne
peut qu’être en accord avec l’interprétation de C. Ernst qui voit dans les
narrations de vision de Rûzbehân la continuation de cette tradition littéraire,
à savoir qu’elles sont liées au prototype des récits d’ascension du Prophète
tout en utilisant certains traits stylistiques propres à celui concernant Abû
Yazîd al-Bistâmî75. Il faut tout de même être prudent pour ce qui
concerne l’idée d’une utilisation réfléchie de sources traditionnelles.
Celles-ci interviennent plus comme une norme esthétique du genre que pour être
empruntées. Toujours est-il que l’on a bien affaire avec ce traité à un récit
d’ascension, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné que c’est assurément
l’expérience prophétique qui sert de point de départ à la tradition soufie,
dont le but est justement de s’élever à Dieu.
Du reste, Rûzbehân définit lui-même ainsi la nature de son
traité lorsqu’il identifie l’expérience mystique à l’ascension nocturne du
Prophète {Dévoilement : 90). Or Rûzbehân reprend là un passage du début
du texte où il s’identifiait quasiment au Prophète rapportant un dialogue entre
Dieu et celui-ci {Dévoilement : 5). Ce n’est donc que vers la fin du
texte que Rûzbehân nous livre le sens de cette confusion. Son traité s’inscrit
dans le cadre de l’ascension du Prophète dont il se propose de répéter les
traits mais dans l’environnement soufi. Or un passage du récit voit le Prophète
décrire lui- même ses propres visions qui d’ailleurs correspondent tout à fait
à celles de Rûzbehân {Dévoilement: 110). Ainsi, de même que l’expérience
de Rûzbehân s’inscrit dans l’expérience prophétique, de même finalement
celle-ci se trouve à l’intérieur de celle de Rûzbehân. Les visions de Rûzbehân
se trouvent à l’intérieur du cycle visionnaire du Prophète de même que celui-ci
se trouve être à l’intérieur de la vision rûzbehânienne, de sorte que le
rapport à l’expérience prophétique est à la fois l’extérieur et l’intérieur de
l’expérience de Rûzbehân.
Il faut toutefois compléter la comparaison entre
l’ascension de Bistâmî et celles de Rûzbehân par un certain nombre de remarques
importantes. D’abord il n’y a ni unité ni continuité de temps ou de lieu dans
le texte. Le traité fait se succéder des visions qui semblent sans rapport
logique les unes avec les autres, ce qui lui confère un aspect désordonné. Nous
n’avons donc pas affaire à une ascension unique dont le thème serait développé
et amplifié jusqu’à en faire une expérience mystique continue sur le mode des
récits d’ascension du Prophète. Chaque vision est en elle-même une ascension
qui se répète inlassablement et accumule souvent les répétitions. Ces
répétitions sont elles-mêmes à la fois d’ordre esthétique et effectives
puisqu’elles sont censées se rapporter à une expérience véritable, comme le
rappellent les quelques indications biographiques données par Rûzbehân76.
Il y a une réelle codification des images dans le texte de Rûzbehân et aussi
une récurrence des métaphores qui désignent une géographie spirituelle que
l’on pourrait rapporter à un « monde imaginai », pour reprendre l’expression
heureuse d'H. Corbin, si l’auteur en avait élaboré une véritable théorie, ce
que précisément il n’a pas fait sans doute parce que le concept d’équivocité, iltibâs,
rendait superflu ce concept. C’est qu’en effet le concept de monde imaginai est
plus statique et « objectif » que dynamique et personnel. Un autre point à
souligner est que dans la représentation traditionnelle de l’ascension
nocturne, on n’a pas affaire à une ascension symbolique, allégorique, ou en
songe mais à un voyage et à une ascension réels. Autrement dit pour ce qui est
du statut de ces ascensions, il ne s’agit pas là seulement d’un modèle
littéraire, d’une convention doctrinale mais bien d'une expérience mystique
dans laquelle est censée s’opérer une véritable réalisation intérieure par
laquelle on atteint un rang spirituel spécifique.
Les visions ne sont pas notées au jour le jour de façon
continue. Elles sont plus ou moins groupées et il est extrêmement difficile de
définir un ordre ou une raison de ces ruptures. On peut relever quelques éléments
de compréhension. Les premières visions sui- vent un certain ordre
chronologique. Ultérieurement en revanche, le seul repère chronologique dont on
dispose est ce cycle de visions qui eurent lieu durant le Ramadân et notamment
celles de la « nuit du destin ». L’importance du Ramadân est sans doute due au
fait qu’il s’agit d’un mois béni, particulièrement propice aux visions et à la
discipline très rigoureuse du jeûne que s’imposait Rûzbehân et qui était l’une
des pratiques essentielles de son ordre. Rûzbehân pourrait avoir choisi ces
visions afin d’insister sur l’importance que revêtait pour lui le jeûne et en
particulier le Ramadân. Ensuite le choix de la « nuit du destin », nuit où fut
révélé le Coran, renvoie à l’archétype prophétique de la sainteté pour Rûzbehân
et en particulier son propre rang muhammadien, puisque le traité lui-même constitue
une affirmation de ce rang. Le choix de ces moments rappelle donc aussi
l’importance singulière que Rûzbehân attachait au discours, au langage en
général, comme condition structurante de la sainteté, celle-ci étant la tension
du discours révélé sous la forme scandaleuse du paradoxe.
La
chronologie des débuts semble s’effacer peu à peu et se dissoudre dans une
autre temporalité. A l’histoire individuelle qui se déploie linéairement et à
laquelle se réfère toute autobiographie succède une temporalité récurrente
fondée sur des repères ritualisés. S’il n’y a pas une chronologie claire, il y
a une temporalité mystique dont Rûzbehân s’attache à désigner scrupuleusement
les moments. Ceux-ci sont toujours liés à la pratique religieuse. Les moments
de vision les plus courants se situent dans l’après-midi avant la prière du
crépuscule, la nuit après la prière de la nuit, et entre minuit et l’aube. La
dissolution de l’histoire dans le temps rituel, c’est-à-dire cyclique -
Rûzbehân revient sans cesse dans le traité sur l’image de l’esprit ou de la
conscience secrète qui tourne dans le monde de majesté -, témoigne à la fois de
l’évolution de Rûzbehân et du statut du texte. Cette perception du temps n’est
en effet pas un hasard si l’on songe à la pratique hautement symbolique qui
consiste à tourner autour de la Ka'aba, l’axe du monde, dont l’intérieur est
pour Rûzbehân le cœur, le siège de la vision. Substituer ce temps à l’histoire,
c’est s’assimiler à l’éternité, sortir du temps, sortir du monde de la mort
pour atteindre celui du miroir, de la vision de Dieu. C’est en somme renoncer à
être ce je qui se connaît dans sa propre histoire pour devenir le tu auquel
s’adresse le discours divin et qui ouvre une histoire cette fois-ci collective,
celle qui est orientée par le saint devenu au sens propre le cœur de la
communauté shîrâzienne. Le marquage de cette temporalité fondée sur la loi
donne du sens à la vision. C’est à travers ce véritable pèlerinage autour du
cœur que la vision se produit, car c’est en s’oubliant dans la vision que le
discours devient le discours même de Dieu, celui dont la nature apparaît
clairement dans la vision du miroir {Dévoilement : 84). La temporalité
rituelle, légale, ouvre donc à la vision du cœur, sanctifie au sens propre.
Elle lythme la sainteté et l’assimile à cette hiérarchie spirituelle invisible
qui se trouve être les yeux par lesquels Dieu voit médiatement le monde et par
lesquels il crée, favorise ou punit.
L’ascension, mïrâj, met en évidence la structure de
la connaissance mystique. L’ascension est essentiellement mouvement. La
récurrence du nombre soixante- dix, indéfiniment modulé - le soixante-dix des
étapes spirituelles du voyage initiatique du Prophète décrit
dans L’Ennuagement du cœur - devient le soixante-dix
mille du voyage de Dieu vers Rûzbehân car le mille est ce chiffre qui renvoie à
l’interprétation des nombres propre à Dieu. Un an de Dieu fait mille ans de
l’homme. Ce mouvement est un mouvement perpétuel. L’ascension ne s’arrête pas.
Ce n’est pas la géographie qui y est décrite qui est fixe. Elle est au
contraire mouvante. La géographie est là paradoxalement déterritorialisée.
C’est le paradoxe même, le lieu de l’exil infini, conformément à la tradition
prophétique célèbre dans le soufisme selon laquelle l’islam a commencé expatrié
et sera de nouveau expatrié. Mais elle contient tout de même un risque majeur,
celui d’immobiliser. C’est une géographie localisante, c’est-à-dire qu’elle a
pour fonction d’établir des demeures immuables alors qu’elle-même est fugitive.
Ainsi que les soufis l’affirment depuis longtemps, toute étape est une ruse ou
un brigand qui rançonne les soufis77. Elle laisse croire au mystique
qu’il est arrivé à son but. Or, elle contient encore une autre étape et ainsi
de suite, si bien que comme la vision du miroir l’a montré on n’aboutit qu’à un
échange infini de la connaissance à l’ignorance, tel que les soixante-dix
étapes de l’ascension doivent être chaque jour parcourues à nouveau. C’est
pourquoi les visions sont sans cesse renouvelées et non continues - on ne
reprend point les visions où on les a laissées la veille. Rûzbehân le dira
ailleurs : le disciple est une flèche décochée qui n’atteint pas son but78.
Le temps des visions est donc aussi le temps qui fait naître le monde de
l’autre géographie. Il ne dissout pas seulement le je et son histoire, il
abolit la géographie physique de la vie du saint. Même les voyages, les récits
qui se rapportent à des lieux connus, transfigurent le monde.
Pourtant la spatialité de l’ascension a tendance à se
cristalliser. L’une des conséquences du récit d’ascension consiste à prêter
plus d’attention à la topologie et à la toponymie. Le lieu semble effacer le
temps qui est pourtant l’élément déterminant de toute ascension. Or il faut du
temps pour franchir les étapes qui mènent à la connaissance. Ce temps est
rythmé par la dilatation ou le rétrécissement du chiffre, le 7, le 70, le 700,
le 70 000. Et tout au long du texte, l’angoisse de la mort est particulièrement
présente. Cette angoisse est l’inquiétude de la disparition du visible dans les
mots du discours rûzbehânien lui-même. Là où Rûzbehân s’attend à voir les
choses distinctement, il voit Dieu partout, comme si l’invisible par
excellence; c’est-à-dire celui qui ne se laisse jamais enfermer dans la représentation
mais la structure, affleurait partout dans le visible. C’est que le fond du
visible, du signifiant, est non pas le sens mais l’insignifiant. Ce qui nous étonne
dans les visions est en fait pour le saint l’insignifiant même. Le visible
disparaît dans l’invisible qui est pourtant effectivement dénué de sens, de
sorte qu’il n’y a plus que de l’autre. Et toute la question revient donc
ensuite à savoir comment restituer du sens, comment situer le monde et soi,
comment ajointer le même que je crois être et le monde qui se révèle être
partout ce qu’il n’est pas, puisque c’est l’invisible qui finit par prendre sa
place et l’exclure de la vision. On ne voit plus paradoxalement que ce qui ne
peut être vu. En fin de compte c’est le temps qui établit la spatialité des
visions, de même que l’espace parcouru n’est rien d’autre que l’aspect visible
de la sainteté qui s’inscrit dans l’histoire prophétique. Ce n’est donc pas le
territoire, non plus que les visions, qui fait le saint, comme pourrait nous
le faire croire une lecture fondée sur une mystique de la terre, du sol natal,
qui ferait remonter dans le saint la vertu naturelle du sol et donc, fatalement,
de la race. Rien n’est plus étranger à Rûzbehân. C’est le contraire qui se
passe, c’est l’arrachement du saint à son territoire vers le véritable
territoire, celui de sa propre sainteté, qui délimite ensuite dans l’espace un
territoire qui est celui sur lequel se répand par son intermédiaire la
compatissance divine. C’est le saint qui fait sortir la terre de son
indétermination en instaurant des lieux qui par nature n’ont aucune vertu
physique sinon d’abriter un tombeau, c’est-à-dire le signe même du départ du
saint, de son absence, ce qui témoigne éloquemment du vide constitutif de tout
territoire. Rûzbehân exprime nettement la dissolution du territoire dans le
monde des visions et la localisation, signe de la souveraineté, comme un effet
et non une cause de la sainteté, dans un distique :
Dans les climats de la terre du roi, tout est mon pays
L’empereur de Rome au sein de cette voie est
[le serviteur de notre berger79.
Le temps
qui ouvre les visions semble ensuite comme les dissoudre dans le discours, dans
la parole de Dieu, si bien que les visions finissent par être quasiment un
leurre. Plus important encore que ce qui est vu est ce qui est entendu, les
mots, ces mots qui sont ceux de Dieu et ceux de Rûzbehân. C’est cela aussi la
fonction du temps qui revient et retourne inlassablement vers sa source, qui
se dilate et tout à coup se rétrécit dans les mots. Le rapport qu’entretiennent
le visible et les mots pour le dire se construit sous deux aspects. Le premier
est le discours de Rûzbehân lui-même, discours descriptif; le second est le
discours que Dieu adresse à Rûzbehân, discours impératif et normatif. Le
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
traité entrecroise, emmêle sans cesse
ces deux registres. La division des deux registres du discours renvoie à la
division entre l’entente et l’énonciation.
C’est Dieu qui peut dire. Le discours de Dieu s’adresse au
saint, l’institue en tant que tel, définit le lieu dans lequel son état se
stabilise. Mais ce discours est aussi celui qui déstabilise. Dieu renvoie le
saint à son impuissance constitutive, car c’est cette impuissance qui est le
lieu même où se définit la sainteté. En d’autres termes, la sainteté ne se
définit, ne trouve sa place et ses contours que parce qu’elle recèle au fond
l’inquiétude suprême, celle qui se traduit par l’échange infini entre la
connaissance et l’ignorance. Le discours de Dieu révèle ainsi ce trouble
interne tout en investissant le saint comme lieu de vision, cœur de la communauté.
Le mystique en revanche ne peut que constater l’impuissance du discours à nommer
Dieu. Le registre descriptif du discours mystique élabore une présence de Dieu
pour les créatures. Mais cet effort pour dire ce qu’il voit de Dieu et pour
découvrir le sens interne des mots - les lettres du Coran elles-mêmes
contiennent cent mille océans de science (Sharh : 55) - est comme une
espèce de discours impossible. Le discours mystique ne se développe que parce
que, à l’image du mystique qu’anime le désir de Dieu, il n’atteint jamais sa
cible. Il atteint celui à qui s’adresse le discours mais jamais l’objet que
décrit le discours. Le discours n’est pas vision, il ne peut que provoquer la
vision. En ce sens la description est toujours un échec. L’accumulation des
visions à laquelle se livre Rûzbehân et l’insistance sur le caractère répétitif
du temps sont un indice de cet échec répété et de l’inquiétude que nourrit le
texte lui-même. Le discours du mystique décrit aussi la nature de la relation à
Dieu. Il ne s’adresse pas qu’aux hommes, ses disciples. Il adresse à Dieu ses
prières qui sont toujours d’ailleurs exaucées. Dieu l’entend. Mais la prière
est un aveu d’impuissance. Réclamer l’intervention divine, c’est affirmer toute
l’ambiguïté de la relation du saint à sa communauté.
Le saint ne peut rien d’autre que reconnaître sa capacité à
reconnaître son impuissance. C’est cette sincérité qui en fait une sorte
d’intercesseur qui protège sa communauté contre la maladie, la guerre et autres
calamités. Il ne peut qu’avouer son impuissance à décrire Dieu et prier Dieu.
Le discours qui reconnaît son vide constitutif s’achève en demande, se met en
relation avec Dieu80. Les mots du mystique, lorsqu’ils se font
descriptifs, deviennent eux-mêmes une énigme dont la signification, les effets,
dans tous les sens du terme, lui échappent. Les visions rendent les mots
obscurs, paradoxaux. Certes ceux-ci se codifient, tentent de s’arrêter dans
des métaphores stéréotypées, des images maniées quasiment comme des concepts.
Bref un style se constitue, qui a pour but de systématiser. Mais plus les mots
se codifient, plus ils se sédimentent, plus s’efface la simplicité du but. Le
but de la connaissance mystique est la connaissance des plus beaux noms qui
désignent Dieu. La connaissance revient à nommer Dieu. Le véritable but du
saint rûzbehânien est de connaître ce qui se passe dans le mot. Or la
simplicité du nom à connaître se heurte à la multiplicité des visions. C’est à
travers la profusion que se cherche ce nom. C’est que les mots ne disent pas
tout. On a déjà eu l’occasion de signaler cette surabondance à propos de la
métaphore de la rose rouge : c’est parce qu’il ne peut dire ce qu’il voit que
Rûzbehân paradoxalement emploie certaines images pour le dire. A la simplicité
de la vision effective répond la complexité d’un code culturel qui emprunte
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
certains traits à la communauté à
laquelle il s’adresse. Il ne peut décrire sa sainteté qu’en convoquant la communauté
dans sa propre vision par l’intermédiaire du style. C’est en cela que
finalement, et là encore paradoxalement, le scandale de la vision, scandale
qui n’est que tant qu’il se dit - car le saint pourrait aussi bien cacher son
état, taire ce qu’il voit -, institue la communauté légale, celle dont le
fondement est l’ordre de la loi qui interdit toute représentation de Dieu.
Pourquoi donc est-ce que le saint dit l’inaudible,
l’insupportable? Qu’est-ce qui l’y autorise? Qu’est-ce qui fait l’autorité du
saint ? C’est qu’il ouvre une tradition. Le saint est celui que suivent les
chemins, et non celui qui les emprunte. Le caractère paradoxal du traité est là
aussi. Le début des visions mystiques de Rûzbe- hân a été marqué par cette voix
qui lui disait qu’il était un prophète. Cette affirmation est d’un point de vue
légal absolument scandaleuse. Or ce propos établit d’emblée le statut du traité
de Rûzbehân. Il s’agit d’un ouvrage paradoxal en lui-même, non pas au sens où
on pourrait le prendre usuellement mais en un sens beaucoup plus subtil pour
Rûzbehân. Le biographe de Rûzbehân, son arrière-petit-fils Sharafu’l-dîn
Ibrâhîm ibn Rûzbehân Thânî, porte un jugement capital sur le Journal
spirituel. Selon lui Le Dévoilement des secrets est l’essence même
du paradoxe mystique81. Les paradoxes sont les propos énigmatiques
et scandaleux pour la loi que certains mystiques avaient l’habitude de proférer
dans un état particulier. Le paradoxe le plus connu est celui de Hallâj, qui
fut condamné pour avoir affirmé : « Je suis Dieu [ou, la vérité, la
réalité]82. » Rûzbehân vouait dans sa jeunesse une grande
admiration à Hallâj. Il composa deux ouvrages - le second étant la traduction
persane du premier, enrichie de nouveaux
commentaires - pour exposer ces paradoxes, et il y inséra
le fameux texte de Hallâj, abondamment expliqué, les Tawâsîn83.
L’attention que Rûzbehân porta aux paradoxes, à la fois en les recueillant et
les commentant systématiquement et en en faisant un point essentiel de sa
compréhension de l’itinéraire mystique, est une originalité de sa doctrine.
Une étude complète de ces deux ouvrages s’impose ainsi qu’une analyse détaillée
de la doctrine du paradoxe chez Rûzbehân84. Je ne retiendrai que
quelques aspects essentiels de la réflexion de Rûzbehân. Le paradoxe c’est le
langage de l’ivresse, c’est le mouvement qui met en mouvement (Sharh : 56).
C’est aussi la conséquence de l’ivresse qui s’empare de l’esprit des mystiques
dans leur désir de Dieu. Les points essentiels ici sont d’une part l’aspect
créateur du paradoxe - il précède et suit l’ivresse des mystiques, il provoque
par son mouvement cette ivresse -, d’autre part son apparition sous une forme
ambiguë comme les traditions du Prophète et le Coran (Shark : 57). Ainsi
proférer des paradoxes revient à se placer sur le même plan que le Prophète en
s’alimentant à la même source. Au début du traité (Dévoilement : 4)
Rûzbehân soulignait que s’il avait rédigé le livre, c’était pour que la
communauté musulmane ne s’égare pas, ce qui implique que l’expérience, la
parole et l’écriture du saint soient protecteurs et par conséquent créateurs.
Le paradoxe du traité est dans ce double aspect. D’une part il a pour vocation
d’être créateur, d’autre part il a pour but de mettre en scène l’assimilation
du saint au modèle prophétique, celui-ci étant inséparable des mots du Coran et
des traditions. C’est d’ailleurs cette référence privilégiée aux textes
fondateurs de l’islam qui fait le caractère créateur du texte de Rûzbehân. Le
choix de ne pas se référer aux paradoxes des soufis, et de ne montrer ceux-ci
que comme figures de la confirmation de la sainteté de Rûzbehân sous
l’autorité de Dieu, est lié à cette volonté de mettre en scène la singularité
de la sainteté rûzbehânienne et de ses mots.
Comme dans le paradoxe, c’est la parole de Dieu qui
provoque l’extase de Rûzbehân. En parlant le discours de majesté à l’esprit,
Dieu provoque par cette miséricorde la vision dans le cœur (Sharh :
606). Or cette énonciation, c’est le Coran lui-même (Sharh : 630), qui
est aussi le Prophète, l’esprit énonciateur, puissance créatrice et normative.
Les mots du traité proviennent ainsi du Coran, de la lumière muhammadienne,
devant laquelle on voyait les saints et les prophètes faire l’appel à la
prière. Le traité de Rûzbehân proclame ainsi l’origine muhammadienne de sa
sainteté et son assimilation à ce modèle pourtant inatteignable. L’assimilation
va jusqu’au bout de ses conséquences. Aux illuminations mystiques de l’ivresse,
qui s’exprime en paradoxes sous l’effet de la beauté, succèdent peu à peu la
sobriété et l’inquiétude liée à la présence de la majesté de Dieu. Or l’œuvre
créatrice relève de la majesté. Le traité s’achève sur la fonction protectrice
de Rûzbehân, autrement dit sur sa dimension politique. Comme l’autorité
politique s’est peu à peu affirmée à travers l’émigration du Prophète à
Médine, c’est à travers le voyage mystique que l’autorité de Rûzbehân, désigné
comme roi à plusieurs reprises, se manifeste. Le discours de Rûzbehân est ainsi
créateur à la fois au sens où il institue une communauté comme le Prophète,
communauté qui a sa ville, Shîrâz, et au sens où il est censé produire, comme
le Coran, par les mots ce qu’il ne peut décrire85. C’est en cela que
le Journal spirituel est paradoxal. Il est mouvement inlas- sablement
répété, mouvement créateur et mouvement de l’esprit qui décrit ce qui le structure.
Il affirme le modèle coranique pour en être une sorte de commentaire vivant,
non pas un simple commentaire didactique, mais le commentaire mystique, celui
qui prend sa source au même endroit et se fait texte personnel, sainteté des
mots.
En somme,
on l’aura compris, la singularité de ce texte réside dans son assimilation au
texte sacré par excellence, le Coran, assimilation qui dérive de la réalisation
du type muhammadien de la sainteté dans la personne de Rûzbehân, et en même
temps conditionne la nature de la sainteté. Rûzbehân est un saint des mots,
c’est la connaissance des noms de Dieu qui en fait le producteur d’une émotion
transfigurante qui à la fois instaure son cercle de disciples et délimite des
frontières de son territoire imaginaire aussi bien que réel. Le traité de
Rûzbehân est donc un texte absolu, un absolu du texte, dans la mesure où il ne
renvoie qu’à lui-même, car il intègre l’expérience prophétique elle- même et
devient le miroir tendu à Dieu pour qu’il y apparaisse réconcilié avec sa
création, arrachée à la mort par l’expérience textuelle de la vision, de l’audition,
de l’énonciation. C’est aussi l’absolu du texte dans la mesure où il constitue
son propre fond d’images, de paradoxes - il est le paradoxe même -, de mots,
pour se dire, bref où il constitue son propre style dans lequel les mots sont
réconciliés avec leur sens, à savoir la communauté qui forme le contexte de
toute signification. C’est ainsi que Rûzbehân marque peut-être l’apogée et le
déclin de la tradition du paradoxe qu’il a méditée jusqu’à s’en nourrir et s'y
identifier. C’est que le paradoxe est en quelque sorte l’élément même de la
réflexion rûz- behânienne, sa matière, insaisissable et fuyante, qui est la
conséquence nécessaire de la doctrine originale de l’équivocité, X’iltibâs,
par laquelle Dieu se présente revêtu d’une forme toujours renouvelée, non
subjective car dépendant de la volonté de Dieu lui-même, et pourtant toujours
changeante car elle est l’essence de toute production. Il y a bien là une forme
suprême, libre, du texte car c’est le langage lui-même qui devient lieu de
production et non pas instrument descriptif qui dresserait le simple catalogue
toujours inadéquat d’une vision qui l’excéderait. Le paradoxe est la forme même
dans laquelle Dieu apparaît dans une vérité textuelle, et c’est en ce sens
qu’il est équivoque et que le Journal spirituel n’est pas un simple
témoignage subjectif d’une vision singulière de Dieu mais le texte absolu de la
sainteté86. Toutefois cette absolue sainteté des mots possède aussi
quelque chose de crépusculaire. C’est une sorte de fin d’une tradition qui
verra le paradoxe s’effacer dans le maniérisme, les visions devenir une forme
obligatoire de la revendication de sainteté. Quelques années plus tard le grand
soufi ibn ‘Arabî rangera le paradoxe dans la catégorie des gadgets pour
débutants et orientera définitivement le soufisme vers une forme doctrinale
systématique et figée.
NOTES
1. H. Corbin,
introduction au ‘Abhar al-‘âshiqîn, Paris- Téhéran, 1958, p. 31.
Rûzbehân était lui-même tellement hostile au shî'isme qu’il fut la cible d’une
tentative d’assassinat de la part d’un ismaélien comme il s’en pratiquait
alors. L’assassin se serait finalement repenti de son intention et converti au
sunnisme lorsque Rûzbehân l’eut percé à jour, Rawh al-janân, in M. T. Dânishpazhûh, Ruzbihân-nâma, Téhéran, 1347, p. 221-222.
2. Selon un
témoignage connu de nombreuses sources, l’un de ses disciples serait allé
jusqu’en Égypte chercher un onguent destiné à guérir ses jambes malades. Mais lorsqu’il
l’eut ramené, Rûzbehân lui aurait dit : « Que Dieu te récompense pour ta bonne
intention. Sors du couvent. Il y a là un chien galeux qui gît à terre.
Applique-lui de cet onguent. Apprends que nul onguent ne pourrait améliorer
l’état de Rûzbehân, car ceci est une chaîne d’entre les chaînes de l’amour que
Dieu a liée à son pied, et ceci jusqu’à ce que vienne le temps où il parviendra
au bonheur de Le rencontrer» (Jâmî, Nafahât
al-uns, Téhéran,
1337, p. 257; Junayd Shîrâzî, Shadd
al-izâr, Téhéran, 1328,
p. 247 ; les termes de la citation diffèrent légèrement dans la Tuhfa ahl al-‘irfân, in Rûzbehân-nâma, Téhéran, 1347, p. 59-60).
3. La doctrine
de Rûzbehân sera analysée en profondeur dans un ouvrage à paraître.
4. C. Ernst et
moi-même comptons en établir une édition critique très bientôt sur la base de
ce manuscrit et d’un autre que j’ai eu la chance de trouver à Tashkent, en
Uzbekistan.
5. Pour la
description du recueil qui contient un nombre important de traités d’autres
auteurs, voir l’introduction d’H. Corbin au traité de Rûzbehân ‘Abhar al-‘âshiqîn, Téhéran, 1958, p. 83, note 133.
6. Tuhfa ahl al-‘irfân, p. 64-65.
7. Voir par
exemple le cas du shaykh Shamsu’l-dîn b. SafiT- dîn
Kirmânî (m. 642h/1245), intéressant car lui-même disciple de Rûzbehân {Shadd al-izâr, p. 402). On connaît aussi le cas des
visions qui parcourent l’ensemble des écrits de cet autre grand mystique que
fut ibn ‘Arabî.
8. Du reste
Rûzbehân à la fin de l’ouvrage finit par mettre une description de Dieu, des
anges et même des maîtres spirituels (sic) dans la bouche du Prophète
lui-même, ce qui constitue une sorte de vision dans la vision (Dévoilement : 110). Ceci fait directement référence aux récits
d’ascension bien connus.
9. Voir entre
autres H. Corbin, Avicenne et le récit
visionnaire, Paris,
1979, p. 180-194 et p. 212 et suiv. On trouvera aussi une longue bibliographie
des récits d’ascension à la fin de l’ouvrage de J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, Paris, 1988.
10. La tombe de
Rûzbehân est supposée exaucer les vœux de ceux qui y vont, conformément à
l’indication du Dévoilement des
secrets où Dieu
affirme à Rûzbehân que celui qui l’aime aime Dieu et que celui qui le voit voit
Dieu (Dévoilement : 112) ; Tuhfa ahl al-'irfân, p. 141-143.
11. Cette
caractéristique est tellement importante que Rûzbehân ne se contente pas de
citer le texte en persan mais, lorsqu’il le fait, il indique à chaque fois
explicitement qu’il s’agit d’un discours en langue persane voire en dialecte
persan de Fasâ, sa ville natale.
12. Rûzbehân
attaque régulièrement et avec violence le mutazilisme. On a retrouvé par chance
un traité perdu du maître qui est une sorte de profession de foi sunnite et de
résumé de la doctrine ash’arite, le Masâlik
al-tawhîd dont
l’édition critique est en cours.
13. Le terme
fureur traduit le mot qahr, qui est l’un des attributs de
Dieu. Les objections parfois véhémentes qui m’ont été adressées à propos de
cette traduction imposent de préciser les raisons d’un tel choix. Usuellement,
et on me l’a proposé, on traduit ce terme par rigueur ou Toute-Puissance. Mais
on trouve aussi dans la poésie mystique persane, par exemple dans le Math- nawî de Mawlânâ Jalâl al-dîn al-Rûmî, le sens de colère. C’est
cette acception qui me semble la plus proche de ce que Rûzbehân entend dans qahr. Les termes de rigueur et de Toute-Puissance pourraient
sembler plus justes, ils ont en effet l’avantage de rester dans le vague. La
puissance et la rigueur n’ont pas de teneur éthique. Or Rûzbehân met
explicitement en relation le qahr avec Satan et le feu. Le qahr est le contraire du lutf, la douceur. Le qahr est ce dont Satan est créé tandis que Muhammad, identifié à
la miséricorde, est créé de lutf - c’est aussi le cas chez ‘Ayn
al-Qudât Hamadânî. La fureur permet de comprendre la tension que Rûzbehân met
en évidence et pousse à l’extrême entre ces deux attributs. Or sans cette
contradiction au sein de l’essence, le problème du mal ne peut se poser dans
toute son acuité pour pouvoir se résoudre grâce au concept dÜltibâs, l’équivocité. Le qahr
apparaît néfaste, il
est destructeur : il présente Dieu sous un aspect terrifiant, celui de la
jalousie et de la ruse. Ce n’est pas du tout, à l’évidence, le cas de la
rigueur et encore moins de la Toute- Puissance ! Reste le problème de la
préférence pour fureur plutôt que colère ou courroux. La colère a le défaut
d’être par essence relative à un objet. La colère est l’effet d’une cause qui
la transcende. Or le qahr est un attribut de Dieu et doit
donc laisser apparaître le caractère libre et absolu de Dieu. La fureur m’a
semblé davantage correspondre à cette exigence. Enfin, le terme m’est apparu
particulièrement approprié en considérant que le mot fureur est repris de
Hôlderlin par Heidegger pour désigner l’essence du sacré. Le mot s’est ensuite
peu à peu imposé à moi à travers l’exercice de la traduction. Un vers de
Rûzbehân met en évidence cette interprétation - et toute traduction n’est
qu’une interprétation, singulièrement lorsqu’il faut traduire de tels concepts
dans une langue européenne :
« Pour me protéger Mars prend l’arc dans le ciel chaque
nuit, Afin de lancer par l’arc de la fureur deux cents éclairs à l’envieux »
Rûzbihân-i
Baklî..., éd. N.
Hoca, p. 123.
14. J. During a
parfaitement résumé cette caractéristique de la tradition : « Il y a toujours
pour le sujet un sens qui plane au- dessus des formes. Il y a donc toujours un
cadre, un “déjà là”, un fond de sens sur lequel se détache l’événement.
L’apparition d’une tradition entérine ce qui est déjà là. » (Quelque chose se passe, Paris, 1994, p. 218.) Effectivement le
texte ne cesse de rejouer son propre « déjà là » et de réinstaller sa propre
légitimité en fondant sa propre tradition. C’est en ce sens que le traité de
Rûzbehân n’est pas à proprement parler un traité doctrinal, didactique, mais
bien un texte essentiellement littéraire dans lequel l’esthétisation du saint
est l’élément essentiel.
15. Cet
important traité de Rûzbehân sur la nature de l’esprit fera l’objet d’une double
publication, la traduction d’une part et l’édition critique du texte arabe
d’autre part.
16. A certains
moments c’est Rûzbehân lui-même qui se voit jouant du tanbûr ou du luth (Dévoilement : 78, 107).
17. Il faut
noter que c’est à partir de ce moment où il danse avec Dieu que le fait de
danser ou de battre des mains devient un schème de l’extase en plus des
sanglots, soupirs ou cris.
18. On a affaire
là à un phénomène d’institutionnalisation. En garantissant l’authenticité des
promesses de paradis annoncées par le saint, la vision garantit son pouvoir
protecteur et intercesseur. Le saint assume pour son territoire la charge de
s’anéantir en Dieu comme une sorte de chamane pour rassurer la communauté sur
son devenir. Ce caractère institutionnel apparaît d’autant mieux si l’on met en
relation cette vision avec celle qui lui succède immédiatement. Il est alors
question du schème récurrent de la hiérarchie spirituelle, la Grande Ourse avec
ses sept lucarnes qui sont les sept substituts par lesquels Dieu se révèle au
monde {Dévoilement : 60). La vision finit même dans
l’apparition de l’un des fondateurs du soufisme ancien les plus illustres,
al-Sarî al-Saqatî, en chambellan du Prophète. On ne peut être plus clair sur la
dimension eschatologique du soufisme que Rûzbehân prétend assumer et sur le
rôle central dévolu à sa propre communauté, celle de Shîrâz. Cette fonction de
Shîrâz et du couvent de Rûzbehân est explicitée lorsque Dieu apparaît dans ces
lieux {Dévoilement : 71).
19. C’est ce
qu’indique aussi le rapport que Rûzbehân établit entre la danse et la vision de
soi. L’origine et la légitimité de la danse seraient cet épisode rapporté dans
une tradition citée par Rûzbehân selon laquelle Adam aurait vu sa propre image
et se serait mis à danser de satisfaction en tournant sur lui-même dans le
paradis - cette révolution sur soi est d’ailleurs l’indice même de
l’orientation interne du mystique qui tourne autour de son propre cœur, la
Ka'aba intérieure, lorsqu’il perçoit qu’il est investi de la condition
seigneuriale - lorsqu’il aurait reconnu qu’il est la plus belle des créatures
-1’orientation esthétique du monde dépend de la perception de sa propre beauté.
Mais il en aurait ensuite ressenti de la honte vis-à-vis de Dieu, et cette
honte serait l’héritage de l’ensemble des prophètes et des saints {Mashrab : 86-87).
20. Cet oubli de
soi s’exprime aussi dans le fait que le saint cache sa sainteté aux gens à
moins qu’il n’y soit obligé. Or Rûzbehân précise que ce phénomène consiste
justement à connaître la jalousie de Dieu {Mashrab : 239).
21. On m’a
reproché d’utiliser le néologisme compatissance pour désigner la Rahma de Dieu, usuellement traduite par misé- ricorde. Je n’ai
malheureusement pas inventé ce terme, déjà utilisé par Balzac et repris par
certains orientalistes. J’ai préféré employer ce mot pour donner au concept
repris par Rûzbehân une dimension différente de la miséricorde et de la
compassion trop associées à des vertus spécifiquement chrétiennes.
22. Il faut
noter qu’il existe pour Rûzbehân des cas où le prodige des saints rejoint le
miracle pourtant traditionnellement réservé aux prophètes. C’est à la fois « le
prodige le plus extraordinaire », «le miracle le plus visible » qui consiste à
guérir la lèpre et rendre la vue aux aveugles par l’imposition des mains comme
Jésus [Coran : III = 49] (Mashrab : 316).
23. Ceci n’a
rien d’étonnant puisque Jésus comme Idrîs, Élie et Khidr forment les quatre
saints cachés qui ne meurent pas et complètent la hiérarchie des trois cent
soixante saints de la hiérarchie spirituelle. Voir Kitâb al-ighâna, § 96 de notre édition à paraître et § 104 de notre
traduction sous le titre L’Ennuagement
du cœur.
24. Les saints,
affirme Rûzbehân, sont pour le monde une véritable nourriture par la
connaissance mystique {Mashrab : 319). Rûzbehân se fait même
l’intercesseur de la communauté de Muhammad auprès de Dieu dans la dernière
vision du traité (Dévoilement: 114). En somme, la nourriture
est une assimilation productrice par laquelle Dieu, les prophètes et les anges
se nourrissent du saint pour lui apparaître. En devenant la nourriture de ce
qu’il voit, le saint devient lui-même le producteur de sa vision, et c’est en
cela que sa vision devient en quelque sorte un exercice d’écriture qui nourrit
en retour sa propre extase. Il fait ainsi corps avec la communauté de l’autre
monde.
25. A l’origine,
selon Rûzbehân, le premier créé, l’esprit énonciateur est un œil, il est donc
à la fois celui qui voit l'essence et qui énonce la parole même, le Coran qui
n’est autre que lui-même (Kitâb
al-ighâna, § 4 ; Mashrab al-arwâh, p. 10). Sur la nature de l’état du
Prophète, caractérisée par le fameux hadîth de l’ennua- gement, nous ne
pouvons que renvoyer à notre ouvrage à paraître sur la doctrine mystique de
Rûzbehân. Pour l’identification de Muhammad au Coran, voir M. Chodkiewicz, Le Sceau des saints, Paris, 1986, p. 53 ; voir aussi
l’intéressant commentaire de 'Ayn al- Qudât Hamadânî sur le hadîth : « En vérité chaque chose possède un cœur
et le cœur du Coran est Yâsîn [c’est-à-dire le Prophète] » (Tamhîdât, Téhéran, 1370, p. 175 ; Rûzbehân, Sharh : 630).
26. Dans un
poème il se dit tout de même respirant le même air que Jésus (Rûzbihân-i Baklî..., Istanbul, 1971, p. 125).
27. C’est à
travers Moïse que l’apparition de Dieu se produit en premier pour Rûzbehân (Dévoilement : 5).
28. La mention
de la lumière muhammadienne qui apparaît au-dessus de Médine ne peut pas ne pas
être mise en relation avec la vision d’un ascète turkestanais qui, selon les
biographes de Rûzbehân, voyait tous les matins briller au-dessus de la Perse la
lumière de l’âme de Rûzbehân unie au trône divin (Tuhfa ahl al-‘irfân, p. 19-21 ; Rawh
al-janân, p.
227-230).
29. Il y a là
bien sûr une allusion au rôle déterminant de Moïse dans la fixation du nombre
de prières quotidiennes obligatoires et la durée du jeûne dans les récits
d’ascension. Voir J. Ben- cheikh, Le
Voyage nocturne de Mahomet, p. 73-74.
30. Le passage
qui l’affirme (Dévoilement : 111) ressemble à une
paraphrase d’un célèbre hadîth qudsî, le hadîth al-walî (Bukhârî, Sahîh, Bâb al-tawâdu', VIII, p. 131),
que Rûzbehân fait prononcer à Dieu au début du Jasmin des fidèles d’amour : « [...] Qui t’aime je le sauverai de mon
cruel tourment car il fait partie de l'élite des aspirants d’entre Mes
bien-aimés » ÇAbhar al-‘âshiqîn, p. 4-5). Cette station est celle
du pôle qui a atteint la fin de ses étapes de telle sorte qu’il est le miroir
de Dieu et que ceux qui le voient voient Dieu car il est l’œil par lequel Dieu
voit le monde et répand sur lui sa miséricorde (Mashrab : 319). C’est la réponse donnée à la prière d’Abû Yazîd al-Bistâmî,
Sarrâj, al- Luma fî’l-tasawwuf, Baghdâd, 1960, p. 461, citée par
M. Cho- dkiewicz, Le Sceau des saints, p. 61, note 4. Rûzbehân revendique
donc le degré suprême de la sainteté pour lui-même, comme le montre aussi ce
distique tiré de son Dîwân : « Lorsque les rois des lieux
de contemplation me virent dans la prééternité/ Ils se trouvèrent tous doués
de vue dans les lieux de contemplation seigneuriaux » (Rûzbihân-i Baklî..., Istanbul, 1971, p. 127).
31. Les
biographies de Rûzbehân abondent en anecdotes concernant ses rapports complexes
avec tous les rois de Shîrâz ; je ne peux sur cette question que renvoyer à
l’ouvrage à paraître sur la doctrine de Rûzbehân. On voit dans ce trait une
fois encore la grande actualité de Rûzbehân. Sa conception de la sainteté et de
son rapport à l’autorité politique constituent un véritable antidote à toutes
les dérives contestataires contemporaines. Comme il l’affirme, la contestation
politique n’est qu’un vice auquel incline l’âme, Itinéraire des esprits, § 45.
32. C’est l’un
des thèmes d’un ouvrage de Rûzbehân peut-être retrouvé, La Connaissance de la création de l’homme, dont il subsiste un extrait
dans le Rawh al-janân, p. 269-271. Il y a d’autre part
homologie entre les parties du corps et de l’esprit de l’homme et le monde (Sharh : 245). Cette idée qu’Adam et Muhammad rassemblent
l’essence de la création est explicitement formulée dans le L’Ennuagement du cœur, § 99 de la traduction, et § 94 de notre
édition en arabe.
33. On a déjà
signalé le rapport étroit entre la mention de la lumière muhammadienne
au-dessus de La Mecque et l’épisode de la biographie de Rûzbehân dans lequel un
ascète voyait la lumière de Rûzbehân briller au-dessus de la Perse. Il y a là
encore un signe, noté par les biographes de Rûzbehân, de la perception de la
sainteté de Rûzbehân à partir du modèle muhammadien. Voir Tuhfa ahl al-‘irfân, p. 19-21 ; Rawh
al-janân, p.
227-230.
34. Rûzbehân
reprend le thème ou l’image de la perle blanche d’un hadîth du Prophète qui affirme que c’est le premier créé. Cette image joue un
rôle de premier plan dans le récit de création chez Rûzbehân (‘Amis al-bayân, ms. Berlin, fol. 320a-321a, 441a- 442a ;
Sharh : 302, 304 ; Mashrab : 11). Pour le concept d’équivo- cité ou iltibâs, je renvoie à mon ouvrage à paraître.
35. Rûzbehân
rappelle à de nombreuses reprises ailleurs que les saints sont les héritiers de
prophètes et qu’ils sont les égaux des prophètes d’Israël dont ils adoptent les
types (Sharh : 21 ; Mashrab : 178, 297, 297). Il reprend pour justifier cette position le fameux hadîth répandu dans les milieux soufis et shtites : « Les savants de ma communauté sont comme les
prophètes des fils d’Israël » (Kitâb al-ighâna, § 88 et § 92 de notre traduction).
36. L’exposé
d’H. Corbin faisait un large usage d’un traité d’Avicenne dont les seules
copies sont extrêmement fautives et toutes vraisemblablement de même origine,
la Risâla fî’l-malâ’ika, voir Avicenne et le récit visionnaire, Paris, 1979, p. 56-107.
37. Toutefois
‘Alî n’est pas vraiment le modèle du saint selon Rûzbehân, puisque ce modèle
est Muhammad, puis Abû Bakr qui en est le double imitable. On n’en est là qu’au
tout début de l’itinéraire spirituel, ce qui accentue le caractère
propédeutique des visions d’anges.
38. Il s’agit là
d’un stéréotype que l’on retrouve dans la plupart des récits d’ascension. Voir
par exemple, M. Piemontese, « Le voyage de Mahomet au paradis et en enfer : une
version persane du Mi'râj », in Apocalypses
et Voyages dans l’au-delà, Paris, 1987, p. 310; J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 49-50.
39. La Daêna a
aussi une apparence féminine dans un récit d’ascension mazdéen. Voir P.
Gignoux, « Apocalypses et voyages extraterrestres dans l’Iran mazdéen », in Apocalypses et voyages dans l’au-delà, p. 369. Pour l’importance de la
féminité dans l’angélologie mazdéenne et la vision de la Daêna sous les traits
d’une belle jeune fille, voir H. Corbin, Corps spirituel et terre céleste, Paris, 1979, p. 58 et suiv. ; et L’Homme et son ange, Paris, 1983, p. 75-76. De même, l’archange Azraël est
décrit avec deux mèches de cheveux noirs par Qazwînî tandis que les autres
anges en ont tantôt une, tantôt plusieurs (‘Ajâ’ib al-makhlûqât, sd, p. 310-311). On ne peut qu’ être
frappé de la ressemblance étroite entre la description des anges chez Rûzbehân
et celle des Houris, les vierges du paradis mentionnées dans le Coran, dans les
récits de mi'râj. Voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 94 et suiv.
40. Sur le thème
de l’adolescent et son rapport avec la chevalerie mystique, voir H. Corbin, En Islam iranien, IV, p. 410-420 ; sur le sens de la
jeunesse dans l’angélologie et la notion de puer aetemus, du même auteur, Avicenne
et le récit visionnaire, p. 77. Les anges que voit Rûzbehân sont en fait lui-même. Le mystique
qui franchit les étapes de la connaissance réalise en lui-même les types de la
sainteté. Or les trois rangs les plus élevés se rapportent à trois des
archanges porteurs du trône. Plus encore, l’archange Gabriel est assimilé à
l’esprit énonciateur qui est le Prophète lui-même et le Coran. Pour Rûzbehân,
découvrir l’archange Gabriel est d’une certaine façon atteindre la dimension
énonciatrice de notre être.
41. Pour la
figure féminine de la Sophia et la création chez ibn ‘Arabî,
voir H. Corbin, L’Imagination
créatrice chez ibn 'Arabi, Paris, 1958, p. 125-138 ; en revanche l’ange initiateur chez Suh-
rawardî est fortement masculin, c’est le père. Voir L’Archange empourpré, int. et trad. d’H. Corbin, Paris, 1976, p. 36, 38, et
les multiples références de l’index (« ange », « intelligences » « archangéliques
», etc.).
42. On ne peut
pas oublier cet épisode fameux qui se déroula à La Mecque par lequel ibn ‘Arabî
connut la réputation de Rûzbehân. En pèlerinage à La Mecque, celui-ci tomba
amoureux d’une danseuse et renonça à son manteau de derviche devant l’assemblée
de ses disciples. Plus tard ceux-ci décrivirent l’amour de leur maître pour la
jeune femme qui abandonna son métier et devint son disciple (al-Futûhât al-makkiyya, Le Caire, 1329, II, p. 315, § 177). H.
Corbin met bien en lumière la dimension pédagogique de l’épisode, d’une
pédagogie qui se retourne parce qu’elle est fondée sur l’équivocité, Viltibâs. La beauté perçue par Rûzbehân éveille en lui une expérience
spirituelle dans laquelle il est disciple pour ensuite redevenir le maître.
43. M. R. Séguy,
The Miraculous Journey of Mahomet:
Mirâj- nâmeh (trad,
ang.), New York, 1977, p. 25; cité par C. Ernst, Rûzbihân Baqlî: Mysticism and the Rhetoric of Sainthood in
Persian Sufism, p.
90-91.
44. Il s’agit du
hadith de la rose rouge transmis par Wâsitî : «
La rose rouge provient de la gloire de Dieu ; qui désire contempler la gloire
de Dieu, qu’il contemple la rose rouge. » Cité par L. Massignon, izz Passion de Hallâj, III, note 4, p. 180, 287 ; la rose rouge
est aussi rapportée à Hallâj, II, p. 248-249.
45. Cette vision
est conforme aux données traditionnelles; voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 46. Elle rappelle aussi cette
tradition concernant les esprits : « Les esprits sont une armée rangée en ordre
de bataille. Ceux d’entre eux qui se reconnaissent s’allient, et ceux qui
s’ignorent s’opposent» (Rûzbehân, Itinéraire
des esprits, § 33);
voir aussi l’utilisation qu’en font ibn Qayyim al-Jawziyya (al-Rûh, Beyrouth, 1988, p. 206) et Hujwîrî (Somme spirituelle, trad. Mortazavi, Paris, 1988, p. 302).
46. Le Journal spirituel le montre participant à une séance de
concert mystique, et ses visions sont l’occasion de montrer Dieu jouant
lui-même de la musique. Rûzbehân se voit parfois lui- même chantant au milieu
des anges en s’accompagnant d’un luth (Dévoilement : 107).
47. On est tout
de même loin ici de la systématisation et de la précision de la désignation des
hiérarchies angéliques chez Avicenne (H. Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, p. 71 et suiv.).
48. Coran,
LXXXII = 11. Ce sont les deux anges tutélaires de l’âme. Voir Avicenne et le récit visionnaire, p. 84, 97 et suiv., et l’index «
anges terrestres ».
49. Ibn ’Abbâs, al-Isra wa’l-mïrâj, s. d., p. 29; Suyûtî, alla âlî’l-masnu a fî’l-ahâdîth al-mawdû‘a, Beyrouth, 1981, p. 73, 77-78.
Selon Sibt ibn al-Jawzî, la racine de karûbiyyûn, chérubins, signifierait être
proche de Dieu {Mir’ât al-zamân, Beyrouth, 1985, p. 172). Pour
les traditions concernant les chérubins, qui remontent aux livres d’Hénoch,
voir H. Corbin, Avicenne et le récit
visionnaire, p.
74-78.
50. D’ailleurs
sa mention récurrente dans le Journal
spirituel est un
indice du type de récit auquel se rattache ce texte, car Gabriel n’apparaît que
peu dans les autres traités de Rûzbehân, n’étant d’ailleurs que l’un des
modèles de sainteté mais non le plus important puisque c’est Séraphiel, et
parfois Azraël, qui est désigné comme modèle du pôle mystique {Ennuagement : 95 ; Sharh : 361). Toutefois Gabriel est vu
une fois comme le chef des anges à la place de Séraphiel, et ce au cours de la
« nuit du destin », nuit où fut révélé le Coran {Dévoilement : 87).
51. Le texte
précise que c’est au cours de la « nuit du destin » qu’il est le plus beau. Sa
beauté est telle, semble-t-il, qu’au jour de la résurrection il refroidira
l’enfer en lui apparaissant {Sharh : 255).
52. C’est une
constante de la description de Gabriel chez Rûzbehân. Il le décrit comme un
croissant de lune et le nomme « croissant de lune du Yémen » {Sharh : 151, 365).
53. Il a une
lumière entre les deux yeux {Sharh : 351).
54. Sibt ibn
al-Jawzî, Mirât al-zamân, I, p. 173-174. Pour les
déterminations traditionnelles des quatre archanges dans les récits
d’ascension, voir aussi J. Bencheikh, Le
Voyage nocturne de Mahomet, p. 59-60. Là, c’est Gabriel qui est l’expression de la toute-puissance
de Dieu.
55. Sibt ibn
al-Jawzî, Mir’ât al-zamân, I, p. 174.
56. C’est l’ange
Ridwân qui accompagne le prophète dans sa visite au paradis. Voir J. Bencheikh,
Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 112 ss.
57. Leur
présence dans le traité de Rûzbehân est encore un signe de son rapport étroit
avec les récits d’ascension où ils sont aussi mentionnés.
58. C’est ainsi
que l’un de ses disciples eut le visage noirci du fait de son indiscrétion sur
les extases de Rûzbehân et dut aller pour pénitence en pèlerinage sur la tombe
du célèbre saint du Khurâsân, Abû Yazîd al-Bistâmî, pèlerinage qui lui fit
retrouver sa blancheur (Tuhfa
ahlal-'irfân, p.
41-42 ; Rawh al-janân, p. 201203). On voit aussi
Rûzbehân dans le Journal se rendre sur la tombe du maître
de l’ancêtre de son propre maître de Shîrâz, Abû Muslim, pour améliorer son
état (Dévoilement : 39).
59. Il faut
relever là un double trait. D’une part Rûzbehân cautionne les pratiques
populaires selon lesquelles on recourt au pèlerinage sur les tombes des saints
pour obtenir leur bénédiction, censée protéger contre les dangers de
l’existence. Il revendiquera d’ailleurs à l’approche de sa mort pour lui cette
permanence de la bénédiction du saint. D’autre part on peut voir là une
indication de l’affiliation de Rûzbehân à l’ordre de la Kazarûniyya, dont l’une
des fonctions principales consistait précisément à protéger de leur
bénédiction les voyageurs dans leurs périples.
60. Voir L’Ennuagement du cœur, § 93, édition en arabe § 88 ; Risâla al-quds, Téhéran, 1351, p. 18.
61. Le rapport
avec la lapidation de Satan n’est pas fortuit lorsque l’on sait l’importance de
la méditation rûzbehânienne sur le problème du mal et le cas d’Iblîs.
62. Rûzbehân fut
victime de nombreuses calomnies de sceptiques et de la jalousie d’autres
maîtres ou de théologiens, rapportées en détail dans ses biographies : Tuhfa ahl al-‘irfân, p. 42, 44-49, 52-53, 55, 64-65; Rawh al-janân, p. 217-224, 226227. Peut-être Rûzbehân
fait-il allusion aux calomnies qu’il dut affronter sous le règne de Tikla ou de
Sa'd, son successeur.
63. Peut-être
faut-il voir là encore un rapport avec les conflits que Rûzbehân eut parfois
avec d’autres maîtres soufis dans sa propre ville.
64. Cette
présentation mise en relation avec le prodige du dernier chapitre du traité
m’oblige à formuler des réserves au sujet de la thèse émise par C. Ernst selon
laquelle ce phénomène de territorialisation, qui implique l’élaboration de la
figure du saint comme maître doué de prodiges, serait l’œuvre des successeurs
de Rûzbehân. On pourrait tout au plus concéder qu’il y eut peut- être une
accentuation du trait ; et encore, les prodiges sont revendiqués par Rûzbehân
lui-même, comme celui de voler dans les airs, par exemple, à l’instar d’Abû
Yazîd al-Bistâmî (Mashrab : 284; Les Erreurs des itinérants, § 94-95). Toutefois il est vrai que pour
Rûzbehân le fait d’avoir des charismes est une conséquence secondaire et
superflue de la sainteté, dont l’essentiel réside pour lui dans le discours.
65. Nous n’avons
pas de date pour ce maître du Fârs, contemporain de ibn Khafif et disciple de
Junayd, enterré vraisemblablement dans la ville natale de Rûzbehân, Fasâ
(Zarkûb Shîrâzî, Shîrâz-nâma, Téhéran, 1350, p. 143).
66. Abû Muhammad
Ja'far al-Hadhdhâ fut un compagnon de Shiblî et de Junayd. La Tuhfa ahl al-‘irfân (p. 17) le nomme Had- dâd. C’est de
Hadhdhâ qu’ibn Khafif aurait reçu (akhirqa, le manteau des soufis. Sulamî
placerait au nombre des trois merveilles du soufisme les récits de Ja'far
al-Hadhdhâ (Shîrâz-nâma p. 128) ; il s’agit en réalité
de Ja'far al-Khuldî (Sulamî Tabaqât
al-sûfiyya, Le
Caire, 1986, p. 349). Selon Jâmî (Nafahât
al-uns, p. 238-239),
Ja'far al-Hadhdhâ est mort à Shîrâz en 341 h. Voir aussi Alî Shîr Nawâ’î, Nasâ’im al-mahabba min shamâyim al-futuwwa, Istanbul, 1979, p. 150-151 ; Shîrâz-nâma, p. 127-128 ; Rawh
al-janân, p. 185.
67. Cette
géographie est d’ailleurs accomplie dans les visions de Rûzbehân qui élabore
dans son Journal une véritable topologie spirituelle
dans laquelle devrait se fondre la totalité de l’enseignement mystique de son
époque. Si Shîrâz est appelée à devenir le centre même de la spiritualité,
c’est parce que, à l'image de Jérusalem qui était le territoire sacré où se
produisait l’ascension du Prophète, Shîrâz est le territoire où ont lieu les
multiples ascensions de Rûzbehân, sa sainteté et son expérience sacralisant du
même coup la ville. C’est d’ailleurs l’un des sens de la vision de Dieu à un
moment sous la forme d’une colonne d’or rouge - colonne de majesté qui n’est
pas sans rappeler le thème de l’axe du monde -, apparition d’où est tiré le vin
de l’ivresse mystique et d’où Rûzbehân, comme une sorte de chamane, profère les
propos mystiques (Dévoilement : 99).
68. On ne peut
citer l’abondante bibliographie sur Khidr dans le soufisme ni les multiples
analyses concernant son rôle, son origine coranique, etc. On se contentera de
renvoyer à l’article de El2.
69. J.
Bencheikh, Le Voyage nocturne de
Mahomet, p. 41. Sur
ces deux personnages, voir les articles de G. Vajda, El2.
70. Rûzbihân al-Baklî..., édition N. Hoca, p. 138. Une
autre version dit : « Je suis le guide du chemin de Dieu... » (Rûzbehân- nâma, p. 336).
71. L.
Massignon, La Passion de Hallâj, I, p. 167-168.
72. Rûzbehân ne
cesse tout au long du traité de se défendre de cette accusation en professant
systématiquement que Dieu dépasse toute représentation (Dévoilement : 24, 33, 36, 59, 62, 68, 87, 92, 105, 106, 107). Il va
jusqu'à mettre en garde ceux qui douteraient de la sincérité de ses visions en
les prévenant qu’ils risquent de périr de leurs médisances (Dévoilement : 88), et il condamne violemment les anthropomorphistes
dont il s’exclut (Dévoilement: 106, 108). On retrouve ce type
de précautions jusque dans la bouche de Mahomet s’adressant à Dieu dans son
ascension, ce qui n’est pas un hasard ici (voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 67).
73. C’est un cercle
de légitimité qui se produit ici. Les visions des jurisconsultes et des califes
garantissent l'authenticité de la sainteté de Rûzbehân. Mais celle-ci en retour
par les visions rassure les sunnites sur le contenu de leur foi - à l’époque
menacée -, de sorte que l’on ne peut pas ne pas croire à la sainteté de
Rûzbehân pour le renfort qu’elle apporte à la foi sunnite.
74. Rawh al-janân, p. 221-222.
75. Voir sur ce
sujet l’analyse pertinente et les références de C. Ernst dans Rûzbihân Baqlî: Mysticism and the Rhetoric of
Sainthood in Persian Sufism, p. 113-116.
76. Elles n’ont
d'ailleurs qu’une portée historique limitée. Elles reviennent de temps en temps
comme pour rappeler que l’on a bien affaire là à une expérience réelle et non à
un conte. Elles ont donc aussi bien sûr une valeur stratégique puisqu’elles
authentifient les visions.
77. C’est ce
qu’affirme par exemple Junayd : « Il y a dans la voie de Dieu mille obstacles
qui détournent de Dieu le Très-Haut, et qu’il est nécessaire de franchir. » Et
: « Dans la voie [mystique] se trouvent mille citadelles. Dans chacune de ces
citadelles se trouvent mille brigands de grand chemin qui se dressent tous
contre l’aspirant qui poursuit sa voie. Chaque gardien est doté d’une ruse et
d’une trahison qui diffèrent des précédents. Chaque fois que l’itinérant
avance, le gardien le trompe perfidement en le rassasiant de ce qu’il lui
accorde ; il l’empêche alors de poursuivre la voie et le couvre d’un voile qui
le sépare de Dieu » (L’Ennuagement du
cœur, § 1).
78. Les Erreurs des itinérants, § 32.
79. Rûzbihân-i Baklî..., édition N. Hoca, p. 130.
80. C’est tout
le sens des trois étapes de l’ascension du prophète décrite par Rûzbehân sous
la forme de trois discours : 1) vue de l’opération théophanique et de
l’attribut : « Je prends refuge en Ta satisfaction contre Ta colère ! je prends
refuge en Ton pardon contre Ton châtiment !» ; 2) vue de l’essence : « Je
prends refuge en Toi contre Toi !» ; 3) Abandon du hamd, la louange : « Je ne peux épuiser la louange sur Toi car Tu es tel que
Tu T’es loué Toi-même » (Mashrab : 161).
81. Tuhfa ahl al-‘irfân, p. 105. Cité par C. Ernst, Rûzbihân Baqlî: Mysticism and the Rhetoric of
Sainthood in Persian Sufism, p. 108. '
82. Le paradoxe
de Hallâj est la reprise à son propre compte d’un propos que Dieu avait tenu à
Abû Yazîd al-Bistâmî au cours d’un dialogue dont Rûzbehân rapporte une partie
dans le Sharh-i shathiyyâf, c’est ce que rapporte avec
pertinence C. Ernst (Words of Ecstasy, New York, 1985: 43-45) à la
suite d’A. J. Arbeny, (Revelation and
Reason in Islam,
Londres, 1957, p. 99-103,107-8) ; selon C. Ernst, « Arberry semble être le
premier à avoir reconnu l’importance de ce texte qu’il a traduit en entier ».
83. Nous
préparons en collaboration, C. Ernst et moi-même, une édition critique du
premier de ces ouvrages, le Mantiq al-
asrâr, qui est resté
jusqu’alors inédit, l’autre, le Sharh-i
sha- thiyyât, ayant
été édité par H. Corbin, Téhéran-Paris, 1966.
84. Sur cette
notion, voir mon article : « Réflexion sur la nature du paradoxe, la définition
de Rûzbehân Bâqli Shîrâzî », in Kâr-Nâmeh, 2-3, Pâyiz, 1374, p. 25-40.
85. C’est aussi
ce à quoi fait allusion un distique de son Dîwân : « Lorsque mes ascensions eurent lieu au cœur de la nuit d’hiver/Les
voyageurs nocturnes de la connaissance se trouvèrent au cœur de la nuit d’hiver»
(Rûzbihân-i Baklî..., édition N. Hoca, p. 127).
86. Signalons
provisoirement que le titre de l’ouvrage, Le Dévoilement des secrets, qui est un titre courant de traités
mystiques ou théologiques, est en lui-même paradoxal, tellement d’ailleurs que
sa banalité en masque le secret. Il s’agit en effet de dévoiler ce qui par
nature ne peut l’être. C’est là toute la difficulté, l’ambiguïté de la
sainteté, qui est en elle-même singulièrement paradoxale. C’est aussi en cela
que le traité de Rûzbehân est l’essence même du paradoxe. Il expose au grand
jour l’impossibilité constitutive de la sainteté qui en fait pourtant la
raison et l’existence. Comment oser dire ce qui doit rester caché, ce que l’on
ne doit pas dire ? Mais comment renoncer à dire ce secret que l’on sait et
auquel tous aspirent?
Le Journal spirituel de Rûzbehân a dans le corpus de
ses œuvres et dans la littérature soufie une place tout à fait singulière.
C’est un traité mystique véritable qui à la fois contient un certain nombre de
développements doctrinaux rigoureux et qui s’alimente, conformément à la
tradition la plus classique de la mystique en terre d’islam, à l’expérience
d’ascension nocturne du Prophète. Mais il ne se contente pas de fournir des
éléments de doctrine à des disciples choisis. On pourrait après une lecture
rapide considérer qu’il illustre de fables tirées d’une imagination fertile
cette construction théorique. Or ce n’est pas du tout le cas. Le texte relève
d’un genre spécifique qui tient en même temps du traité didactique et de la
littérature. En ce sens, comme on a eu l’occasion de le souligner à maintes
reprises, le Journal spirituel appartient et se réclame du même univers
que le Coran, qui est l’archétype même de toute littérature dans l’aire de
civilisation de l’islam. A la prose rythmée du Coran correspond le style fait
de paradoxes, de métaphores codifiées et de raccourcis qui caractérise le
traité de Rûzbehân. Le Journal spirituel se trouve ainsi être comme la
quintessence de toute l’expérience mystique de Rûzbehân dans son goût de
l’abstraction, dans son exigence formelle qui conduit
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
l’auteur à créer son propre style, et
enfin dans la fraîcheur et la naïveté des récits de visions qui parcourent
tout le traité. Le merveilleux est l’élément même du Journal spirituel
et fait écho à la biographie de Rûz- behân, dans laquelle abondent les récits
miraculeux qui s’entrecroisent tout au long de sa vie avec son enseignement
spirituel.
Les biographies du maître de Shîrâz affirment que le
merveilleux de l’œuvre de Rûzbehân n’a pas disparu avec lui et que ses charismes
sont toujours présents. Arrière-petit-fils de Rûzbehân, Shams al-dîn ‘Abd al-
Latîf ibn Sadr al-dîn Muhammad Rûzbehân Thânî rédigea en 705h/1305, soit un
siècle après la disparition du maître, le Rawh al-janàn, « Le souffle
des jardins du paradis », biographie de style hagiographique du saint. C’est
une source documentaire qui complète utilement les données de la biographie
rédigée par son frère Sharaf al-dîn Ibrâhîm ibn Rûzbehân Thânî, qui dirigea
l’ordre de Rûzbehân. Ces deux biographies offrent des informations d’une valeur
inestimable pour la connaissance de la vie de Rûzbehân, mais aussi pour la vie
quotidienne de ce grand centre de civilisation qu’était Shîrâz à l’époque,
grâce à la description des relations entre les princes et ceux que l’on pourrait
classer parmi les intellectuels, mais également de la manière dont le peuple
entourait le saint de sa vénération ou aussi parfois demeurait sceptique. L’un
des éléments les plus importants de ces biographies, comme souvent dans les
hagiographies, est le récit des charismes du saint, des « miracles » par
lesquels il manifestait sa sainteté et triomphait de l’hostilité des sceptiques
et des envieux. L’anecdote qui clôt la biographie de Rûzbehân donne une image
saisissante d’un maître soucieux de sa pos-
térité, de la pérennité de son influence sur les destins ;
elle parfait la ressemblance recherchée entre le saint et l’idéal prophétique
auquel il adhère. Cet épisode très célèbre, nous dit Shams al-dîn ‘Abd
al-Latîf- et il devait l’être effectivement puisqu’il fonde la légitimité du
pèlerinage à la tombe du saint en garantissant au pèlerin la bénédiction du
maître -, offre un intérêt en ce qu’il appartient totalement à l’univers
doctrinal de la sainteté telle que Rûzbehân l’entendait. En effet il correspond
tout à fait à ce récit de l’ascension nocturne du Prophète dans lequel celui-ci
priait Dieu de lui accorder la miséricorde pour les musulmans, puis la
réduction de leurs obligations cultuelles1. Une fois encore nous
avons affaire à cette mise en scène merveilleuse, comme dans le Journal
spirituel, de la dimension muhammadienne de la sainteté de Rûzbehân qui
apparaît comme le double du Prophète, à la fois dans la spéculation et surtout
dans la teneur même de son existence. Comme dans maints récits qui émaillent
les biographies de Rûzbehân, nous assistons encore à ce souci de faire
correspondre les actions du saint à celles de l’archétype qu’offre la
biographie du Prophète, et rappelle l’importance croissante du culte des saints
dans le développement des grands ordres soufis. Mais laissons la parole à
Rûzbehân et à son biographe.
« Lorsque Rûzbehân partit [en pèlerinage] pour le Hijâz,
une nuit, il se trouva séparé de ses compagnons. Il fut submergé par des
extases sans fin. Lorsqu’il revint à lui, il se vit sur une pente et chaque
fois qu'il tenta de la gravir, il n’y arriva pas. L’angoisse le saisit, et il
eut peur. Il supplia : “Mon Dieu ! Rûzbehân sait bien qu’il ne dépend pas de
notre vouloir que l’on ne goûte pas à la coupe du trépas - car ’Tous ceux
qui sont sur elle périssent’2 - versée par la main de l’étemel
échanson - et ’Dieu rappelle les âmes au moment de leur mort3.’
Ce n’est pas que je craigne que le flot du trépas ne détruise la demeure de mon
corps, mais c’est que Rûzbehân croit qu’il ne se trouve ici personne capable
d’agir selon les conditions prescrites par la Loi4.”
« Dès que j’eus prononcé ces mots, je vis subitement
apparaître la sainte manifestation de la beauté indescriptible de Dieu. Une
parole résonna : “Rûzbehân ! Je ne t’ai pas conduit en ce lieu afin que
l’oiseau qu’est ton âme abandonne la cage du corps. Mais voilà bien des années
que cette terre-ci attendait ton pas avec amour, et maintenant par la douceur
de la prééternité Nous avons conduit tes pas jusqu’à cette terre.” L’extase de
Rûzbehân redoubla à ces mots, et il dit : “Mon Dieu ! Y aurait-il dans Ta
présence une proximité, une place pour Rûzbehân ?” Une réponse vint : “Certes
!” Je dis : “Dieu ! Je peux voir le tapis de Ta miséricorde déployé et la porte
du trésor de Ta bonté infinie grand ouvert. Accorde-moi d’avantage !” Il
répondit : “Je t’ai déjà pardonné puisque je t’ai recouvert du vêtement de la
dignité.” Je demandai encore : “Je veux plus que cela.” Un discours vint qui
disait : “Pour toi Je pardonne à tes enfants.” Je dis encore : "Je veux
davantage.” U dit : “Après toi, celui qui viendra au chevet de ta tombe pour y
faire pèlerinage, Je lui accorde Mon pardon pour toi.” Je demandai encore :
"Je veux plus que cela." Il dit : “Quiconque entend ton nom et
t’aime, je lui pardonne pour toi.” Et je fis des demandes ainsi jusqu’à
soixante- dix fois5, chaque fois il leur fut répondu, et elles
furent acceptées sur-le-champ...6 »
Ce récit fait parfaitement écho aux dernières paroles que
Rûzbehân prononça sur son lit de mort, après avoir passé sept jours et sept
nuits sans rien manger, le visage recouvert d’un voile7. A ses
enfants qui lui demandaient des conseils à suivre après sa disparition, il dit
: « C’est physiquement queje disparais de votre vue, mais spirituellement je
demeurerai avec vous. Quiconque vous voudra du mal, je le soumettrai par mon
esprit. Quant à vous, mes enfants, quelque besoin que vous ayez, approchez de
ma tombe, et venez du côté de la qïbla vous asseoir auprès de moi. Et,
de même qu’aujourd’hui vous vous adressez à moi en personne, de même lorsque je
serai parti, venez me parler dans mon oratoire, afín que je puisse prier la
magnifícente présence, et que la demande soit exaucée7. » Puis ce
fut le tour de ses disciples de lui demander ce qu’il leur faudrait faire pour
voir leurs prières exaucées. Rûzbehân leur dit: « Quiconque aura besoin de
quelque chose, qu’il puise de l'eau au puits de ce couvent, et qu’il l’utilise
pour faire ses ablutions. Puis qu’il se prosterne deux fois à la tête de ma
tombe puis à nouveau deux fois au pied de ma tombe, afin que j’intercède pour
lui et que sa prière soit exaucée. Car certes on a fait cette promesse à
Rûzbehân : « Quiconque viendra après ta mort auprès de ta tombe ou y viendra en
pèlerinage animé d’un cœur sincère, sera exaucé pour toi7. »
NOTES
1. Le Voyage nocturne de Mahomet, p. 67-74. Comme je l’ai déjà
abondamment signalé, le Journal
spirituel est
lui-même en rapport étroit avec cet épisode de la vie du Prophète, qui est
repris dans l’ascension d’Abû Yazîd al-Bistâmî dont Rûzbehân fit le commentaire
dans le Sharh-i shathiyyât.
4. C’est-à-dire
capable d’accomplir les rites funéraires prescrits par l’islam.
5. C’est le
chiffre même du fameux hadîth de l’ennuagement du cœur du
Prophète : « En vérité il nuage sur
mon cœur et j’en demande pardon à Dieu soixante-dix fois par jour. » Il servit d’argument à
Rûzbehân pour l’élaboration de son grand traité sur la sainteté, L’Ennuagement du cœur.
7. Tuhfa ahl al-ïrfân, p. 141.
LE DÉVOILEMENT
DES SECRETS ET LES APPARITIONS DES
LUMIÈRES
Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le
Très-Miséricordieux.
1 - Grâce soit rendue à Dieu,
Lui dont l'existence ne saurait donner lieu à aucun doute, ni à aucune conjecture
; Lui dont ni l’essence ni les attributs ne sont sujets aux changements qui
affectent les phénomènes et les âges. Son antériorité n’a nul commencement dont
on puisse faire le compte, Sa surexistence ne peut être comprise dans une
signification définie. Son éternité sans commencement est pure de
l’établissement de la division des temps, Son éternité sans fin est pure, et de
la division du moment et des instants. C’est par Son essence et Ses attributs
qu’il Se fait connaître aux témoins de contemplation. Car, Lui, grâce à Ses
attributs et à Son essence, n’a pas besoin des preuves, ni d’exemples visibles
pour Se faire connaître. Et les substances et les accidents disparaissent sur
les esplanades de l’unité divine, de même que les esprits et les intelligences
sont annihilés sur les aires de la gloire du pouvoir divin. Il S’est isolé en
Son essence à l’écart des allusions subtiles propres aux facultés de conjecture1,
et Ses attributs se sont sanctifiés, échappant à la représentation des
intelligences et des compréhensions. Il existait par la qualification de la
divinité avant que n’existe quoi que ce soit, et II demeurera par la détermination
singulière de la munificence après (qu’aura disparu) toute chose limitée. Aussi
loin que parviennent les perspicacités, elles ne sauraient atteindre la vérité
de Sa réalité ultime, et l’on ne saurait atteindre la sainteté de Ses attributs
par la pénétration des intelligences. On ne peut se frayer un chemin de
soi-même jusqu’aux secrets de Sa majesté, ni atteindre par la représentation
les lumières de Sa beauté. Les gloires de Sa superbe ont anéanti les regards,
et les fureurs de Sa magnificence ont aboli les pensées. La munificence de Sa
simplicité2 s’est refusée à l’observation des réalités phénoménales.
La fureur de Son unicité S’est élevée de sorte que l’espace ne puisse le
toucher. Il possède les attributs sublimes, les plus beaux noms et les
épithètes éclatantes. Lui, Savant par Sa science, Puissant par Sa puissance,
Vivant par Sa vie, Audiant par son entente, Voyant par Sa vision, Parlant par
Son verbe, Voulant par Sa volonté, de toute éternité et pour l’éternité ! Il
est, mais non par le surgissement propre aux phénomènes, existant non issu du
néant, objet de vision grâce à Son essence et à Ses attributs. Unique sous tous
Ses aspects, Son unicité ne dérive ni de la réunion ni de la dispersion. Il n’a
pas créé le monde à cause de Sa solitude. Les corps ne Lui ressemblent pas,
non plus que les créatures ne peuvent lui être comparées, Lui dont, par la
qualité de l’éclat, ne peut être produit une image par ressemblance et
similitude, Lui qui, isolé dans la splendeur de la permanence, est libre des
représentations imaginaires, des descriptions formelles et des contradictions.
On ne saurait faire allusion à Lui par la voie de l’analyse. On ne saurait
demander à l’effort personnel de chercher à devenir un serviteur [de Dieu]3.
Il leur a fait atteindre la condition créaturelle et la gnose et U les a
invités par Sa puissance de contrainte à la soumission pieuse et à la foi.
2 - Il a fait du trône et du
piédestal les trésors de Son royaume et y a disposé l’égalité de Son pouvoir et
le lieu de la révolution des anges et des esprits. Puis, Il créa le feu pour
les malheureux et le jardin du paradis pour les bienheureux. Il a tendu les
cieux par les courroies de la proximité, et il les a parés des lumières que
jettent les feux célestes. Il en a fait le point vers lequel s’oriente la
prière, et le lieu des pensées des adeptes de la louange. Il a déployé les
terres pour les hommes et pour être une contrée habitée. Il les a fermement établies
par la dureté des rocs et des piliers [qui la soutiennent], et il les a parées
des douceurs des arbres. Il a fait s’écouler en elles les sources et les
fleuves. Il a distingué les êtres de nature spirituelle par la sainteté et la
pureté et II a élu les prophètes, les envoyés par l’inspiration prophétique et
la mission. Il a choisi les amis par les visions d’extase et la sainteté. Il a
rapproché [de Lui] les véridiques par le désir, l’amour et l’amour divin. Il a
honoré les envoyés et les prophètes par la contemplation et la vision
mystique. Il a ouvert les yeux des consciences secrètes des amis par le
dévoilement et l’évidence, et il les a placés différents les uns des autres
dans les degrés, les ascensions mystiques et les étapes spirituelles. Que Dieu
bénisse Muhammad, le plongeur des océans des connaissances mystiques et des
dévoilements, des étrangetés, des sagesses et des grâces subtiles, le prince
des envoyés et des prophètes, le modèle des purs et des amis, et qu’il bénisse
sa famille, les très purs, et ses compagnons, les meilleurs serviteurs.
3 - Pour en venir au sujet, Dieu
- qu’il soit exalté et loué - S’est fait connaître Lui-même aux envoyés, aux
prophètes, aux anges et aux amis par les spécificités de Ses versets [présents]
du trône jusqu’à la terre. Ils le connurent par les signes aux commencements,
et ils L'aimèrent à considérer [Ses] bienfaits et grâces. Puis, Il ne se
contenta plus de ce qu’il leur avait accordé car Il est la cause des principes
qui régissent la condition créaturelle. Alors, Il fit apparaître pour eux les
lumières de Sa présence et il oignit leurs yeux avec le collyre du royaume de
la puissance pour leur faire voir les rayons des soleils du monde de Son
royaume angélique. Alors ils L’aimèrent de l’amour propre à l’élite. Mais en
vérité, cet amour était l’amour du commencement du terme. Puis II leur dévoila
les gloires de Sa beauté et de Sa majesté par la qualification de l’épiphanie
de Son essence et de Ses attributs. Ils Le connurent alors par Lui-même et
L’aimèrent de l’amour le plus grand et le plus vrai qui n’est pas transformé
par le changement qui frappe les phénomènes ni par la descente des tourments
et de l’épreuve. Et ils le contemplèrent d'une contemplation de la vérité sans
voile. Puis II S'adressa à eux et leur confia les étranges merveilles des
sciences et des sagesses. Il leur enseigna les fastes de Ses noms et leur fit
connaître les subtilités de Ses déterminations et de Ses qualifications. Il
leur fit respirer les brises parfumées qu’exhale la rose des intimités et les
aromates des proximités et des unions mystiques. Puis II les égaya par Ses entretiens
spirituels les plus doux. Il leur dévoila Ses secrets. Il les emplit d’amour
pour Sa beauté, et II en fit les amants de Sa majesté. Dans ces degrés
spirituels, ils portèrent ce qu’ils purent supporter du poids des tourments
que provoquent les mortifications et les combats spirituels qu’ils avaient
maintenus dans l’obscurité. Ils devinrent les épouses de Sa présence et
régnèrent sur Son royaume et Son monde angélique. Certains d’entre eux sont les
adeptes des aspirations, d’autres les adeptes des saintetés ; certains sont les
adeptes des signes divins, d’autres sont les adeptes des discours, des
consultations [avec Dieu], et des entretiens spirituels ; certains sont les
adeptes des dévoilements, d’autres les adeptes des contemplations, des présentations
; certains sont les adeptes des connaissances mystiques et des subtilités;
certains sont les adeptes des sciences d’inspiration divine et des sagesses,
d’autres les adeptes de l’unification du dépouillement et de l’esseulement ;
certains sont les adeptes de la qualification, d’autres sont les adeptes de
l’unification. Lorsqu’ils arrivent alors qu'ils ont traversé l’océan des
éternités sans commencement et des éternités sans fin, ils sont ivres et
frappés de stupeur. Lorsqu’ils se sont stabilisés et demeurent fermes dans le
cours des calamités issues du monde caché en fait de dévoilements et d’extases,
ils deviennent les adeptes de la sobriété. Lorsqu’ils atteignent le site de la
rectitude spirituelle après avoir été soumis à la coloration des états, Dieu
le Très-Haut en fait les lampes du temps, les signes de la gnose, les demeures
de la vérité, les étendards de la loi divine - que Dieu nous établisse ainsi
que vous-mêmes au nombre des adeptes de ces états mystiques et de ces stations
spirituelles.
4
- Quant à notre propos, un amant animé d’un amour parfait
[pour Dieu] qui compte parmi ces hommes sincères qui ont abandonné les réalités
douées d’être et les réalités phénoménales au moyen de l’abstraction à la
recherche de la connaissance mystique et de l’affirmation de l’unicité, m’a
demandé que je lui décrive les dévoilements et les mystères des contemplations
qui se sont produits en moi, les fiancées du royaume du plérome angélique et
les merveilles des lumières du royaume de la puissance qui se sont dévoilées,
les spécificités de la théophanie et de l’imminence divine dans l’étape
spirituelle de l’équivocité, et les purs dévoilements des gloires de l’essence
divine qui apparurent au cours de mes extases, de mon ivresse, et de ma
sobriété, de nuit comme de jour, et enfin ce que Dieu le Très-Haut m’a octroyé
des sciences d’inspiration divine, vraies et occultes, afin que ce soit pour
lui les emblèmes qui guident sa route, et son confident intime dans le secret
de son cœur et de son esprit vers l’univers du monde caché. J’ai accédé à ce
qu’il voulait, et j’ai achevé l’objet de sa demande. J’ai dit : « Ceci m’est
particulièrement difficile parce qu’il y a, à manifester ces étapes
spirituelles, une souffrance extrême du fait que les gens qui en restent aux
représentations extérieures de la science ne peuvent les concevoir. Ils nous
calomnient, nous en blâment et ils tombent dans l’océan du tourment. Et je
crains pour la communauté de Muhammad - les bénédictions de Dieu soient sur lui
- qu’elle ne s’enfonce dans le reniement et l’affrontement et qu’elle ne
périsse. En effet, qui n’accorde pas foi aux dévoilements qui échoient aux
véridiques ne croit pas aux signes propres aux prophètes et aux envoyés - la
bénédiction et la paix soient sur eux - car les océans de la sainteté et de la
prophétie s’interpénétrent. Dieu le Très-Haut a dit : « Il a fait confluer
les deux océans : ils se rejoignent4. »
5 - Maintenant, dans la
manifestation des visions de la communauté [des soufis] surviennent des
sciences étranges et des dévoilements extraordinaires sous des vêtements d’une
grande variété, dans la mesure où Dieu Se manifeste sous le vêtement de l’agent
ainsi qu’il S’est révélé Lui-même aux prophètes là où II a dit à Son
interlocuteur5 - sur lui le salut : « Il lui fut crié du flanc
droit de la vallée dans le pays béni du sein de l’arbre : ô Moïse ! Moi Je suis
Dieu le seigneur des mondes 6. » Et ce qu’il a proclamé au sujet
de l’état spirituel de Son bien- aimé7 lorsqu’il manifesta Sa
majesté à partir du lotus de la limite : « En lui se trouve le jardin de la
félicité quand recouvrait le lotus ce qui le recouvrait8. » Et
ce qu’il a affirmé du dévoilement de l’équivocité en disant : « J’ai vu mon
seigneur sous la plus belle forme9. » Il [me] dit : « Demande, ô
Muhammad ! » Je dis : « Mon Dieu, je Te demande le jardin [du paradis] et
l’amour de qui T’aime. » Puis II dit : « ô Muhammad ! pourquoi donc la multitude
sublime10 s’est-elle querellée ? » Je répondis : « Ô Seigneur ! Toi
Tu sais. » Alors il posa la paume de Sa main sur mon omoplate, et je ressentis
un froid descendre au milieu de ma poitrine11 par quoi je connus ce
qui fut et ce qui sera12. Je lui dis : « Ô mon ami, si j’ai tant
tardé à répondre à ta demande en ce qui concerne ces étapes spirituelles
sublimes et ces nobles états spirituels, c’est que je me trouvais dans la fleur
de ma jeunesse, dans les jours de mon ivresse, de mon exagération, de mon bouillonnement
interne. Et c’est alors que s’écoula sur mon cœur, mon esprit, ma conscience
secrète et mon intelligence ce qui s’écoula des dévoilements du monde du
plérome angélique et des manifestations des merveilles du monde de la
puissance. Je plongeai alors dans les océans de l’origine et de la fin, de la
préétemité et de la préexistence, et j’y découvris quelque chose du dévoilement
des attributs et de l’essence divine que ne peuvent supporter ni les rochers
massifs, ni les hautes montagnes. Si je rédigeais tout ce qui s’est produit en
moi de ma prime jeunesse jusqu’à aujourd’hui, ce serait plus volumineux et plus
lourd que des ensembles de livres et de pages.
6 - J'étais âgé de quinze ans
lorsque se produisit dans mon cœur le début de ces secrets. Or j’ai maintenant
cinquante-cinq ans, comment pourrais-je donc te décrire les secrets de mes
dévoilements et les subtilités de mes contemplations qui t’ont échappé sans que
tu t’en aperçoives? Je te raconterai toutefois quelque chose de ce qui me fut
dévoilé au cours des jours passés, puis je te rapporterai ce qui m’arriva
après cela, si Dieu le Très-Haut le veut.
7 - Comprends - que Dieu étende
sa bénédiction sur ta compréhension - que je naquis chez des ignorants faisant
partie de cet ensemble de gens en proie à l’ivresse et à l’égarement, qui n’ont
pour toute éducation que celle des habitués du marché, grossiers et vulgaires,
de sorte qu’ils sont «pareils à des ânes effarouchés qui fuient devant un
lion13 ». [Je vécus comme eux] jusqu’à ce que j’atteigne l’âge
de trois ans, lorsque résonna dans mon cœur cette question : « Où est ton dieu,
le dieu des créatures ? » Or nous avions une mosquée à la porte de notre
maison, et j’y remarquai un jour de jeunes garçons à qui je demandai : «
Connaissez-vous votre dieu? » Ils répondirent: « On dit qu’il n’a ni main ni
jambe14. » Ils avaient en effet entendu leurs pères et mères dire
que Dieu le Très-Haut est affranchi des membres et des organes du corps.
Lorsque je posai cette question, je fus submergé par l’émotion et je partis en
courant. Alors s’écoula en moi quelque chose qui ressemble aux lumières [que
l’on perçoit] dans la récitation du nom de Dieu et aux expériences intérieures
que provoque la méditation. Mais je ne compris pas vraiment le sens de ce qui
m’arrivait.
8 - Je parvins à l’âge de sept
ans lorsque mon cœur fut envahi par l’amour de L’invoquer et de me soumettre à
Lui par la dévotion. Je me mis en quête de ma conscience secrète, et j’appris
ce qu’elle était. L’amour apparut dans mon cœur si bien que mon cœur fondit
dans l’amour. J’éprouvais en ce temps une profonde nostalgie car mon cœur à ce
moment-là était immergé dans l’océan de l’invocation de la préétemité et
respirait les parfums de la sainteté. Puis des éclosions d’extases apparurent
en moi sans provoquer la moindre commotion15. Toutefois mon cœur
était saisi d’une certaine langueur, et mes yeux s’emplissaient de larmes. Je
n’arrivais pas à comprendre ce que cela pouvait être sinon qu’il ne pouvait
s’agir que de l’invocation de Dieu le Très-Haut. A cette même époque je
regardais tous les êtres comme autant de beaux visages dont l’apparition
m’inspirait l’amour de quelques retraites spirituelles, entretiens spirituels,
pratiques de dévotion et pèlerinages aux tombes des plus grands maîtres
spirituels.
9 - Lorsque j’eus atteint l’âge
de quinze ans, il me sembla entendre un appel venant du monde caché qui me
disait : « Tu es certes un prophète. » Et je me disais dans mon for intérieur:
«J’ai pourtant entendu mes père et mère dire qu’il ne peut y avoir aucun
prophète après l’Élu (al-Mustafâ)16. De plus comment pourrais- je
être prophète alors que je mange, que je bois, que je vais aux lieux d’aisance,
et queje suis pourvu de parties honteuses ? » Car je pensais que les prophètes
n’ont pas de ces défauts17. Et ceci jusqu’à ce qu’un certain temps
fût passé, tandis que j’étais évanoui dans l’amour. Un soir après le dîner, je
me levai de ma boutique et me dirigeai vers un endroit désert des environs
pour y faire les ablutions. J’entendis alors une voix agréable, ma conscience
secrète en fut ébranlée et mon désir attisé. Je dis : « Eh ! l’homme à la voix,
attends-moi. » Je me dirigeai vers la colline toute proche, et je vis une
personne belle ayant la prestance des maîtres spirituels. Or, je ne pus
proférer la moindre parole. Lui en revanche me dit quelques mots concernant la
doctrine de l’unité divine18, queje ne compris point mais qui
éveillèrent en moi un ravissement et un amour fou. Je sombrai dans
l’inconscience : il me semblait que des gens circulaient autour de moi et queje
me trouvais dans quelque ruine. Je demeurais ainsi jusqu’à ce que fut passée
une partie de la nuit et que je fusse revenu à moi. Puis je retournai à ma
boutique, où je restais jusqu’au petit matin en proie à l’extase, à
l’agitation, gémissant et pleurant à chaudes larmes. Je demeurais interdit et
fou d’amour. Ces mots coulaient involontairement sur ma langue : «Ton pardon!
Ton pardon! » Puis cela s’apaisa, et il me semblait être demeuré ainsi durant
des heures et des jours entiers. Je restai assis une heure, et l’extase me
submergea. Alors je jetai en chemin le coffre et ce que contenait la boutique
en prévision des jours de disette, et je lacérai mes vêtements. Je courus au
désert où je demeurais en cet état une année et demie, affligé, dans la
stupeur, en pleurs, et en proie à l’extase. Chaque jour se produisirent des
extases grandioses, et des révélations intérieures venues des mondes cachés. Au
cours de ces extases je voyais les cieux et la terre, les monts et les déserts,
les arbres, comme si tout cela était une lumière unique. Puis je m’apaisai,
libéré de l’agitation19.
10 - Je triomphai de cette
enveloppe [qui voilait mon cœur], et j’éprouvai l’envie de me mettre au service
des soufis. Je rasai ma tête alors que j’avais une abondante et belle
chevelure, et j’entrai dans le cercle des soufis. Je me consacrai à leur
service et je m’adonnai aux efforts spirituels et aux mortifications. J’étudiai
le Coran que j’appris par cœur. J’étais, au milieu des soufis, la plupart du
temps transporté par l’extase et les états spirituels, mais je n’eus jamais
aucune part aux dévoilements mystérieux jusqu’à ce qu’un jour-je me trouvais
sur la terrasse du couvent plongé dans l’observation du monde du mystère - je
vis le Prophète - les bénédictions de Dieu soient sur lui - Abû Bakr, ‘Umar,
‘Uthmân, et ‘Alî20 - que Dieu soit satisfait d’eux - passer devant
moi. Ceci est le premier de mes dévoilements21.
11 - Je n’avais pas de maître en
ce temps-là. Je retournai donc dans mon pays en quête d’un maître de bon conseil
parmi les adeptes du salut. Tant et si bien que Dieu le Très-Haut me conduisit
dans la compagnie du maître Jamâl al-dîn Abû’l-Wafâ’ibn Khalîl al- Fasâ’î22
- que la miséricorde de Dieu soit sur lui. Il était alors lui-même au
commencement de la voie. Quand je fus devenu son disciple, Dieu le Très-Haut
ouvrit à mon cœur les portes du monde du plérome angélique, et aussi les
successions ininterrompues des dévoilements et des états spirituels acquis en
sa compagnie jaillissaient avec les sciences cachées et les étrangetés de la
religion au point que les extases et les dévoilements affluèrent en nombre
infini.
12 - Parmi tout ce dont je me
souviens, il m’arriva que je vis Dieu - gloire à Lui - sur la terrasse de ma
maison sous la qualité de la munificence et de la majesté de la préétemité. Il
me sembla voir le monde former comme une lumière rayonnante, foisonnante,
immense. Il m’appela du milieu de la lumière en langue persane soixante-dix
fois de suite en ces termes : « Ô Rûzbehân !
Je t’ai élu par la sainteté. Je t’ai choisi par l’amour
[mahabba]. Tu es Mon ami, Mon amoureux [muhibb]. Ne crains rien, ne t’afflige
pas car Je suis ton dieu qui t’assiste dans tous tes desseins. » Or j’avais
alors le corps incliné pour la prière et je m’inclinai à nouveau plusieurs
fois. Puis des océans d’extases s’emparèrent de moi. Les sanglots me
submergèrent qui devinrent presque des cris. C’est des bénédictions immenses
qui me parvinrent de tout cela.
13 - Ce dont je me souviens des
jours de mon adolescence c’est qu’une fois, alors queje me trouvais dans les
solitudes désertes du monde caché au-delà des sept cieux, un océan immense se
dévoila à moi, et je vis au centre de cet océan une île énorme. Au centre de
cette île, je vis un château immensément grand qui s’élevait si haut que cela
semblait sans fin. Du pied du château et aussi haut que mon regard pouvait
monter se trouvaient des meurtrières en nombre infini. Alors Dieu le Très-Haut
Se révéla à moi de toutes ces meurtrières à la fois. Je demandai : « Mon Dieu !
qu’est-ce donc que cet océan?» Il répondit: «L’océan de la sainteté.» Je
demandai : « Qu’est-ce donc que cette île ? » Il répondit : L’île de la
sainteté. » Je demandai : « Qu’est-ce donc que ce château ? » Il répondit : «
Le château de la sainteté23. » Et Dieu est au-delà de la causalité
de l’espace.
14 - J’étais en ce temps-là
ignorant des sciences des vérités spirituelles, et je vis Khidr - que la paix
soit sur lui -, lequel me donna une pomme24. Je n’en mangeai qu’un
morceau, et il me dit : « Mange-la ! car c’est la quantité que j’en ai mangé25.
» Il me sembla alors voir un océan qui s’étendait depuis le trône divin jusqu’à
la terre, si bien que je ne pouvais rien voir d’autre. Il était comme les
rayons qui irradient du soleil. Ma bouche s’ouvrit involontairement et il s’y
engouffra tout entier si bien qu’il n’en resta plus une seule goutte que je ne
l’ai bu.
15 - Une autre fois je me vis
comme sur la montagne de l’orient. Je vis alors un groupe d’anges. Or il y
avait, qui s’étendait du levant au couchant, un océan tel que je ne pouvais
rien voir d’autre. Ils me dirent : « Entre dans cet océan et nage jusqu’à
l’occident! » J’entrai donc dans l’océan et je nageai. Lorsque j’eus atteint
l’endroit où descend le soleil, le soir, les montagnes de l’orient et de
l’occident m’apparurent telle une multitude de petites montagnes. Alors je vis
un groupe d’anges sur la montagne de l’occident. Ils brillaient de la lumière
du soleil. Ils s’écrièrent en disant : « Eh toi ! nage ! ne crains rien ! »
Lorsque j’atteignis la montagne, ils dirent : « Nul n’a jamais traversé cet
océan à part ‘Alî ibn Abî Tâlib26 - que Dieu bénisse sa face - et
toi à sa suite. »
16 - Puis, après cela, me furent
ouvertes les portes des sciences d’inspiration divine concernant les vérités,
les finesses spirituelles et les sciences occultes dans lesquelles les
compréhensions des doctes savants sont frappées de stupeur. Puis II exauça
quelques-unes de mes prières et m’accorda d’accomplir quelques prodiges
subtils. Puis ma conscience secrète s’établit fermement dans les vérités
spirituelles et m’apparurent les degrés des ascensions célestes. J’acquis les
étapes spirituelles, les états mystiques, les dévoilements, les connaissances
mystiques, les principes de l’unité divine et les dévoilements des réalités
cachées qui font partie des merveilles des cœurs, en nombre tel que l’on ne
saurait dénombrer.
17 - Il me sembla aussi voir la
totalité des créatures rassemblées dans une maison. Elles étaient entourées des
murailles, et parmi elles se trouvaient des lampes en grand nombre alors que
c’était le jour. Comme je ne pouvais y pénétrer pour les atteindre, je montai
sur la terrasse de la maison. Je vis [là] deux vieillards ayant revêtu ma
propre apparence. Ils étaient très beaux, et portaient l’habit des soufis. Je
vis une sorte de chaudron suspendu dans l’air sous lequel se trouvait le bâton
des deux vieillards qui se consumait d’une flamme subtile et sans fumée. Puis
je vis une nappe dressée, attachée au baldaquin. Je les saluai et ils me
sourirent tous deux tournés dans ma direction. C’était deux vieillards aux
visages très beaux. L’un des deux prit sa nappe et la déploya révélant une
grande et fine écuelle et des pains ronds et blancs qui se trouvaient en son
centre. Il en rompit quelques-uns dans l’écuelle. Il versa le contenu du
chaudron dans l’écuelle. On aurait dit une huile dorée qui semblait ne rien
peser. C’était une sorte de substance éthérée et spirituelle. Il me fit signe
de manger. J’en mangeai et ils en mangèrent un peu avec moi, jusqu’à ce que
j’eus tout absorbé. L’un des deux me dit : « Sais-tu quel genre de nourriture
se trouvait dans le chaudron ? » Je répondis : « Je ne le sais pas. » Il reprit
: « C’est une huile tirée de la constellation de l’Ourse, que nous avons prise
à ton intention. » Lorsque je m’éveillai, je méditai sur cela. Mais ce n’est
que bien plus tard que je connus qu’il s’agissait là d’une allusion subtile aux
sept pôles mystiques qui se trouvent dans le royaume du plérome angélique et
que Dieu le Très- Haut m’avait distingué en me conférant la pure quintessence
de leurs étapes spirituelles, lesquelles constituent le rang spirituel des
sept qui se trouvent à la surface de la terre. Après cela, je considérai avec
attention la constellation de la Grande Ourse, et je la vis qui formait sept
lucarnes desquelles Dieu le Très-Haut se révéla à moi. Je demandai : « Mon Dieu
! Qu’est-ce que cela ? » Dieu qui dépasse toute compréhension répondit : « Ce
sont là les sept lucarnes du trône. » Un certain temps passa ainsi, et je demeurais
à les observer nuit après nuit brûlant d’amour et de désir pour elles. Si bien
qu’une nuit, je les vis s’ouvrir, et Dieu - qu’il soit loué et exalté - se
manifesta à travers elles. Il dit : « Je Me suis révélé à toi par ces lucarnes27,
car ces lucarnes sont les sept mille seuils28 qui conduisent au
monde sublime du royaume angélique. Je Me suis révélé à toi par toutes à la
fois. » Comprends que j’ai pérégriné par ma conscience secrète dans les
différentes régions de l’être et que mon esprit s’est élevé jusqu’aux cieux. Et
j’ai vu entre les différents cieux les anges de Dieu le Très-Haut. Je les
dépassai les uns après les autres jusqu’à ce que je sois parvenu à la présence
divine. Là je vis dans Sa création des anges à l’apparence plus grandiose que
toutes les créatures que l’on puisse rencontrer sur la terre. Ils se tenaient
debout pour la prière, plongés dans la contemplation de la proximité de Dieu,
chantant les gloires de Dieu. Puis je m’élevai jusqu’à un monde que baignait
une lumière resplendissante, et je m’enquis de ce que c’était. Une voix me dit
que ce monde se nomme le trône. Puis je me mis à tournoyer dans une atmosphère
telle qu’il n’y a plus là de lieu, jusqu’à ce que je parvienne aux seuils de
la prééternité. Je vis là des déserts et des océans. J’étais tellement anéanti
à moi-même, fou d’amour, évanoui, stupéfait, queje ne comprenais pas d’où Dieu
se manifestait car il n’y avait plus « d’où » ni de « vers où »29.
18 - Il se révéla alors à moi
depuis les orients de l’antériorité divine sous la qualification de la prééternité
et me dit : « J’ai voyagé vers toi depuis le mystère du monde caché, et depuis
le mystère du mystère, entre Moi et toi le voyage dure sept cent mille ans. »
Il m’accueillit avec joie, me traita avec douceur et me témoigna de la
bienveillance. Il me dit : « Je t’ai choisi en ton temps en t’accordant cette
station au-dessus des mondes30. » Il dévoila les beautés saintes et
les spécificités des attributs préétemels. Je vis beauté dans la majesté,
majesté dans la beauté, que je ne saurai au grand jamais décrire. Cet amour
dont II m’a fait l’héritier est perfection, sublime connaissance mystique.
Alors, Il m’immobilisa entre Ses mains et à chaque instant II Se révélait à moi
sous les qualifications de la splendeur, de l’éclat, de la lumière et de la
clarté.
19 - J’étais, aux jours de mon
adolescence, accoutumé à demeurer éveillé jusqu’au milieu de la nuit. Une nuit
que j’étais en train de prier, Dieu passa auprès de moi sous la plus belle des
formes31. Il rit en me faisant face et me lança des plaquettes de
musc. Je Lui dis : « Donne-moi plus que cela ! » Il me répondit : « Chacune
d’entre les deux est un royaume, et quant à toi, tu es le roi de la Perse32.
»
20 - Une autre fois je
m’éveillais au milieu de la nuit. Je demeurais entre le sommeil et la veille,
incapable de me réveiller tout à fait. Je dis dans mon agitation intérieure :
« Ô Généreux ! » Alors II Se manifesta à moi - que Sa majesté soit exaltée -
sous la qualité de la majesté et de la beauté, révélant les joyaux de la
lumière. Il en répandit sur moi une quantité immense qui se disséminait de Sa
face préétemelle. Il dit : « Tu as dit : “Ô Généreux !” Prends donc ceci du
Généreux, car Moi Je suis le Généreux, le Bienfaisant. »
21 - Une année ne passa pas que
Dieu le Très-Haut ne Se manifeste à moi lors de la « nuit du destin ». Il me
fit voir l’ensemble des anges revêtus d’une apparence humaine, riant et se
réjouissant d’une bonne nouvelle. Parmi eux, il y avait Gabriel, le plus beau
des anges. Ils avaient de longues tresses comme en portent les femmes. Leurs
visages ressemblaient à la rose rouge. Certains avaient la tête couverte d’un
voile de lumière, d’autres portaient des coiffes serties de joyaux. D’autres
encore étaient vêtus de manteaux de perles. Je les vis aussi plusieurs fois
sous l’aspect de jeunes beautés turques33. Je vis l’ange Ridwân34
ainsi que le paradis. J’y pénétrai, et je vis les Houris et les jeunes pages
sous l’apparence que Dieu le Très-Haut a décrite35. Je pénétrai dans
les châteaux [du paradis]. J’y bus aux rivières, et j’y mangeai des fruits du
paradis. Dans le jardin du paradis je mangeai des melons. Je vis plusieurs fois
le trône et le piédestal. Alors je vis Dieu sous la détermination de
l’équivocité. Il ressemblait à un vieillard, et portait une sorte de manteau.
Je fondis sous l’effet de Sa majesté et de la crainte qu’il inspire.
22 - Une nuit je vis quelque
chose qui embrassait les cieux. C’était une lumière rouge qui brillait. Je
demandai : « Qu’est-ce que ceci ? » Il me fut répondu : « Ceci est le manteau
de la superbe. » Dieu le Très-Haut vint à ma rencontre entre le trône et le
piédestal et son pied était dévoilé sous la détermination de la satisfaction et
de la gaieté.
23 - Une nuit je pénétrai dans la
présence, et je vis Dieu sous les déterminations de la superbe et de la
magnificence. Au sein de la présence divine je vis Adam, Noé, Abraham, Moïse,
Jésus et notre prophète Muhammad - que la paix soit sur eux. Je parvins jusqu’au
site de l’imminence de l’imminence, et ils descendirent jusqu’à moi. Alors, Il
me témoigna Sa bienveillance en me prodiguant des choses telles que si
l’ensemble des mondes en entendaient un seul mot ils mourraient aussitôt de
soupir de désir dans les voiles du monde caché et les rideaux du royaume et du
monde du plérome angélique ; et cela [continua] jusqu’à ce que je fus sorti du
monde et des mondes.
24 - Je me vis alors moi-même
au-dessous de la terre dans une atmosphère faite de lumière. C’est là que Dieu
- que Sa majesté soit exaltée - m’apparut. Alors je dis : « Mon Dieu! Je T’ai
recherché au-dessus de tous les dessus, or c’est dans ce monde même, sous la
terre, que je [T’]ai vu. » Alors II fit une chose que je ne compris pas. Je vis
le trône jusqu’ au-dessous de la terre et il était en face de Lui comme une graine
de moutarde dans un désert sans fin. Il dit : « Je tourne et retourne le monde
avec tout ce qu’il contient mais nulle réalité phénoménale ne peut même Me
frôler. Je transcende les opinions de ceux qui sont dans l’erreur et les
allusions des anthropomorphistes. Dieu est au-delà de tout lieu. » J’ai eu
d’autres dévoilements comparables à ceux-ci, qui dépendent des fondements des
états spirituels des mystiques et de ce qui se produit en eux.
25 - Je vis, une nuit, la
présence de Dieu - qu’il soit exalté. On aurait dit des ruisseaux taris. Dieu
le Très- Haut me saisit et m’égorgea. Le sang s’écoulait abondamment de ma
gorge. Les ruisseaux s’emplirent tous de mon sang, qui prit un aspect semblable
aux rayons du soleil lorsqu’il se lève. Et ils étaient plus imposants encore
que les contrées des cieux et de la terre. Des nuées d’anges prirent de mon
sang et s’en oignirent le visage36.
26 - J’ai vu plus de mille fois
notre prophète Muhammad - la paix soit sur lui - revêtu d’apparences différentes.
J’ai mangé des dattes fraîches de sa propre main. Une fois il mit une datte
dans ma bouche et dit : « Mange-la avec la permission et la bénédiction de
Dieu. » Une nuit il me donna sa langue, et je la tétai longuement. Une autre
nuit il plaça sur ma tête un turban.
27 - Une nuit, je vis un immense
océan au sein du monde caché. C’était un océan d’un vin de couleur rouge. Alors
je vis le Prophète - que le salut et la bénédiction de Dieu soient sur lui -
assis au centre de l’immensité de l’océan les jambes croisées, et ivre. Il
portait une robe d’une étoffe fine, et sa tête était couverte d’un turban lui
aussi d’une étoffe fine. Il tenait à la main une coupe remplie du vin de cet
océan. Lorsqu’il me vit, il répandit ce qu’elle contenait, puis il puisa une
fois [du vin] de l’océan avec cette coupe. Puis il la versa à nouveau, et
répéta la même opération plusieurs fois de suite, jusqu’à ce qu’il plonge sa
main tenant la coupe dans l’océan. Il emplit la coupe de la quintessence [de ce
vin] et m’en versa à boire. Après cela me fut révélé ce qui me fut révélé, et
je connus [ainsi] sa supériorité sur toute la création, qui est telle qu’alors
qu’elle meurt de soif, il se trouve au centre de l’océan de la majesté pris
d’ivresse.
28 - Dans le passé, la question
me vint maintes fois à l’esprit de savoir quelle explication l’on peut donner
de la station digne d’éloges37. Une nuit, je vis devant la présence
divine une mer immense qui n’avait pas de rives. Alors je vis l’ensemble des
prophètes dans la mer, dépouillés de leurs vêtements, ainsi que tous les saints
et les anges. Je vis un voile épais tombant sur la mer. Je vis Adam - la paix
soit sur lui - plongé dans cette mer. La mer montait jusqu’à sa poitrine. Quiconque
s’est approché de Dieu le Très-Haut est plus proche que ce voile. Adam et ceux
qui sont « doués de ferme résolution38 » parmi les prophètes
envoyés étaient eux-mêmes en face du voile. J’avançai auprès du voile, mais
comme je voulais savoir ce qu’il y avait au-delà, j’allai vers l’extrémité du
voile. Lorsque je l’atteignis, je vis une immense lumière qui brillait de
derrière le voile. Et je vis une personne qui, du sommet de la tête aux pieds,
était semblable à la lune. Son visage avait tout entier l’éclat de la lune, et
il était plus grand que l’ensemble des ci eux. Ce personnage se saisit de
l’ensemble de la présence divine jusqu’à ce que ne subsiste plus le moindre
lieu de la taille d’une tête d’épingle qui ne soit empli de lui. U y avait sur
son visage une lumière ininterrompue qui venait de la présence divine. Je
voulus pénétrer derrière le voile maisje ne le pouvais pas, et je me dis en
moi-même : « Quelle est donc cette station et qui est ce personnage ? » Il me
fut répondu dans ma conscience secrète : « Ceci est la station digne d’éloges
et voici Muhammad - la paix soit sur lui. Et ce que tu vois baigner son visage,
c’est la lumière de la théophanie. Si tu pouvais pénétrer [derrière le voile]
tu verrais Dieu - qu’il soit loué et exalté - sans voile. » Et il me fut dit :
« Cette station est celle dont Muhammad - la paix soit sur lui - a été gratifié
en propre. Nul ne peut trouver un chemin qui y conduise. »
29 - Je vis au sein du monde
caché un univers brillant d’une lumière resplendissante. Et je vis Dieu - qu’il
soit glorifié - revêtu de la majesté, de la beauté et de la splendeur. Il me
versa à boire du breuvage des océans de l’affection et II m’honora en
m’accordant la station de l’intimité. Il me fit voir le monde de la sainteté39.
Lorsque j’eus tournoyé dans l’atmosphère40 de la préétemité, je
m’arrêtai sur le seuil de la munificence. Je vis l’ensemble des prophètes
présents - la paix soit sur eux44. Je vis Moïse tenant à la main la
Torah, Jésus tenant à la main l’Évangile, David tenant dans sa main les
Psaumes, et Muhammad - que la paix soit sur lui - qui tenait le Coran dans sa
main. Moïse me donna la Torah à manger, Jésus me fit manger l’Évangile, David
me fit manger les Psaumes, et Muhammad - sur lui le salut - me fit manger le
Coran. Quant à Adam, il me fit boire les plus beaux noms42 ainsi que
le nom suprême. J’appris ce qu’il me fut accordé de connaître des hautes
sciences seigneuriales, dont Dieu a gratifié Ses prophètes - la paix soit sur
eux - et Ses amis43.
3044
- Je me vis comme si j’étais dans le pays des Turcs, et Dieu m’apparut
surgissant du levant. Il portait leurs vêtements, et [jouait de la musique] en
frappant de leurs [instruments à] cordes45. Il me dit : « Je Me suis
manifesté à toi des tréfonds de l’Étemel. » Puis II me fit voir les douces
beautés des attributs divins. Il vint à moi, et me combla de prévenances. Puis
II Se déroba à moi, si bien que je me plaignis à Lui de Lui-même. Alors Dieu
m’apparut, sous une apparence telle que jamais je ne vis plus beau que Lui.
31 - J’avais un maître au temps
de ma jeunesse. C’était un maître doué de connaissance mystique, et constamment
en état d’ivresse spirituelle. C’était un maître des « adeptes du blâme », dont
la réalité spirituelle était ignorée. Or une nuit, dans les solitudes
désertiques du monde caché, je vis une plaine. Et voici que je vis Dieu le
Très-Haut, revêtu de l’apparence de ce maître, assis au bout de cette plaine.
Je m’approchai de lui, mais II me fit signe [de me diriger] vers une autre
[plaine]. Je passai mon chemin, allant vers cette autre plaine, où je vis un
maître semblable au premier. Mais ce maître c’était Dieu. Il m’indiqua alors
une autre plaine, et ainsi de suite jusqu’à ce que se furent dévoilés à moi
soixante-dix mille déserts. Et, au bout de chacun d’entre eux je vis la même
figure que celle que j’avais vue dans le premier. Je me dis en moi-même : «
Dieu le Très-Haut, est unique, un, seul, singulier. Il transcende la petitesse
et la grandeur, les égaux, les contraires et les semblables. » Alors, il me fut
dit : « Ceci est la manifestation des attributs étemels qui n’ont pas de fin. »
Dans le même temps, je fus submergé par les vérités spirituelles de
l’affirmation de l’unicité divine qui viennent de l’océan de la magnificence,
car à cet instant, c’est sous l’aspect de l’impétuosité46 que Dieu
le Très-Haut Se révélait.
32 - De même, je vis Dieu - qu’il
soit glorifié - qui descendait du mont S in aï, revêtu de l’apparence du Grand
Maître47. Alors la montagne se liquéfia sous les assauts impétueux
du pouvoir de Sa fureur. Puis II disparut, puis reparut, disparut puis reparut
encore, et cela à maintes reprises. Alors II dit: « C’est ainsi que j’ai agi
avec Moïse » - que la paix soit sur lui.
33 - Je vis Dieu - qu’il soit
loué et exalté48 - sous un aspect sublime, filer le trône, une
quenouille à la main ; Il portait un vêtement blanc et rêche49. Je
me rappelai qu’il s’agit là d’une forme d’anthropomorphisme, alors que Dieu le
Très-Haut, transcende toute représentation imaginaire. Comment pourrais-je donc
dire qu’il s’agit là du dieu50 de la terre et du ciel ? Puis je vis
le trône s’enrouler autour de Sa quenouille comme un cheveu. Je fus frappé de
stupéfaction. Puis je fus immergé dans l’océan de la magnificence. Ensuite II
disparut de ma vue51.
34 - Et je vis [Dieu] plusieurs
fois sous la qualification de la majesté et de la beauté. Les anges se trouvaient
avec Lui. [Ils ressemblaient aux femmes les plus belles, avec de si longues
tresses que si l’on en déroulait une, elle toucherait terre52]. Je
dis alors : « Ô mon Dieu, de quelle façon m’étreindras-Tu53? » Il me
répondit: « Je viendrai à toi des tréfonds de l’éternité sans commencement. Je
m’emparerai de ton esprit par Ma main, et Je l’emporterai54 jusqu’à
l’étape spirituelle du refuge. Là Je te verserai à boire du vin de l’imminence,
et Je te révélerai Ma beauté et Ma majesté, à jamais, de la façon même que tu
le désires, sans voile55. » Alors je vis Gabriel, Michel, Séraphiel
et Azraël - sur eux le salut - portant un vêtement de lumière d’une telle
beauté queje ne saurais le décrire. Puis je vis Munkir et Nakîr, semblables à
deux adolescents avenants et beaux. Ils jouaient tous deux du rabâb56
au chevet de ma tombe et me disaient : « Nous sommes amoureux de toi, c’est
pourquoi nous pénétrons dans ta tombe sous cette forme. » Alors toute crainte
s’évanouit57.
35 - L’un de mes amis venait de
mourir. Je vis une plaine désertique au-dessus des sept cieux. C’était une
étendue de terre rouge pleine de morts gisant dans leurs linceuls. Je demandai
: « Qu’est-ce que cette plaine ? » Ils me répondirent : « C’est le site des
martyrs de Dieu comme de Ses très purs. » Je vis une dépouille sur les ailes
des anges. Ils l’emportèrent et la déposèrent. Alors je vis Dieu - qu’il soit
glorifié et exalté - la bénir, après qu’il, le Très-Haut, les eut tous bénis.
Je demandai : « Qui est donc cette personne ? » Ils répondirent : « Ton ami. »
Je me mis alors à pleurer à chaudes larmes car c’était un adolescent qui
faisait partie des nôtres, et je le vis juché sur le faîte d’un mur des vergers
du paradis58. Je dis : « Ô maître ! qu’es-tu en train de faire ?» Il
avança la main et d’un geste il posa des rangées de pierres d’émeraude bleue
puis dit : « Je construis ceci [pour que ce soit] ta demeure et tes vergers
dans le paradis. »
36 - Je vis maintes fois Dieu le
Très-Haut entre des tentures de roses, sous des voiles de roses, dans un
univers de roses rouges et blanches. Il répandit sur moi une profusion de
roses, de perles et de rubis. Il me fut donné de boire chez Lui à maintes
reprises du vin des belles aux yeux noirs59 dans la demeure de la
sainteté. Il s’écoula entre Lui et moi des mystères de l’exultation tels que si
quelqu’un m’avait aperçu à ce moment précis il aurait pensé que je suis du
parti de l’hérésie, car il ne saurait comprendre que ceci provient de
l’exultation que Dieu le Très-Haut accorde à Ses amis, et de la manifestation
ininterrompue des grâces subtiles de Sa bienveillance. Où donc pourraient se
trouver les créatures quand s’entrechoquent les océans de l’éternité sans
commencement et le déluge de la superbe, puisque même la montagne Qâf s’éloigne
lorsque apparaissent les assauts de la majesté de Dieu - Il transcende
l’allusion de l’anthropomorphisme ? Que Dieu le Très-Haut, dispense avec bienveillance
à ces créatures une intelligence parfaite ! Ce que nous avons mentionné, ce à
quoi nous avons fait allusion, ce sont les finesses des symboles des sciences
de l’inclination et de l’amour60. C’est là même que Dieu S’est
manifesté sous la détermination singulière de la beauté et de la majesté. Et
parce qu’au sein même de la vérité de l’affirmation de l’unicité se trouvent
des océans d’ignorance61 que fuient tous les prophètes, les
envoyés, les anges et les amis de Dieu ; et que dans l’étape spirituelle de
l’affirmation de l’unicité, les feux de la superbe divine embrasent pensées,
compréhensions et représentations, Il les a fait hériter de cette inclination,
et cet amour, de cette inclination et de cette connaissance mystique. Il n’y a
nulle autre divinité que Dieu. Il transcende tout ce à quoi les intelligences
peuvent faire allusion.
37 - Une de ces nuits que je
demeurais assis sur une banquette dans ma maison, au cœur de la seconde moitié
de la nuit, alors que j’étais plongé dans la vigilance intérieure et que mes
pensées conscientes guettaient la troupe des dévoilements et l’apparition des
étendards du monde du royaume angélique, il arriva queje regardai par les yeux
des consciences secrètes les habitants des lumières des attributs, et je
tournais autour de ces yeux dans les cieux du monde caché jusqu’à ce qu’une
heure se fût écoulée. Puis Dieu m’apparut jaillissant de la lucarne de
l’éternité sans commencement, revêtu d’une qualification de majesté et de
beauté. Je vis apparaître dans le visage de la préétemité l’indice de la satisfaction,
et II me fit voir de mes propres yeux ce qu’il voit de majesté, beauté, beauté
gracieuse, splendeur et exultation. Je me sentis transporté par une
réalisation intérieure; je criais à plusieurs reprises du fait de mon
annihilation dans Sa majesté. Mais il y avait encore entre moi et Lui les
solitudes désertes du monde caché, les voiles de la jalousie divine dans
l’atmosphère immense du ‘Illiyûn62. Je voulus Le voir en m’approchant
le plus possible de Lui et je Le vis. Il sortit de l'une des pièces de ma
maison sous la plus belle forme63. Il transfigura mon cœur, et plongea
ma conscience secrète dans l’extinction de soi. Je me liquéfiai sous l’effet de
la suave douceur de Sa contemplation et de la bienveillance qu’il me témoigna.
Il m’apparut ensuite sous une autre forme, [et II S’approcha de Son faible
serviteur de la plus grande proximité possible]64. Puis Il disparut,
et II se manifesta [au sein du monde de la préétemité], venant de la source de
la divinité, [sous la détermination singulière de l’affirmation de l’unicité et
de l’unicité. Je demeurais en proie à la stupeur, immobile dans Son œuvre,
dans les rigueurs des états extatiques et les divers dévoilements qu’il
produisait en moi]. Puis II Se manifesta à moi venant [de par-delà] le trône
divin paré du vêtement de la splendeur [et de la beauté]. Alors je vis sur le
trône un voile fin tissé d’entrelacs de lumière65. Or II m’appela
de derrière [ce voile] alors qu’H n’était pas voilé par lui, si bien que je Le
vis dévoilé. Il me dit : « ô Rûzbehân ! ne t’inquiète pas de l’écoulement des
formes des opérations théo- phaniques ! Ne doute pas de ce que tu voies, car
Moi, Je suis ton seigneur l’Unique, l’Un. H ne faut pas que tu laisses ton cœur
s’affliger dans les torrents des ignorances, car Moi, Je suis à toi seul entre
toutes Mes créatures. N’envie personne, car Moi Je te ferai parvenir à l'étape
spirituelle de la vision et Je te ferai siéger à jamais, sur le tapis déployé
de Mon imminence sans aucun voile (entre Moi et toi). »
38-11 arriva que je me rende dans une contrée heureuse, et
il m’était difficile ainsi qu’à mes compagnons de la quitter car nous étions
dépourvus de montures. C’est alors que je vis le maître Abû’l-Farîs66
qui semblait sortir de sa tombe. Il dit : « N’ayez crainte ! Allez- y ! car je
suis avec vous. » Il prit les bâtons d’un de mes compagnons et passa son
chemin. Nous étions dans cet état lorsque, soudain, quelqu’un arriva accompagné
d’un guide, d’un âne et de provisions pour le voyage. Nous passâmes la moitié
de la nuit en chemin. Il y avait à cet endroit une chaîne de montagnes, et sur
un chemin de montagne il y avait une côte nommée côte du Génie. Le chemin se
rétrécit à plusieurs reprises. Nous marchions avec une extrême difficulté, et
dans un état de peur et de gêne indescriptible. Nous marchâmes de cette manière
jusqu’à ce qu’au matin nous arrivâmes enfin, soulagés, aux abords de la région
de Fasâ. Lorsque nous atteignîmes finalement la contrée où nous nous rendions,
nous descendîmes loger dans le couvent du maître Abû Muhammad al-Jawzak67.
Nous y passâmes la soirée, et nous nous étendîmes pour nous reposer. Je me
levai pour accomplir mes devoirs religieux à l’aube. Je fis mes ablutions et
j’accomplis deux prosternations. Je récitai jusqu’à la troisième prosternation,
remerciant Dieu le Très-Haut, de nous avoir délivrés de la montagne et de ses
côtes. Alors Dieu s’adressa à moi par le discours spécifique qui est inséparable
du dévoilement et de la contemplation. Il dit : «Ô Rûzbehân! pourquoi t’être
inquiété? Je suis descendu de la montagne, et Je l’ai gravie pour toi neuf
fois de suite afin de [te] protéger. » Lorsque j’entendis la parole de Dieu le
Très-Haut, en ces termes, ne subsista plus en moi un atome qui ne soit embrasé
par une flamme brûlant du feu de la superbe divine. Or si j’avais entendu dans
les montagnes ce que j’entendais dans [cette] demeure, je me serais envolé de
la cime de la montagne, et j’aurais péri. Mais II me fit percevoir la grâce de
mon seigneur et Sa compatissance étemelle, car II est miséricordieux pour Ses
saints et très compatissant pour Ses amis.
39 - Une fois, lorsque je
voyageais venant [de la ville] d’Abûn68, j’allai visiter la tombe du
maître Abû Muslim69 afin de faire pénitence pour le défaut qui
entachait mon éducation70. Or tout au long du chemin que je suivais
pour aller à son mausolée, je ne découvrai aucune tendresse dans mon cœur, et
j’en éprouvai une vive désolation. Mais lorsque j’aperçus le tombeau du maître,
je me sentis transporté par une réalisation intérieure et mon cœur s’emplit de
tendresse. Je pleurai à chaudes larmes, et je me retournai. Je vis alors les
maîtres d’Abû Yazîd, issus de la descendance du maître, et je sortis dans un
état d’extrême stupéfaction. Je m’engageai sur le chemin, et un héraut jeta un
cri dans mon cœur. Il disait : « Un châtiment est proche qui va vous frapper71.
» Je fus effrayé par cette parole car j’étais terrifié à l’idée du châtiment
qui allait me frapper. Nous voyageâmes ce même jour jusqu’à ce que nous
arrivâmes à al-Sanhâb, et nous allâmes loger dans le couvent de Hanyân, où nous
passâmes la nuit. Alors ce même discours fit éclosion dans mon cœur à plusieurs
reprises, jusqu’à ce que j’eusse accompli la prière du crépuscule, tandis que
mon cœur était saisi d’un terrible tremblement, et que ma conscience secrète
entrait en ébullition. A cet instant, je vis les lumières du monde caché et les
traces produites par Dieu. Je vis les maîtres spirituels de l’Inde me saluer,
et les maîtres spirituels des Turcs, du Khurâsân et de la Perse venir recevoir
ma bénédiction. Je vis le maître Abû Muslim Fâris ibn al-Muzaffar, le maître
Abû. Bakr al- Khurâsânî, le maître AbûT-Qâsim al-Dârajardî, et le maître Abû
‘Abdi’l-Lâh ibn Khafif72 - la miséricorde de Dieu soit sur eux tous
- tous montés sur des chevaux. Le maître Abû Muslim se mit à chatoyer comme une
perle sous l’effet de la lumière et il dit aux gens de l’époque tout en me
désignant : « La chamelle de Dieu vous est destinée en guise de signe,
laissez-la paître sur la terre de Dieu ! Ne lui faites point de mal, autrement
le châtiment serait proche73. » Je sus alors que le premier discours
était lié à celui-ci, et j’éprouvais une joie intense, qu’il m’ait comparé à la
chamelle de Dieu, car elle est le signe le plus grand. Après cela, Il me fit
entendre le discours particulier dont II a gratifié Ses amis et Ses purs, en
ces termes : « Je te ferai pénétrer dans les jardins de la sainteté et Je te
ferai voir Ma contemplation ! Ne crains rien car tu fais partie de l’élite de
Mes purs ! » Alors je vis Dieu sous la détermination de la majesté, de la
beauté, de la magnificence et de la superbe. Je plongeai mon regard
dans les raretés de l’équivocité et dis : « Mon Dieu ! Mon seigneur! Mon maître
! Jusqu’à quand ne me feras-Tu voir la contemplation particulière74
que dans le site de l’équivocité? Fais-moi donc voir la préexistence et la
surexistence dans leur pure simplicité ! » Il répondit alors : « Même Moïse et
Jésus ont perdu cette demeure. » Puis, Dieu le Très-Haut me dévoila un atome de
la lumière de Son essence prééternelle - qu’il soit loué et exalté. Mon esprit
fut sur le point de se volatiliser. Je craignis d’en mourir, et que ma vie ne
disparaisse dans la torpeur qui était mon état à ce moment. Puis je vis notre
Prophète Muhammad - que le salut et la paix de Dieu soient sur lui - les
prophètes - sur eux soit le salut -, tous les compagnons du Prophète - que
Dieu soit satisfait d’eux - et l’ensemble des maîtres spirituels - que Dieu les
prenne dans Sa miséricorde - demander à Dieu de m’accorder l’étape spirituelle
de la superbe75.
40 - Il arriva queje fus malade.
Une nuit, la fièvre me quitta, et je me réveillai après la minuit couché au
milieu des gens, comme il est de coutume chez les malades. Je me vis alors dans
l’une des enceintes du monde du plérome angélique. Des lumières me furent
dévoilées et Dieu le Très-Haut Se manifesta à moi. Mon âme et mon corps
commencèrent à vaciller. Alors Dieu le Très-Haut fit descendre Sa paix
intérieure sur moi et Il m’accorda en surcroît des ravissements d’aurore et la
douceur des secrets. Mais nul parmi ma famille et ceux qui se trouvaient tout
autour de moi ne connurent rien de cet état.
41 - Dieu le Très-Haut
m’affaiblit une autre fois. Je vis la lumière de la divinité plus blanche
encore que la perle et que la neige. Puis m’apparut, résonnant depuis la
proximité de Dieu, une musique produite par des instruments à cordes. Je
compris que cela semblait me rendre ma santé. Alors le dévoilement cessa, et
les beautés des attributs se manifestèrent. Dieu le Très- Haut, m’observa d’en
haut, de telle manière qu’il ne resta plus de distance entre Lui et moi. Je vis
alors venant de la face de Dieu le Très-Haut, une majesté, une beauté et une
splendeur telles que si les habitants des cieux et de la terre voyaient cela
ils en mourraient tous
de plaisir. Puis je vis les contrées des cieux et des
terres emplies de Lui. Je demeurai en Sa compagnie jusqu’à ce qu’il m’eût
emporté dans l’étape spirituelle de l’imminence de l’imminence au-dessus de
tout [ce qui est]. Et c’est soixante-dix mille majestés, beautés et perfections
qui se révélèrent à moi. Il m’adressa alors un discours tel que si la montagne
Qâf l’entendait, elle fondrait sous l’effet du plaisir. Tout ce qui composait
ce discours était proximité et sympathie. Lorsqu’il m’eut fait asseoir devant
Lui et qu’il m’eut prodigué toutes sortes de faveurs, Il me versa à boire de
Ses mains des breuvages que je ne saurais décrire. Et, de même, apparut venant
de Dieu une musique qui ne saurait être enfermée dans des expressions. Lorsque
je me fus apaisé, une question se posa dans mon esprit : « Où est Muhammad, et
où sont les prophètes et les envoyés ? » Alors, Dieu - que Sa majesté soit
exaltée - s’adressa ainsi à moi : « Ils ont été annihilés dans les lumières de
la préétemité. » Et je vis les prophètes sortir des lumières de la prééternité
comme des hommes pris par l’ivresse la plus extrême. Puis ils vinrent tous se
placer en face de Dieu le Très-Haut. Le premier qui marchait à leur tête était
notre Prophète - que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui -, suivi
d’Adam, de Noé, d’Abraham, de Moïse, de Jésus, et, enfin, de tous les prophètes
- que la paix soit sur eux. Le Prophète fut placé [auprès de Dieu] car il est
la plus proche des créatures de Dieu le Très-Haut. Ils formèrent un cercle et
Abû Bakr, ‘Umar, 'Uthmân et 'Alî - que Dieu soit satisfait d’eux - étaient au
milieu du cercle. Alors Dieu le Très-Haut, répandit sur la tête du Prophète,
puis II répandit sur la tête des prophètes. Puis, on vit des légions d’anges
sortir des tréfonds du monde caché. Leurs chefs Gabriel, Michel et Séraphiel avaient
la beauté de beaux adolescents turcs portant des nattes ressemblant à celles
que portent les femmes. Puis Dieu le Très-Haut, répandit sur moi des brassées
de roses et de perles, comme pour les prophètes, les anges et les quatre
califes. Alors, al-Mustafâ - sur lui le salut et la bénédiction de Dieu -
m’adressa la parole, et il m’agréa en m’embrassant le visage, comme le firent à
sa suite Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, et tous les prophètes, puis les
quatre califes. Puis Dieu le Très-Haut, fit l’éloge de Muhammad, le bénit ainsi
que les prophètes, et dit : « J’ai élu Mon serviteur Rûzbehân à la félicité
éternelle, à la sainteté et aux charismes, et Je l'ai disposé pour être le
réceptacle de Ma science et de Mon secret, afin de le rendre digne, par la
suite, de se soumettre aux dispositions de la dispersion de soi76,
et après cela, de le préserver de se rebeller contre Moi. Je l’ai placé parmi
les gens de la stabilisation de l’être et de la rectitude spirituelle, car il
est Mon lieutenant dans le monde et les mondes. Qui l’aime, Je l’aime, et qui
est son ennemi, Je suis son ennemi77. Nul refuge contre Mon décret !
nulle protection contre Mon arrêt! car Je suis “Celui qui accomplit selon ce
qu’il désire"78. »
42 - Il arriva que je me vis,
comme voit en rêve celui qui dort, sous l’apparence de l’enceinte sacrée de
Dieu le Très-Haut79; et je vis au centre de la mosquée une lumière
qui ne ressemblait en rien à la lumière qui règne dans le bas monde. Alors, je
vis la Kaaba au milieu de cette lumière, recouverte d’un vêtement tissé d’une
lumière excellente, telle que jamais je n’en avais vu de semblable. Les rayons
de cette lumière ressemblaient aux rayons qui émanent du trône divin. Je
m’émerveillai de la beauté de la demeure sacrée et de l’éclat de la mosquée
sainte, et je m’éveillai. Je me levai pour faire mes ablutions et j’entrai dans
la salle d’eau80. Je me souvins alors de ce que j’avais vu pendant
le sommeil, et j’en éprouvai une forte joie. Je réfléchissais sur ce qui
s’était produit dans le sommeil et ce qui pourrait en sortir. Il me sembla voir
comme si j’étais réveillé au milieu de l’enceinte sacrée [de La Mecque, NdA]
une foule immense des compagnons du Prophète, qui se dispersèrent puis se
rassemblèrent. Alors je vis parmi eux l’envoyé de Dieu qui avait l’apparence
d’un esclave noir d’âge mûr et qui était plus grand que les compagnons. Il
était vêtu d’un manteau de laine, sa tête était coiffée d’un bonnet pointu et
il avait deux tresses du plus bel aspect. Son visage était comme le soleil
radieux et ses joues étaient plus belles que la lumière rouge. Il était tourné
vers moi occupé à puiser de l’eau à la source de Zamzam, et c’était comme s’il
m’appelait de loin en disant : « Tu es le meilleur de ma communauté. » Je fus
fortement ébranlé par ses paroles si bien que je pleurai abondamment. Après
cela mon état s’apaisa. Or mon âme81 m’accompagnait tout au long de
ces dévoilements car lorsque je les vis je me trouvais dans la salle d’eau. Et
je demandai pardon à Dieu en moi-même des paroles que proférait mon âme. Alors
Dieu le Très-Haut me combla d’encore plus de conviction jusqu’à ce que mon
cœur ait plus de force pour ce qui m’était dévoilé. Mon âme battit alors en
retraite. Et voici la répétition de ce signe. Je me levai après cela, me
dirigeant vers la voix, or l’extase m’envahit. Je me vis comme si j’étais dans
l’enceinte sacrée. Je vis le Prophète qui semblait être saisi par un état
d’extase. Il était en train de tourner à côté de la pierre noire sur la gauche
de la Ka'aba. Gabriel était debout contre le pilier proche de la « porte de
Safâ’82 », Michel aussi était debout, à côté de Gabriel, et aussi
Séraphiel, à côté d’eux, ainsi qu’une théorie d’anges debout sur l’esplanade
de la mosquée. Je m’approchai du Prophète, en proie à un état de stupeur. Le
Prophète tourna son visage vers moi et me nomma par mon nom. Gabriel m’appela
en disant : « 0 Rûzbehân ! » et il était saisi par l’extase lorsqu’il m’appela.
Michel aussi m’appela et il prononça mon nom, et Séraphiel me nomma par mon nom
et m’appela. Il me nomma par mon nom en prononçant : « Ô Rûzbehân ! » Alors
Gabriel fut emporté par l’extase, et Séraphiel, et aussi Michel, et ils quittèrent
tous leur place pour venir à côté du Prophète. Il me sembla alors voir la
Ka'aba quitter sa place et venir auprès d’eux. Et elle dansa avec eux. Alors
Dieu se révéla à eux et je me trouvais au milieu d’eux emporté par l’extase et
paisible à la fois. Après cela, je demeurais inconscient durant une heure, puis
je m’apaisai de mon extase et de l’état dans lequel j’étais plongé jusqu’à ce
que l’aube arrive. Alors l’extase s’empara de moi, et me fut dévoilé comme un
homme qui se tenait au milieu de l’enceinte sacrée et qui transportait du sable
du centre de l’enceinte vers un autre côté, jusqu’à ce qu’apparaisse une porte
de dessous le sable. Cette porte me fut ouverte. Il entra et j’entrai à sa
suite. Je vis un autre homme qui se tenait derrière la porte. Or l’homme était
Ismaël83, et le second homme était Ridwân84. Lorsque je
franchis la porte, je vis le paradis et ce qu’il contient d’arbres, de fleuves
et de lumières que l’on ne saurait dénombrer. Et j’y vis Muhammad, Adam et
l’ensemble des prophètes, des saints, des martyrs et des anges. Et j’y ai vu
une grande foule de croyants. J’ai vu un univers tel que, bien que les cieux et
la terre se rejoignent en lui, nul n’a jamais pu ne serait-ce que décrire son
immensité et son étendue. Je n’ai pas vu dans cet univers une chose que je
n’aurais déjà vue dans le bas monde si ce n’est lumière sur lumière, éclat sur
éclat, splendeur sur splendeur, et grandeur sur grandeur.
43
- J’ai vu notre Prophète, l’ensemble des prophètes, des
envoyés et de tous les saints, montés sur des chamelles, et quant à moi je
chevauchais à la droite du Prophète. Je les vis vêtus d’habits d’or et de
perles tels qu’ils semblaient avoir une apparence unique, avançant rapidement
dans un espace qui ressemblait à la partie la plus pure de l’or rouge au milieu
du feu. Et je vis Gabriel en tête de la troupe dans cet espace comme une
colombe qui vole dans l’air. C’était comme s’ils se parlaient les uns aux
autres pendant qu’ils se hâtaient comme le soldat au moment où il se range en
ordre de bataille. Je me rappelai alors de mes compagnons et je les cherchais.
Je les vis répartis en fonction de leurs états spirituels, proches les uns des
autres. Je me retournai et voici que l’un d’entre eux chevauchait derrière
moi. Il portait un vêtement qui semblait être une lumière bleue comme je n’en
avais jamais vu. Il pressa sa monture pour me rejoindre en tenant de la
meilleure façon les rênes dans sa main, et il me parla. Nous atteignîmes la
présence de la munificence que Dieu avait disposée. Puis Dieu nous dévoila Sa
rencontre, et II nous salua, après quoi je ne pus plus voir l’une quelconque de
Ses créatures. Je demeurai tout seul stupéfait aussi longtemps que le désira
Dieu le Très-Haut. Alors Dieu le Très-Haut me dévoila le voile de la superbe,
si bien que je vis derrière le voile une majesté, une magnificence, une
munificence, un monde de majesté, des océans et des lumières qui ne sauraient
être montrés aux êtres. Je me trouvais à la porte de Sa magnificence tel un
mendiant étourdi. Il me parla depuis les dais de la magnificence en ces termes
: « O mendiant ! comment es-tu parvenu jusqu’en ce lieu ? » Je me sentis
détendu envers Lui et je dis : « Mon Dieu, mon prince, mon seigneur! C’est par
Ta faveur, Ta libéralité et Ta générosité. »
44
- Voilà pour ce que nous avons mentionné auparavant et ce
qui s’est produit durant les jours enfuis, et si je me souvenais de ce que j’ai
oublié j’en remplirais des volumes et des livres. Il ne s’est pas passé un jour
ou une nuit sans que Dieu ne veuille que, depuis le temps qui s’est écoulé
jusqu’à ce moment-ci où j'ai cinquante- cinq ans, me soit dévoilé un monde
caché et que je ne voie en lui au moins une fois ce que je pus voir des
immenses contemplations, des attributs préétemels et des ascensions sublimes.
Et ceci vient de la faveur dont Dieu le Très-Haut m’a comblé et « Il la
donne à qui II veut », car « La faveur est dans la main de Dieu. Il la
donne à qui II veut85 », « Il distingue par Sa compatissance qui II
veut36 ». Grâce soit rendue à Dieu qui a honoré Ses amis et Ses
prophètes en leur accordant ces stations sans cause instrumentale ni raison,
sans effort ni exercice, et non comme les philosophes le disent - puisse Dieu
purifier la surface de la terre de leur présence. Maintenant, après cela, mon
espoir, avec l’aide de Dieu le Très-Haut, [est de rapporter, Nd A] ce
qui s’est produit en moi, les dispositions des dévoilements, les mystères des
contemplations, les merveilles du royaume, du monde angélique, des subtilités
des discours, et ce qui apparaît durant les extases, si Dieu le veut, et II me
suffit en cela. « Quel excellent protecteur31 ! »
NOTES
1. Ailleurs,
Rûzbehân explique cette notion ainsi : « La réflexion est le gardien de la
compréhension [fahm] », et « La compréhension est la
conque de nacre qui enchâsse l’inspiration » (Shark : 634). Rûzbehân distingue très nettement imagination et réflexion.
La réflexion qui est une véritable faculté de connaissance permet de juger par
analogie. C’est à partir d’elle que se développe l’imagination qui conserve les
ambiguïtés, les signes divins, bref qui produit et garde les paradoxes (Itinéraire des esprits, § 21).
2. Le ms. de L.
Massignon corrige le texte erroné de la copie de Mashhad.
3. Il faut lire
istïbâd avec le ms. de L. Massignon au lieu d’istib’âd.
7. Nom sous
lequel on désigne habituellement le prophète Muhammad.
9. Cette
tradition est l’une des sources importantes de réflexion dans le soufisme, et
notamment chez Rûzbehân qui la cite systématiquement. Les références aux textes
dans lesquels ce propos est rapporté sont trop nombreuses pour être données
ici. Pour une analyse voir H. Corbin, L’Imagination
créatrice dans le soufisme d’ibn ‘Arabî, Paris, 1958, p. 202 et suiv., et 274, note 319 ; En islam iranien, Paris, 1971, index : « hadîth de la vision ».
10. L’expression
est tirée du Coran, où elle est citée deux fois (XXXVII = 8 et XXXVIII = 69).
Le passage fait allusion à ce dernier verset où il est question de la
multitude sublime (les anges) qui se querella à cause de l’ordre de se
prosterner devant Adam (Qushayrî, Latâ’if
al-ishârât, Le
Caire, 1983, III, p. 262).
11. Dieu a
ouvert la poitrine du Prophète pour le purifier dans sa jeunesse. Ceci est
rapporté dans le Coran (XCIV = 1). Le processus par lequel Dieu ouvre la
poitrine de quelqu’un est assimilé à la conversion à l’islam comme l’indiquent
plusieurs passages du Coran. L’imposition de la main de Dieu sur l’épaule du
Prophète se retrouve dans les récits d’ascension céleste (voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, Paris, 1988, p. 65). Rûzbehân dans tout
ce passage établit de façon nette et indubitable le lien entre le mi'râj du Prophète, prototype de l’expérience mystique, et ses
propres visions extatiques dont un certain nombre peuvent être des
réminiscences des visions de Muhammad au cours de son élévation. Rûzbehân
commente lui-même cet itinéraire dans le 'Ara is al-bayân, fol. 350 et suiv. C. Ernst souligne aussi avec pertinence la
ressemblance du récit d’ascension d’Abû Yazîd al-Bistâmî avec les récits de
Rûzbehân, qui connaissait d’ailleurs le cas de Bistâmî (Rûzbihân Baqlî: Mysticism and the Rhetoric of Sainthood in
Persian Sufism, p.
108-116, 188-194).
12. Un passage
du Rawh al-janân rapporte également des propos du maître
qui légitiment cette confusion, cette symbiose (pp. cit., p. 174).
13. Coran LXXIV
= 50-51. Ces versets traitent de ceux qui toute leur vie se sont détournés de
Dieu et sont condamnés à l’enfer. On peut semble-t-il y voir un trait dénonçant
l’origine shî'ite de la famille de Rûzbehân. La ville de Fasâ, où celle-ci
avait émigré, et où Rûzbehân naquit, est connue pour avoir été un centre
shî'ite à l’époque.
14. On pourrait
voir là une allusion à la doctrine mu'tazilite qui nie ces descriptions de
Dieu. Les opuscules de Rûzbehân portent la trace de sa condamnation acharnée de
cette doctrine au nom de son adhésion à l’ash'arisme.
15. Rûzbehân
note ce trait du fait qu’usuellement les extases sont accompagnées d’une
agitation ou commotion du corps.
16. Surnom de
Muhammad, sceau des prophètes.
17. L’homologie
entre le saint ou le maître avec le prophète est un lieu commun dans le
soufisme. L’autorité et le caractère traditionnel du saint reposent sur cette
ressemblance. C’est celle-ci qui peut d’ailleurs être source de confusion, de
sorte que le saint peut être amené à croire qu’il est prophète. Sur la
ressemblance entre saint et prophète, voir par exemple Fî’l- nubuwwa wa ma yudâfu ïlayhâ, in Musannafât-i fârsî ‘Alâ’ al- dawla Simnânî, Téhéran, 1369, p. 232. La notion
de sceau de la sainteté est limitée et explicitée un peu plus loin par Simnânî,
ce qui permet d’atténuer la portée de la parole qu’entend Rûzbehân dans ce
passage : « Par le reserit du maître dans son peuple comme le prophète dans sa
communauté, le corps des saints est vivant dans le monde jusqu’à la
résurrection, et le sceau de la sainteté est un propos absurde et est fort
éloigné de la connaissance mystique » (ibid., p. 235). En ce qui concerne
Rûzbehân, il y a une certaine ambiguïté entretenue tout au long du début du Kashf al-asrâr, ce qui correspond à l’idée qu’il y
expose selon laquelle il y a interpénétration de la prophétie et de la
sainteté. Cette idée est développée dans le Kitâb al-ighâna, voir notre introduction et tout le chapitre sur la
sainteté.
18. Rûzbehân a
lui-même composé des ouvrages concernant cette discipline. Nous en avons, C.
Ernst et moi-même, retrouvé deux manuscrits, considérés comme perdus, à
Istanbul, le LawâmV al-tawhîd et le Masâlik al-tawhîd.
19. Je suis
comme C. Ernst la leçon du Rawh
al-janân [p. 169], op. cit., p. 118, note 17. Mais on pourrait aussi bien lire : « Puis
je laissai cette terre en proie à l’émotion. »
20. Il s’agit
des quatre premiers califes, les bien guidés.
21. Le récit que
donne le Rawh al-janân de ce dévoilement est plus
développé, ce qui témoigne de l’esthétisation poussée de l’hagiographe : «
Jusqu’à ce qu’un jour que je me trouvais sur la terrasse du couvent de Pasâ à
observer le monde caché, je vis le roi des rois des prophètes, le prince de la
piété, Muhammad al- Mustafâ - que les bénédictions de Dieu soient sur lui -
ainsi qu’Abû Bakr, ‘Umar, 'Uthmân, et ‘Alî - que Dieu soit satisfait d’eux tous
- qui me faisaient face. De ce spectacle encore plus de lumières m’apparurent
venant du monde de la sainteté. Après cela, les portes de l’univers du plérome
angélique s’ouvrirent à mon cœur et les secrets du monde de majesté apparurent
à ma conscience secrète. Puis les dévoilements se succédèrent, les états
spirituels se manifestèrent, et les étrangetés de la science inspirée, les
stations cachées se présentèrent sous des apparences que l’on ne pourrait
dénombrer » (op. cit., p. 169).
22. Hormis cette
mention de Rûzbehân, on ne possède malheureusement aucune autre information
sur ce maître.
23. Sur le
château des saints et le jardin des saints, voir entre autres Rûzbehân-nâme, p. 159, 178.
24. Sur le fait
de manger des pommes comme expérience d’initiation mystique, voir le prodige
que rapporte le Tùhfa ahl al- ‘irfân, p. 114-116.
25. Comparer
avec l’expérience de Bistâmî, commentée par Rûzbehân, qui dit avoir mangé les
fruits de l’arbre de l’unité divine, qui sont des fruits de beauté et de
majesté (Sharh : 80-82).
26. Le gendre du
Prophète, quatrième calife. C’est un personnage essentiel tant pour le
sunnisme que pour le shî'isme, premier chaînon de la plupart des lignées des
grandes confréries soufies dans le sunnisme et premier imâm dans les courants
du shî'isme.
27. Le Rawh al-janân ajoute « ô Rûzbehân! » (op. cit., p. 171).
28. Le récit du Rawh al-janân comporte « soixante-dix mille seuils » au lieu de «
sept mille » (idem).
29. Le premier «
où » désigne une localisation statique, le second plutôt une direction qui
intègre donc un aspect dynamique.
30. Un récit
montre une lumière flottant au-dessus de la province de Shîrâz, et c’est la
lumière de Rûzbehân (Tuhfa ahl al-
‘irfân, p. 20 et
suiv. ; Rawh al-janân, p. 227 et suiv.).
31. Allusion à
la célèbre tradition du Prophète : « J’ai vu Dieu sous la plus belle des
formes. » Voir l’analyse qu’en fait Rûzbehân dans son grand commentaire des
traditions du Prophète, Kitâb maknûm
al-hadîth, ns.
Mar'ashî Qumm, n° 4205, fol. 558b-559a.
32. Le texte
représente une revendication à la territorialisation de la sainteté du saint,
car le saint est là, investi de la royauté par Dieu en personne. C’est ce que
les biographes rapportent des propos de Rûzbehân et de princes de Shîrâz (Tuhfa ahl al-'irfân, p. 20, 53, 65). Mais le texte pourrait
être traduit comme le fait H. Corbin : « Chacun d’eux est un ange, et toi tu
es un ange de la Perse » (En islam
iranien, III, p.
58).
33. Sur le culte
de la beauté chez les Turcs d’Asie centrale, voir par exemple Ghazâlî, Le Tabernacle des lumières, trad. R. Deladrière, Paris, 1981, p. 89.
34. L’ange
Ridwân est le gardien du paradis. Il accompagne le Prophète dans sa visite au
paradis. Voir J. Bencheikh, Le Voyage
nocturne de Mahomet,
Paris, 1988, p. 112 et suiv. Il est le seul ange cité nommément par Rûzbehân
aux côtés des quatre porteurs du trône (Sharh : 7, 261, 351). Il est aussi
nommé à plusieurs reprises dans le Coran.
35. Dans le
Coran, XXXVII = 47; LVI = 17-22, etc. Pour les Houris, voir Wensinck-Pellat, El2, art. « Hûr
», t. III, p. 601-602, et L. Gardet, « Djanna
», EI2,
t. II, p. 459-464.
36. Il y aurait
des confréries au Maroc qui feraient leurs ablutions avec le sang d’animaux
égorgés au cours de sacrifices.
37. Le Rawh al-janân ajoute: « [...] dont le sceau des prophètes Muhammad
Mustafâ a été gratifié en propre » (op.
cit., p. 171).
L’expression est d’origine coranique (Coran, XVII = 79).
38. Expression
tirée du Coran, XLVI = 35. Elle y est appliquée exclusivement aux plus grands
des prophètes.
39. Variante ne
se trouvant pas dans le texte de l’édition N. Hoca, §15.
40. Variante de
l’édition N. Hoca : « la clarté ».
41. Variante de
l’édition N. Hoca.
42. Les plus
beaux noms de Dieu qu’Adam apprit aux anges.
43. Édition N.
Hoca: «auxquelles Dieu a appelé Ses prophètes et Ses Amis en les frappant de
leur sceau ».
44. Chapitre
absent de l’édition N. Hoca.
45. Ou peut-être
aussi qu’il utilisait leurs cordes d’arcs.
46. Comparable à
celle du vent qui souffle en rafales.
47. «Le dernier
confident de Hallâj en prison», le Grand Maître, Shaykh Kabîr, est le nom par
lequel Rûzbehân désigne régulièrement Abû 'Abdullâh Muhammad ibn Khafîf Shîrâzî
(m. 37111/982), l’un des mystiques majeurs pour l’affiliation de Rûzbehân au
soufisme. Voir H. Corbin, introduction au Jasmin des fidèles d’amour, Téhéran, 1958, p. 50-67 ; sa biographie
a été éditée par A. Schimmel, Abul-Hasan
ad-Daylamt Sîrat-i Abû 'Abdoïlah Ibn al-Khafîf ash-Shîrâzî farsça tercemesi Ibn
Cunayd ash-Shîrâzî
(Ankara Üniversitesi Ilahiyat Fakültesi Yayiymlann- dan XII), Ankara, 1955.
48. Ne figure
pas dans le texte de l’édition N. Hoca.
49. Comparer
avec le manteau de laine des soufis, la khirqa.
50. L’édition N.
Hoca comporte vraisemblablement une erreur du copiste ; le mot retenu à la
place de ilah est en effet ladd ou ludd, qui rend le texte inintelligible, § 17,
p. 108,1.6.
51. Le
paragraphe 36 du ms. hikmat s’interrompt ici alors que le texte de l’édition N.
Hoca intercale, suivant en cela la leçon du ms. de Konya, un passage du § 40 du
ms. Mashhad (édition N. Hoca, § 16 p. 108).
52. Ne figure
pas dans l’édition N. Hoca, p. 104 § 1.
53. Rûzbehân
demande à Dieu de lui décrire comment il le fera mourir.
54. Variante de
l’édition N. Hoca : « en ta compagnie ».
55. Là
s’interrompt le texte de l’édition N. Hoca.
56. Sorte de
vielle à pique répandue dans le Proche et Moyen-Orient.
57. Munkir et
Nâkir sont les deux anges qui mènent l’interrogatoire dans la tombe. Leur
arrivée provoque la peur. Il en est ainsi pour Rûzbehân jusqu’à ce qu’ils lui
déclarent l’aimer (Qazwînî, ‘Ajâ’ib
al-makhlûqât,
Beyrouth, 1973, p. 96-97).
58. Il s’agit du
mur du paradis mentionné dans le récit d’ascension du Prophète ; voir J.
Bencheikh, Le Voyage nocturne de
Mahomet, Paris,
1988, p. 88.
59. Ces femmes «
aux yeux noirs » désignent certainement les Houris du paradis. C’est du reste
ainsi qu’H. Corbin le traduit {En
islam iranien, III,
p 48).
60. Dans le 'Abhar al-'âshiqîn, Rûzbehân distingue soigneusement mahabba et ‘ishq ainsi : « Le début de l’amour {‘ishq) est l’aspiration ;[...] sa vérité est l’inclination {mahabba') qui est suscitée par deux côtés, soit par les faveurs
amoureuses, soit par la vue de l’aimée {mashûq) ; le premier est vulgaire,
l’autre est de l’élite. Lorsqu’il parvient à la perfection, il est désir {shawq) ; et lorsqu’il atteint la vérité de l’immersion, on
l’appelle amour {‘ishq) » {op. cit., p. 15).
61. Comparer avec
le Kitâb al-ighâna, où nakira et ma’rifa s’appellent mutuellement dans la
dernière étape spirituelle du prophète ; la nakira ne renvoie pas ici à un défaut de savoir mais bien plutôt à la nature
même du savoir qui est submergé par l’excès de la connaissance que sont les «
océans de l’ignorance » ; l’expression est du reste la même dans le texte de Vighâna, L’Ennuagement du cœur, p. 15 et index.
62. Il s’agit de
Tune des régions du paradis citée dans le Coran (LXXXIII = 18-19).
63. Allusion au
propos du Prophète dont il a déjà été question ; voir la vision 9.
64. Les passages
entre crochets ne figurent pas dans l’édition N. Hoca, p. 108
65. La version
de l’édition N. Hoca diverge : « Je vis sur le trône un voile épais composé de
lumière » {ibid., p. 108).
66. Il est
impossible d’identifier ce maître avec précision ici. A noter qu’il existe dans
la région des montagnes de Gîlûyeh, au sud de Shîrâz, un village nommé
Abû’l-Fâris {Fârs-nâma-yi Nâsirî, Téhéran, 1367, II, p.
1493-1494).
67. Il aurait
été le premier maître de Rûzbehân à Fasâ. On ne dispose d’aucune autre
information sur son compte.
68. Ou Ayûn si
l’on suit la leçon du ms. Massignon.
69. Il s’agit
sans doute d’Abû Muslim Fâris ibn Ghâlib Fârsî Fasâ’î (m. 412h). Il aurait été
le contemporain de Sulamî, d’Abû Sa’îd ibn Abî’l-Khayr, et de Hujwîrî qui
l’aurait rencontré et en aurait tiré des informations sur les biographies de
saints et la terminologie en usage dans le soufisme. Voir Hujwîrî, Kashf al-mah- jûb, Téhéran, 1336, p. 207, 215, 410, 450-451
; Junayd Shîrâzî, Shadd al-izâr, Téhéran, 1328, p. 180-181. C’est
de lui que le shaykh Sâlbeh ibn Ibrâhîm (m. 473 h),
ancêtre du maître de Rûz- behân, aurait appris les usages des soufis (Hazâr mazâr, p. 229).
70. Il faut
suivre là la version du ms. Massignon.
72. Surnommé «
le grand maître », ibn Khafif aurait écrit une trentaine d’ouvrages. Il est
mort à Shîrâz en 371h/981. Pour les références voir le Shîrâz-nâma, p. 127 ; L. Massignon, La Passion de Hallâj, p. 192-196. Sa biographie publiée par A. M. Schimmel
a été récemment rééditée en Iran (Abû’l-Hasan al-Daylamî, Sîrat- i shaykh-i kabîr Abu. ‘Abdïl-Lâh ibn Khafif Shîrâzî, Téhéran, 1363). Rûzbehân
vénérait particulièrement ce saint comme le montrent par exemple le Kitâb al-ighâna, §87,104, et le Rawh al- janân, p. 160, 205.
73. Coran, VII =
77 et XI = 63. Sur le rôle de la métaphore du chameau et du chamelier dans les
écrits soufis, voir
M. Chodkiewicz,
Le Sceau de la sainteté, p. 133-134, 139. Chez ibn
‘Arabî, le terme rukbân, chamelier, désigne les afrâd, les pôles.
74. On peut aussi
lire avec H. Corbin « la vision qui m’est propre » (En islam iranien, Paris, 1972, III, p. 58).
75. Comparer
avec le [§ 5] de l’édition N. Hoca, où l’on retrouve la même formulation.
76. Une autre
lecture est possible en se référant à l’édition
N. Hoca
: « Les dispositions de la dispersion de soi ne l’atteindront plus après cela.
»
77. C’est la
paraphrase d’un propos de Ja’far al-Sâdiq qui révèle des réminiscences shfites
selon H. Corbin (En islam iranien, III, p. 51). Il ne faut pas
oublier toutefois que le commentaire du Coran de Ja’far al-Sâdiq était connu
et employé par les soufis parfaitement sunnites, et notamment par Rûzbehân dans
son Arâ’is al-bayân. Sur le rapport entre aversion et
amour, voir Safîna al-bihâr, I, p. 201 et suiv.
78. Coran, XI =
107 et LXXXV = 16.
79. Il s’agit de
la Kaaba, le sanctuaire sacré de La Mecque.
80. Le ms. de
Mashhad est fautif à cet endroit.
81. Il s’agit de
l’âme appétitive qui inspire le vice. C’est parce qu’il se trouve dans un
endroit impur que Rûzbehân juge être sensible aux attaques de son âme ici.
82. Bâb al-Safa
, l’une des portes de l’enceinte de la Ka'aba, au sud-est, qui mène à Safa,
l’un des endroits importants du pèlerinage de La Mecque.
83. Le fils
d’Abraham qui aurait construit la Kaaba avec son père. A noter qu’Ismâ’îl est
aussi le nom de l’ange qui garde le premier ciel dans les textes traditionnels.
Voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne
de Mahomet, Paris,
1988, p. 37, 188 note 15.
84. L’ange qui
garde le paradis, voir ici-même note 34.
85. Coran, III =
73 ; V = 54 ; LVII = 21, 29 et LXII = 4.
86. Coran, II =
105 et III = 74.
La
maturité
451 - J’ai vu au cours de certains des
dévoilements un lion jaune immense et remarquable de majesté, revêtu de la
puissance de la magnificence. Il marchait sur le sommet de la montagne Qâf2.
Il dévora tous les prophètes, les envoyés et les saints. Il restait encore dans
sa gueule un peu de leur chair, et du sang en coulait. Il me vint à l’esprit
que si j’avais été là moi-même il m’aurait dévoré comme il les avait dévorés.
Or voici que je me trouvai dans sa gueule et qu’il me mangea. Ceci est une
allusion à la fureur de l’unification et au pouvoir qu’elle exerce sur les
unifiés. Car c’est Dieu qui Se révèle depuis les déterminations de la superbe
de la préétemité sous la forme du lion, et le sens des vérités qui y ont trait
est que le gnostique est une nourriture dont se nourrit la fureur de
l’ignorance dans l’étape mystique de l’anéantissement de soi.
46 - J’ai vu au cours de certains
de mes dévoilements, alors que j’étais assis absorbé dans la vigilance
intérieure pour chasser par les filets de l’invocation des noms de Dieu, les
oiseaux du monde angélique qui volent dans l’univers du monde de majesté. Je
m’élevais dans les formes des opérations théophaniques poussé par le désir de
voyager dans la préétemité, mais il ne m’était pas possible de sortir de la
détermination formelle des opérations théophaniques. Alors je vis Dieu - qu’il
soit loué et exalté - sous la plus belle forme, qui s’éleva soudainement
au-dessus de moi en sortant du monde caché. Je ne pus me maîtriser au point que
je me mis à sangloter et à hurler. Cette forme m’emplit de stupeur. Il me
contenta en m’accordant ce que je voulais, et II attisa encore plus mon désir.
On aurait dit que de Son visage tombaient des roses blanches et II était
recouvert d’une gaze ornée de perles. Il disparut. Puis Il apparut sous une
figure plus belle que la première, jusqu’à ce que je parvienne à lui. Alors II
dit en ma conscience secrète: «Jusqu’où veux-tu avancer? » Je répondis : «
Jusqu’à l’éternité sans commencement et la prééternité.» Il dit: «Et que
demandes-tu?» Je répondis : « Mon anéantissement dans la fureur de la
préétemité, car je ne me satisfais pas de Le voir dans l’équivocité. » Il dit :
« C’est un long voyage. Je viendrai donc avec toi, et je te mettrai sur la
voie. » Nous avançâmes vers ce qui se trouve par-delà le trône, et nous
accomplîmes le voyage du mystère du monde caché. Puis II disparut et m’apparut
à nouveau après une heure, sous l’apparence de l’omnipotence. A cet endroit
même je fus anéanti, et II me traita avec bonté en disant : « Cherche-Moi dans
l’étape spirituelle de l’amour, car l’être créé et ce qu’il contient ne peuvent
affronter les assauts de Ma majesté. » Puis m’apparut une manifestation dont il
n’existe pas de plus belle, et demeura en moi la douceur suave de sa
contemplation mais pas ce qu’il m’accorda ni l’émotion qui m’étreignit. Je
demeurais donc dans la station des griefs et des plaintes à Son égard jusqu’au
moment du jour. Et je vis, entre les deux prières de l’après-midi, une lumière
brillant comme une perle mais je ne compris pas ce que pouvait être cette
lumière. Alors Dieu le Très-Haut dévoila sa main très sainte et il m’apparut
clairement que la lumière que j’avais vue provenait de la majesté de Sa main.
Or je ne vis rien d’autre de Lui que Sa main. Mais j’en tombai éperdument
amoureux car elle métamorphose les esprits, les cœurs et les intelligences. Je
n’ai jamais vu plus délicieux que ce dévoilement. Et je vis l’être créé tout
entier comme un atome entre Ses doigts. Et il me fut donné de lire Sa parole -
qu’il soit exalté : « Ils n’ont point mesuré Dieu à Sa vraie mesure. La
terre sera tout entière dans Son étreinte au jour de la résurrection et les
deux seront pliés par Sa dextre. Il est plus glorieux et plus élevé que ce
qu’ils lui associent3. » Dieu est plus élevé que ce que se
représentent les cœurs des égarés et des ignorants, et les signes apparents de
la forme visible sont les formes des réalités phénoménales, car, par
l’ensemble de Ses attributs, Il dépasse ce que les opinions et les pensées
conscientes peuvent indiquer à Son sujet, et rien ne ressemble à Son essence,
et rien n’est comparable à Ses attributs. Il est en effet tel qu’il s’est
décrit Lui-même par Sa parole - qu’il soit exalté: «Aucune chose n’est à Sa
ressemblance4. »
47
- J’étais assis en pleine nuit dans sa seconde moitié,
occupé à la vigilance intérieure, au voyage des consciences secrètes dans
l’univers des lumières, quêtant la beauté du roi tout-puissant - que soit
exaltée la puissance de Sa superbe. Soudain je Le vis sur un chemin désolé tel
que je ne saurais décrire Sa beauté - qu’il soit exalté. Il était sous la plus
belle forme et je tombai amoureux de Sa beauté et de Ses attributs.
Je désirais me rapprocher de Lui et m’unir à Lui. Il
s’arrêta non loin. Je m’approchai doucement, et II m’apparut. Puis II disparut.
Il reparut, les côtés gauches de la prééternité dévoilés. Où sont donc les
visages des gens aux beaux visages, les fiancées du monde angélique, les belles
des jardins du paradis ? où sont donc le visage d’Adam et celui de Joseph5
lorsque apparaît la beauté des attributs et des gloires de Sa face ? Dieu est
en effet au-delà de la ressemblance et de la comparaison.
48 - Je Le vis sur les routes du
monde caché qui tenait quelque chose dans Sa main. Je demandai : «Mon Dieu,
qu’est-ce que ceci?» Il répondit: «Ton cœur. » Je dis : « Mon cœur possède donc
une demeure qui est ta main ? » Il plia mon cœur qui se trouva être comme une
chose enroulée. Puis II l’étendit et mon cœur recouvrit l’espace qui s’étend du
trône jusqu’à la terre. Je demandai : « Est-ce là mon cœur? » Il répondit : «
Ceci est ton cœur, et il est plus vaste que l’ensemble de l’être créé. » Puis
II l’emporta dans l’état où il se trouvait dans Sa main vers les contrées du
monde angélique. Je L’accompagnais jusqu’à ce que j’atteigne le conseil du
mystère du monde caché. Je demandai : « Mon Dieu, jusqu’où l’emmèneras-Tu? » Il
répondit : « Jusqu’au monde de la prééternité pour que Je me contemple en lui,
pour susciter en lui les commencements des vérités, et pour que Je Me révèle à
lui pour l’éternité sans fin sous l’aspect de la divinité. » Je dis : « Je Veux
Te voir sous l’aspect qui est le tien dans l’éternité sans commencement. » Il
répondit : « Il n’y a pour toi aucun chemin qui pourrait t’y conduire. » Je suppliai
en disant : « Mais je le veux ! » Apparurent alors les lumières de la
magnificence. Je fus réduit à néant, anni- hilé. Les réalités phénoménales ne
purent plus faire face à l’orage de la superbe après cela. Puis un discours se
fit entendre dans ma conscience secrète, qui disait : « Tu connais maintenant
la signification de son propos [du Prophète] Les cœurs sont entre deux des
doigts du Compatissant qui les retourne comme II le veut. » Ce que j’ai vu
entre Ses doigts - qu’il soit exalté - c’est la dépouille des cœurs de Ses
amants qu’il retourne depuis ce monde jusqu’aux enceintes de Sa majesté.
Lorsqu’il m’eut quitté, je songeai à ce qui différencie les demeures de la
prééternité. Et ce dévoilement provoqua dans ma conscience secrète une
jubilation immense qui dura jusqu’au moment où il fait clair. Puis la
jubilation provoqua les réalisations intérieures des extases et un instant
sublime, enfin la dissolution de l’état spirituel et la joie au contact de Sa
beauté et de Sa proximité.
49 - Il m’arriva entre les deux
prières de l’après-midi que ma conscience secrète tourne dans le monde du
mystère afin d’obtenir les grandeurs du royaume angélique et les dévoilements
des secrets du monde de majesté. Mes yeux se retournèrent dans le ciel, et ce
fut comme si je voyais les portes du royaume angélique. Une lucarne s’ouvrit
sur l’un de ses cieux. Alors Dieu - gloire à Lui - fondit sur moi sous l’aspect
de la beauté incréée. Une satisfaction parfaite émanait de Lui. Mon esprit
s’envola vers Lui, et Dieu le traita avec bienveillance en lui accordant les
douceurs de l’exultation. Il dit : « De quoi as-tu besoin ? Je suis à toi car
Je suis le créateur de tout ce qui fait subsister. » Puis II me quitta et je
demeurais à goûter le délice de ce dont II m’avait empli. Lorsque je m’éveillai
au cœur de la nuit, Il m’apparut sous l’aspect même sous lequel II S’était
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
manifesté entre les deux prières de
l’après-midi. Puis II s’approcha de moi, et apparurent les réalités cachées de
Sa majesté et de Sa beauté. Il m’arracha de la porte de la condition
créaturelle, et me fit voler dans l’atmosphère de l’ipséité. Pour ce qui suit,
je ne saurai décrire mon état car, après cela, il y a l’étape des extases, des
réalisations intérieures et du discours, or ses secrets ne peuvent être
enfermés dans des expressions claires.
506 - Un jour il arriva que quelqu’un me convie
la veille à une réunion, après la dernière prière du soir, au cours de laquelle
se déroula un concert spirituel. Or le chanteur déclama ces vers7 :
Apparaît-on au matin du rouge au coin des yeux
alors que les narines des outres à vin n’ont pas saigné ?
Échanson, soulage les âmes dont les angoisses sont
montées jusqu’aux clavicules.
Les extases et les plus subtils des entretiens et des
amabilités me submergèrent venant de l’étape de l’exultation. Or il n’y a là
rien d’autre qu’intuition, extase, quelques éclosions de lumière et
illuminations, ainsi que des instants sublimes et la conjonction de ce discours
avec les secrets. Lorsque je m’apaisai, je sortis et je passai la nuit
jusqu’au matin. Je songeais à ces états jusqu’à ce que la nuit fût venue8,
et je me consacrais à prier durant le temps qui sépare les deux prières du
soir. Je me dis en moi-même : « Comment se fait-il que les merveilles du monde
caché ne se soient pas dévoilées lors du concert spirituel la nuit précédente ?
» Soudain je vis Dieu - qu’il soit loué et exalté - à travers les lucarnes du royaume
angélique s’élever au-dessus de moi sous l’aspect de la beauté et de la
majesté. Je dis sous l’emprise des conditions de l’exultation : « Où étais-Tu
lorsque je fus anéanti dans l’audition? » Le Très-Haut me répondit : « J’étais
avec toi sous cet aspect même dans lequel tu Me vois. » Je poussai un grand cri
et je hurlai. Ma conscience secrète, mon intelligence et mon cœur se
calmèrent. Je demandai : « Mon Dieu ! pourquoi alors ne T’ai-je pas vu là ? »
Il répondit : « J’étais derrière toi, et au-dessus de toi, et je te voyais, et
à ta gauche, et à ta droite, sous cette apparence. » Ce fut comme si j’étais à
nouveau à ce moment et comme si je Le voyais tel qu’il s’était décrit et se
montrait. Lorsque la moitié de la nuit fut passée, je me levai et je Le cherchai
sous l’aspect de la divinité prééternelle dénuée de l’équivocité des attributs
dans les opérations théophaniques. Je suppliais pour obtenir ceci. Alors
m’apparurent les lumières de l’essence et des attributs dans l’univers de la
préétemité, qui semblaient comme des océans qui s’élèveraient l’un au-dessus de
l’autre. Alors je vis splendeur sur splendeur, majesté sur majesté, éclat sur
éclat. Et je vis l’océan de la sainteté qui se montrait entièrement sous la
détermination de la satisfaction et l’on aurait dit que ces lumières riaient
dans mon visage. Je compris alors que cela était la station du rire. Ma
conscience secrète s’apaisa ainsi que mon instant, et m’apparurent les
commencements de l’unification. Mais demeuraient en moi les vestiges du monde
des opérations théophaniques, alors je demandai : « Mon Dieu! conduis-moi
jusqu’à Toi par l’abstraction de l’unification. » Le monde de l’être créé
m’apparut ressemblant à la pleine lune lorsqu’elle s’élève rapidement de la
cime de la montagne, ou aux rayons de flammes ardentes qui ne font pas de
fumée. Dieu le Très-Haut me fit entrer dans cet univers. J’arrachai la peau des
instruments des déterminations formelles, mais je ne pus pas m’en affranchir
complètement car cette station est la station de la sainteté, de l’abstraction
et de l’anéantissement de soi. La vérité des vérités m’apparut là dans son
évidence si bien que ma conscience secrète en fut consumée. On me dit : « Voilà
le monde de l’unicité que J’ai annoncé dans Mon livre “Rien n’est à Sa ressemblance9.’’
» Puis Dieu le Très- Haut m’apparut sous les déterminations de la beauté. Et je
vis entre quelques montagnes, là même où s’élevaient les lumières de l’étoile
des opérations théopha- niques qui sont le miroir de l’épiphanie de l’essence
et des attributs, Abraham qui recherchait Dieu et disait : « Voici mon
seigneur10. » Je vis un vieillard vénérable descendre de la
montagne. Ses yeux étaient incandescents et empreints de grandeur, ses cheveux
blancs comme la neige. Je compris qu’il s’agissait de Moïse qui descendait du
mont Sinaï. Puis j’essayai de donner une explication à mon extase et à mon
état. Je pensai aux anges et au monde du plérome angélique [qui apparurent]
pendant la durée de mon état et ce monde se dévoila à moi. Je vis siéger les
anges d’esprit, les anges de souveraineté, les anges de sainteté, les anges de
majesté et les anges de beauté. Ils portaient des vêtements de jeunes mariées
plus beaux que je n’en avais jamais vu. Je vis devant moi les deux anges, « les
nobles scribes11 », qui semblaient amoureux et follement épris
de moi. On aurait dit deux jeunes adolescents ravissants qui paraissaient
comme ivres, prudents et craintifs. Je vis Gabriel siéger au premier rang de
leur assemblée pareil à une fiancée, pareil à la lune parmi les étoiles. Il
portait deux nattes comme celles qu’arborent les femmes, longues. Il était vêtu
d’un habit rouge orné de broderies vertes. Il pleura à cause de moi et du désir
qu’il éprouvait pour moi. Il en fut de même pour l’ensemble des anges que ma
vue remplissait de bonheur, comme s’ils éprouvaient un désir extrême pour moi
et se réjouissaient de mon état.
51 - Puis je vis ce que je vis
des aspects de la beauté et de la majesté tels que les créatures ne pourraient
supporter de l’entendre raconter. J’atteignis un univers où cent mille trônes
sont plus petits qu’un atome. Et je n’ai rien vu d’autre en cela que puissance
et munificence. Lorsque j’en sortis, je vis au-dessus de tout une maison
spacieuse. Je vis les gens de ma famille assis à me décrire et à déclamer de la
poésie. Il régnait une joie comparable à celle d’une première entrevue. Je vis
toutes mes femmes assises dans la gaieté. Je vis là mes enfants et un groupe de
gens. Puis je vis ma mère qui était une femme sage et éprise de Dieu. Elle rentra
la tête dans la maison de ma famille et dit en dialecte fasawî12 : «
Hî li’l-Lâh wâlû », dont le sens est : « Il n’y a pas de divinité si ce
n’est Dieu. » Et elles évoquèrent les repas de fête. Puis je vis mon père
chevauchant un cheval roux. Il portait un vêtement de soie, et sur sa tête
était un turban d’étoffe fine. L’accompagnaient les anges qui venaient de
rendre visite à Dieu le Très-Haut. C’était un homme pieux, épris de Dieu - et
Dieu a ses amis -, qui pleurait beaucoup et était très sensible13.
52 - J’ai eu une vision au milieu
de la nuit précédente, après m’être installé sur le tapis du service de Dieu et
recherchant la manifestation des fiancées du monde caché, lorsque ma conscience
secrète s’envola dans les contrées du monde angélique. Je vis à plusieurs reprises
la majesté de Dieu dans la station de l’équivocité sous l’apparence de la
beauté créaturelle. Mon cœur ne put se contenter de cela jusqu’à ce qu’en
vienne le dévoilement de la majesté étemelle qui consume les consciences et les
pensées. Alors je vis un visage plus vaste que les cieux, la terre, le trône et
le piédestal réunis, d’où effusaient les lumières de la splendeur. Or, bien
qu’il transcende les ressemblances et les comparaisons, j’ai vu Sa splendeur -
qu’il soit exalté - de la couleur de la rose rouge. Mais c’était monde après
monde, comme si des roses rouges effusaient de Lui, sans que je puisse en voir
la fin. Alors mon cœur se souvint du propos [du Prophète] : « La rose rouge
émane de la splendeur de Dieu le Très-Haut. » Et cela dépend de la capacité de
représentation de mon intelligence. Mais si, à cet instant, j’avais été pourvu
d’un des yeux de la sainteté, je L’aurais vu de la manière même dont on Le
verra au jour de la résurrection, si Dieu le Très- Haut le veut, par l’œil
externe sous la qualification de la préétemité, de la splendeur et de
l’antériorité éternelle qui est pure de toute ressemblance avec les phénomènes.
53 - Une fois j’étais assis en
pleine nuit, et cela faisait longtemps que je demeurais dans la vigilance mais
je ne voyais rien, et aucune porte du royaume angélique ne s’ouvrit à moi.
J’étais stupéfait. Ma poitrine se comprima à cause de l’absence, et je me
sentais oppressé. Une pensée survint dans mon cœur : « Où es-tu lors de la
descente de Dieu? C’est l’instant de la descente. » Alors je vis Dieu - qu’il
soit loué et exalté - sous la qualification de la préétemité apparaître des
tréfonds de l’éternité sans commencement. Je criai. Je fus frappé de stupeur.
Je fus submergé par l’extase. Le sang de mon cœur s’envola jusqu’à ma tête, et
je Le vis sous l’aspect de la vénération, de la magnificence, de la superbe, de
la majesté et de la beauté jusqu’à ce qu’il soit proche du trône et du
piédestal. Il répandit la clarté de Sa majesté sur le trône, le piédestal, et
les cieux tous ensemble. Puis II approcha du septième ciel et les anges se
prosternèrent devant Lui. Puis II s’arrêta jusqu’à ce que soit passé un certain
temps, et fit de même dans chaque ciel jusqu’ à ce que Sa bénédiction parvienne
au ciel du bas monde. Et la lumière de Sa munificence enveloppa toute chose.
Une heure passa. Il me dit : « Ô seigneur Rûzbehân ! » Il étendit sur moi
l’exultation par Sa majesté, et II dit : « Qui est donc celui qui doute que Moi
Je sois Dieu ? » Puis II dit : « Te reste-t-il quelque doute que Je Me sois
dévoilé pour toi et que Je t’ai choisi par cette station? Il n’en existe pas
d’image qui vienne des dispositions des entretiens nocturnes. » Puis Sa lumière
parut dans les régions de la terre, et je vis la totalité de la terre être une
image équivoque. J’ai vu Dieu le Très-Haut Se manifester de [la montagne] Qâf à
[la montagne] Qâf. Puis II Se révéla à partir de [la montagne] Qâf et de
l’ensemble des montagnes. Puis Il Se révéla à partir du mont Sinaï. Il Se
révéla sous l’aspect de l’équivocité jusqu’à ce que furent passées plusieurs
heures. Puis II me fit hériter ces stations en premier en tant qu’amour
accompagné de l’affirmation de l’unicité et de l’ignorance dans la
connaissance, et en second lieu l’amour accompagné de la connaissance. Il me
témoigna Sa faveur en me révélant les beautés des attributs et me dit : « Voilà
ce qu’est ma descente. » Les phénomènes ne peuvent subsister sous les pas de la
fureur de la prééternité. D’où descend-il ? dans quelle direction descend-il ?
[Comment le dire] alors que les êtres disparaissent tous sous la lumière de Sa
superbe, et qu’ils sont comme le plus petit grain de moutarde attrapé par le
maillet de Sa magnificence. Puis II dit : « Retourne dans le monde de la
prééternité. » Et le moment du secret revint. Puis je Le vis. C’était comme
s’il disparaissait morceau par morceau, jusqu’au moment où je Le vis qui se
trouvait au-dessus de toute chose comme la graine la plus petite. Puis elle
diminua de plus en plus. Mais mon regard ne pouvait s’arrêter de Le contempler.
Puis II m’apparut et c’était comme si je voyais un tapis étendu sur l’enveloppe
de la graine. Mais à côté de Lui il n’y avait ni Mustafâ, ni Moïse, ni Adam, ni
Noé, ni Abraham. Je vis l’ensemble des prophètes. Je me tenais debout devant
eux. Ils étaient tous en train de danser sous l’effet de l’extase14.
Ils étaient soulevés par le désir, et ils parlaient sous l’effet de la stupeur.
Je me trouvais comme un bel adolescent entre eux et Dieu. [Lextase, NdA]
s’empara totalement de Mustafâ et de Moïse, si bien que Mustafâ fut dépouillé
de ses vêtements sous l’effet du désir, et je n’ai jamais rien vu de tel chez
d’autres prophètes. Puis je vis au-dessus de moi une atmosphère de lumière
blanche du haut de laquelle tombaient des perles fines. Elles émanaient de la
beauté de Dieu, et tombaient sur moi, mais on ne peut enfermer cela dans des
expressions claires caries intelligences ne peuvent l’expliquer. Puis ce monde
disparut de ma vue. Et je fus occupé par les qualifications des instants. Quant
à ce que j’ai oublié dans ces dévoilements, si les deux mondes des génies et
des hommes en voyaient ne serait-ce qu’un atome, ils fondraient sous l’effet de
Ses gloires. En effet, Dieu est au-dessus de toute description car elle ne peut
convenir à l’excellence de Sa munificence.
54 - Dans la station de
l’humilité, je vis mon âme anéantie et je dis : « Je suis la plus petite de Tes
créatures, je suis Ton serviteur, le fils de Ton serviteur. » Alors les
assauts de l’affirmation de l’unicité et de la magnificence s’abattirent sur
mon cœur. Il dit : « Qui es-tu pour prétendre être mon serviteur? » J’eus honte
envers Dieu le Très-Haut à cause de mes paroles, et je dis : « Par quel
attribut pourrai-je confesser [l’unité] quand dans Ton royaume je suis une
chose parmi les choses ? » Il répondit : « Tu ne seras pas un confesseur de
l’unité tant que seront loués et ton âme et ce qui du trône jusqu’à la terre
est autre que moi15. » Je demeurai dans un voile immense, étourdi,
incapable de prononcer un mot. Soudain me vint à l’esprit une partie de Son
invocation. Il me fit connaître mon anéantissement en Lui et mon désir pour
Lui. Il m’apparut clairement dans les déserts arides du monde caché, et II fit
allusion à Lui-même pour moi en disant : « Je suis à toi. » Je fus ravi par
l’extase et mon cœur se réjouit. Puis il approcha sous la belle apparence
propre aux Turcs16. Mon âme et mon cœur s’évanouirent dans Sa grâce
et Sa beauté. Il approcha de moi et dit : « Ici, ta poitrine ne se sent pas
oppressée par la confession de l’unité car, à cet endroit même, elle est une
ruse. Tu es en effet Mon témoin tandis que Je suis revêtu de l’aspect de la
grâce et de la beauté. » Puis II m’apparut de tous les côtés à la fois avec les
couleurs du vêtement de la beauté. La passion, le désir et l’amour s’emparèrent
de moi au point que je découvris que mon âme avait fondu sous l’effet de la
douceur de mon état. Si je décrivais ne serait-ce qu’une partie des vérités
occultes des attributs que j’ai perçus de Lui, les vérités de la condition
seigneuriale rempliraient complètement le monde. C’est là la station des amants
qui ont bu les océans de l’unification dans les premières connaissances
mystiques. Et l’autre c’est être sur la profonde mer de la superbe dont la
houle fait des adeptes de la connaissance et de l’amour les héritiers des
ignorances des vérités. Ce sont ceux à qui, lorsqu’ils sont dans la station de
l’anéantissement de soi, ne reste aucun œil qu’il ne soit effacé, aucun cœur
qu’il ne soit oublié, aucune intelligence qu’elle ne soit annihilée, aucune
conscience secrète qu’elle ne soit dispersée. Gloire à celui qui transcende
l’allusion de tous ceux qui le désignent, et l’expression claire de tous ceux
qui le définissent.
55 - Je recherchais Dieu dans le
monde caché. Or chaque fois queje le cherchais survenait quelque réalité ou
représentation imaginaire. Je demandai l’aide de Dieu contre cela, si bien
qu’il me fit pénétrer le sens de Sa douceur, et qu’il fit sortir ma conscience
secrète des contrées de l’être. Je parvins à l’océan de l’amour qui était plus
vaste que l’univers. Puis je traversai cela jusqu’à ce que j’arrive à l’océan
de la connaissance. Je le traversai et j’arrivai à l’océan de l’unification. Je
le franchis si bien que je parvins à l’océan de l’ignorance et de la
magnificence. Je le franchis à son tour et j’arrivai à l’océan des attributs.
Puis j’atteignis l’océan de l’essence. Je fut frappé de stupeur en m’apercevant
de l’absence de la vérité de Dieu. Je restai tranquille quelques heures. Alors
II Se manifesta à moi sous l’aspect de la majesté et de la beauté, et tout ce
que je pus voir était une goutte d’eau dans la mer en comparaison de Sa majesté.
Ses faveurs me soulevèrent jusqu’à l’extase et l’état spirituel, et je restai
là des heures. Puis II disparut de ma vue. Je m’éveillai alors. Or après que je
me fus réveillé comme à mon habitude, voilà que ma poitrine fut oppressée pour
cette raison même.
56 - Lorsque j’en eus fini, je
m’assis, occupé à la vigilance intérieure. Je méditais et je me disais : « Mon
instant est passé », lorsque mon cœur se mit à tourner dans le monde caché à la
recherche des états, des extases, du dévoilement et du discours. Soudain, je
vis Dieu - gloire à Lui - sous la détermination de la grâce et de la beauté, et
Sa splendeur répandait des roses rouges - que Sa gloire soit exaltée. Je
poussai un cri et je demeurai plusieurs heures plongé dans l’extase. Puis il
disparut de ma vue. Ma conscience secrète voyagea dans le monde du royaume
angélique jusqu’à ce qu’elle rompe avec les phénomènes et qu’elle atteigne le
voisinage auguste de la magnificence. Mais la beauté de Dieu - gloire à Lui -
ne se dévoila pas à elle. J’étais animé par la perfection du désir de Dieu le
Très-Haut. Tout enfant appartient à son père par le sein de sa mère. Puis ma
conscience secrète s’arrêta. Puis j’implorai humblement, parlant sous l’emprise
de l’exultation. Puis le désir et l’amour dominèrent car ils conduisent
l’action des amants. Puis je dis ce que je dis par une parole qui succède à
l’exultation et à la pétulance. Puis m’apparurent les premières lueurs des
aurores des attributs. Et, quand apparurent les degrés des décrets qui
régissent les phénomènes, je ne vis rien des changements qui affectent les
phénomènes qu’ils ne soient anéantis aussitôt. Puis ce fut comme c’était. Puis
II dit - gloire à Lui : « Que le trône et le piédestal disparaissent. » Et ils
disparurent tous les deux. Puis II dit [la même chose] au paradis, au feu de
l’enfer, aux cieux et à la terre. Puis II dit à Ridwân : « Les hôtes du
paradis auront ce jour-là le plus beau séjour et la meilleure halte17
», voulant ainsi décrire leur station. Le monde de l’auguste voisinage me fut
dévoilé. Je vis une chose plus belle encore. J’y vis les anges, les prophètes,
les Houris aux beaux yeux et les palais. Tout ceci était empli des lumières de
Dieu - gloire à Lui. Je vis au milieu des arbres du jardin [du paradis] un
arbre turquoise qui ressemblait au palmier18. Il était incliné sur
l’herbe humide et parlait. Si cet arbre apparaissait avec sa grâce et sa beauté
aux habitants du bas monde, ils en mourraient tous de désir.
57 - Puis je vis mon épouse dans
l’un des jardins, devant Dieu - gloire à Lui - alors qu’elle Le quittait. Je
vis les qualités de Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect de Turcs. Puis je vis
mon épouse dans l’une quelconque des chambres du paradis devant Dieu, et ces
chambres étaient de jacinthe rouge. Ma femme était assise auprès de Dieu au
bout d’une banquette comme si elle était en train de m’attendre. Puis
j’entendis, venant du monde caché, Sa parole, le Très-Haut : « Et ceux qui
furent vertueux parmi leurs pères et leurs épouses19. » Je
réfléchis sur ce discours, puis me revint à l’esprit le début du verset où le
Très-Haut dit : « Les jardins d’Eden où ils entreront ainsi que ceux qui
furent vertueux parmi leurs pères et leurs épouses et leur descendance 20.
» Je compris que cela était une bonne nouvelle qui m’était adressée, et je
m’assis à l’aube à contempler le lever de l’étemelle aurore.
58 - Sur ces entrefaites me fut
représenté dans mon cœur le souvenir de la vision par l’œil qui se produit dans
la station de l’équivocité. Je me souciais alors d’isoler la préétemité des
réalités phénoménales. Dieu m'apparut dans l’assemblée de la sainteté. Il avait
revêtu, le Très-Haut, la forme d’une gracieuse beauté telle qu’elle suscite
l’inclination de Ses amants. Il approcha de moi et dit : « Allons ! il n’y a là
rien qui doive préoccuper ton esprit », comme s’il Lui répugnait, le
Très-Haut, que je me soucie de maintenir Sa transcendance à l’égard des
représentations imaginaires. Puis II adoucit mon cœur en Se manifestant sous
une forme qui correspondait au secret de mon amour. Je demeurai dans l’extase
et l’état mystique jusqu’à l’aube, à soupirer et à verser des torrents de
larmes. Puis II Se montra chaque heure revêtu d’un autre attribut des
caractères des lumières de la prééternité. Puis II disparut de ma vue. Et
revint dans mon cœur le souvenir de la prédication et du sermon que je faisais
du haut des chaires. Et II dit : « Mon secret est bien ce que tu as prêché
depuis longtemps pour servir de guidance aux créatures et être Mon annonce des
belles faveurs qu’ils recevront de Dieu - gloire à Lui. »
59 - J’ai vu la présence emplie
des anges très proches siégeant sous les dais de la gloire. Je vis Dieu -
gloire à Lui - tandis que l’ensemble des prophètes et des envoyés attendaient
assis sur la chaire. Lorsque je m’assis [en haut de la chaire] et queje
mentionnais les mots de la reconnaissance mutuelle, les anges pleurèrent ; et
de même les prophètes. Il écouta - gloire à Lui. Apparut une lumière de
satisfaction émanant de Sa personne comme s’il était en accord avec eux. Dieu
est élevé. Il dit : « Il en sera ainsi au jour de la résurrection. » Ô mon
fils, celui qui soupçonnerait ces dévoilements de n’être que des affabulations
destinées à jeter dans l’anthropomorphisme, celui-là n’atteindra certes pas
l’union, et n’obtiendra rien quand bien même il respirerait le parfum des
arômes de la sainteté et de l’intimité, car ce sont là des expériences de la
réalité sainte, des préceptes de la réalité de gloire et des stations qui
appartiennent aux adeptes de la négation d’entre les gens du terme21.
Les gens de la théophanie, quant à eux, savent bien que ce sont là des
prescriptions de la
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
souveraineté, et l’émergence des
lumières de la prééternité et les déterminations individuées des attributs qui
se produisent par l’intermédiaire des opérations théophaniques.
60 - J’attendis le lever du matin
de l’union. Une heure passa ainsi. J’eus un dévoilement. C’était comme si je me
trouvais sous la montagne Qâf. Je vis le joyau de la faveur. Dieu arriva de
derrière elle, et le monde apparut. Je vis la montagne Qâf, et la terre qui
s’était unie à elle resplendissant de la lumière de Sa majesté et de Sa beauté.
Ses attributs et Son essence parurent si bien que la terre trembla et que les
montagnes furent aplaties. Et j’en éprouvai une immense frayeur. Je m’éveillai.
Plus de la moitié de la nuit passa et rien ne me fut donné à voir du monde du
royaume angélique si ce n’est quelques réalisations intérieures. Mais lorsque
arriva le moment de l’appel à la prière, je vis Dieu - gloire à Lui - venir à
moi du côté de la constellation de l’Ourse. Il vint à ma rencontre jusqu’à ce
que je sois réuni avec Lui. Puis je Le vis comme s’il venait du monde caché. La
constellation de l’Ourse était comme sept chambres. Ces chambres
m’apparaissaient depuis le monde caché. Je Le vis. Il apparut depuis leurs sept
lucarnes, et II Se trouva auprès de moi sous un aspect qui inspire la révérence
et le respect. Puis je vis un grand nombre de gens qui venaient du côté de
Médine. Lorsque je les vis, je vis l’ensemble des prophètes, des envoyés, des
anges et des saints. Le Prophète se trouvait au milieu des prophètes et des
envoyés. Devant lui il y avait ses compagnons, et devant les prophètes il y
avait les maîtres soufis. Je vis parmi eux al-Sarî al-Saqatî22, qui
était le plus grand d’entre eux, comme un chambellan. Il portait la robe
d’apparat des princes et un
manteau de soie bleue. Sa tête était coiffée d’un bonnet
richement orné. Il tenait à la main un arc armé d’une flèche avec laquelle il
écartait les gens de devant les prophètes. C’était le chambellan de notre
Prophète. Ils vinrent tous ensemble. Alors le Prophète se tint sous ces
chambres accompagné de toutes ces personnes et leva la main comme pour
intercéder auprès de Dieu le Très- Haut.
61 - Je Le vis après la moitié de
la nuit comme s’il apparaissait dans mille beautés parmi lesquelles je vis la
splendeur de l’auguste image, car « Il possède l’image auguste [dans les deux
et la terre]. Il est le Puissant et le Sage »23. On aurait dit
la splendeur des roses rouges. Or c’est là une image, et Dieu a averti de
prendre garde qu’il ait une image : «-Il n’y a rien qui soit à Sa ressemblance
24. » Mais je ne saurais Le décrire sans recourir à une
expression intelligible. Cette description ne provient donc que de ma
faiblesse, de mon impuissance et du peu de compréhension que j’ai à saisir les
déterminations de la préétemité. Dans les vallées de l’éternité sans
commencement sont des déserts arides et des étendues désolées dans lesquels
tournent les dragons des réalités de fureur. Si l’un d’entre eux ouvrait la
bouche il avalerait d’un coup les êtres et les phénomènes tout entiers. Qu’il
prenne garde celui qui décrit le Puissant préétemel ! que l’ensemble des
esprits et des consciences secrètes se sont noyés dans les océans de l’unicité
et qu’ils se sont abîmés dans les gloires de Sa magnificence et de Sa superbe.
62 - Je fus en Sa compagnie dans
mille des assemblées de l’exultation. Et II fut avec moi dans mille
assemblées, me témoignant de la bienveillance jusqu’à m’enflammer d’amour pour
Sa grâce et Sa beauté. Et cette douceur demeura en moi. Puis je Le vis. Il apparut
alors que j’étais préoccupé à cause de l’un de mes enfants. C’était comme s’il
S’approchait de Lui, qu’il le soulevait et qu’il lui prodiguait Sa faveur. Il
dit : « Voici mon lieutenant. » Puis II le revêtit de la robe d’honneur des
grands. Puis II S’immobilisa, et il y avait avec Lui les anges rapprochés. Puis
II me fit tournoyer dans les sphères célestes jusqu’à ce qu’il m’eût emmené
tout près du seuil de la superbe. Lorsque je regardai dans le monde de la
superbe, je ne vis rien d’autre dans ces mondes que lumières chatoyantes et
brillantes telles que je ne pouvais les regarder tant les éclairs des lumières
de la superbe étaient forts. Je vis un monde blanc dans lequel se trouvaient
les mines originelles. Et ceci est la présence du Puissant - que soit exaltée
Sa majesté. Je la vis vide de toute créature. Là, je vis Dieu - gloire à Lui -
qui venait vers moi comme s’il voulait me faire voir Sa personne et me
prodiguer Ses faveurs. Lorsque je Le vis, ma conscience secrète bouillonna sous
l’effet des désirs qu’elle éprouvait pour Lui. Mais je ne pus venir auprès de Lui
à cause de Son immense majesté. Je demeurai une heure. Puis je [Le] vis dans le
monde de la prééternité sous la détermination de la superbe et des gloires.
Puis je Le vis sous la forme d’Adam, et dans mon cœur me revint à l’esprit le
secret de l’affirmation de l’unicité. Il fit apparaître Sa main. Je vis dans Sa
main ce qui ressemblait à une petite fourmi. Mais je ne compris pas ce que
c’était. Il dit : « Ceci est le trône, le piédestal, les cieux, la terre, les
pléiades, et le paradis. » Puis II m’inspira Sa parole, le Très-Haut : « Ils
n ’ont pas mesuré Dieu à Sa vraie mesure. Car au jour de la résurrection la
terre sera tout entière une poignée en Sa main et les cieux seront ployés en Sa
dextre. Qu’Il est glorieux25. » Je me souvins du propos du
Prophète: « L’être créé est dans les deux poignées du Compatissant plus petit
qu’un grain de moutarde26. » Puis II m’apparut sous l’aspect de la
beauté et de la majesté. Puis II m’abandonna dans la station de l’amour en
disparaissant. Lorsque je m’assis dans la station de la vigilance intérieure
pour chasser les oiseaux des mondes cachés, je vis Dieu - qu’il soit loué et
exalté - entre le trône et le piédestal d’une beauté et d’une majesté telles
que l’on ne saurait les décrire. Le trône et le piédestal étaient comme deux
trésors dont les portes auraient été ouvertes. Puis II les referma, car ce sont
tous deux les lieux où sont déposés les secrets destinés à l’une des beautés de
Ses attributs. Il dit, parlant la langue de la préétemité : « Ceci n’est-il pas
à toi? et n’est-ce pas là ton présent ? », jusqu’à ce qu’il ait ravi mon cœur
par les finesses de Son œuvre dans le dévoilement de Sa beauté et de Sa majesté
et qu’il m’ait transformé à l’image des fous par la domination de la stupeur.
Mon désir pour Lui augmenta. Je jouis de Sa beauté et II m’entoura de
prévenances. Des heures passèrent ainsi. Puis II disparut. Puis II fit
apparaître les chambres nuptiales de l’intimité. Il me fit tournoyer dans les
voiles de la majesté au sein de la demeure de la majesté. Je Le vis au milieu
de toutes Ses chambres nuptiales et de tous les voiles. Je vis les assemblées
de l’intimité dans ces chambres27. Je m’assis sur tous les tapis et
II me révéla Sa personne sous le plus bel aspect. Il me versa à boire les
breuvages des proximités. On aurait dit que j’étais dans ce lieu comme une
jeune mariée se tenant devant Dieu - gloire à Lui. Ce qui se passa ensuite ne
peut être traduit par des expressions claires. Gloire à Celui qui est affranchi
de l’allusion de tout négationniste28 et de la description de tout
anthropomorphiste.
63 - Quant à moi, je L’ai vu dans
soixante-dix mille stations d’entre les stations des dévoilements. Puis je
revins à mes propres attributs si bien que ce qu’il me resta de la science de
Ses attributs et de la connaissance de Son essence est plus petit encore qu’un
grain de moutarde. Car si mon esprit, mon intelligence et mon cœur sont dans
les océans de la connaissance, de l’ignorance, de la sainteté, de la
transcendance, de la prééternité et de la permanence par la détermination de
la stupeur, c’est soumis aux devoirs de l’anéantissement de soi. Gloire à Lui
qui fait voir Sa personne au peu de sagacité de leur recherche d’une manière
qui convienne à leurs natures. Il transcende le changement par Sa solitude, et
la nature créée ne peut en parcourir la circonférence. Je contemplais Dieu -
gloire à Lui - et j’attendais les dévoilements des attributs et des lumières
de l’essence. Alors Dieu apparut à mon cœur - gloire à Lui - revêtu d’un visage
préétemel sans comment. C’était comme si je Le regardais par l’œil externe. Le
monde caché chatoyait sous l’effet de l’apparition de Sa splendeur. Puis II
disparut, et reparut plusieurs fois.
64 - Je vis une lumière immense
du côté de Médine, qui avait envahi le quart du ciel et de la terre qui étaient
unis à la lumière. Lorsque je vis cela, je compris que cette lumière était la
lumière de Mustafâ qui se trouvait au milieu de la lumière de la révérence. Je
ne pouvais la regarder du fait de l’empire de Sa majesté et de Sa révérence. Je
vis devant la lumière l’un de mes compagnons qui faisait l’appel à la prière.
Il avait un corps immense, et il inspirait un respect et une vénération
immenses. Puis je vis Adam, Moïse et l’ensemble des prophètes, qui faisaient
l’appel à la prière en face de la lumière de Mustafâ, et me recommandaient la
présence. Lorsque Mustafâ arriva à la station bénie, j’entendis Dieu - gloire à
Lui - dire soudain : « Ô Muhammad! Confesse l’unique! Confesse l'unique! » Et
II faisait allusion par cela à Son unicité, et à la disparition de tout ce qui
n’est pas Sa munificence. Une heure passa. Puis je vis Mustafâ dans une chambre
de la présence. Il était assis, et il était comme la rose rouge. L’éclat de la
rose rouge émanait de son visage. Les mèches de ses cheveux étaient dévoilées.
Dieu le Très-Haut apparaissait à travers son apparence. Puis il m’appela en
employant mon nom en ces termes : « Ô Rûzbehân ! » La lumière de Sa superbe et
les gloires de Sa face - qu’il soit exalté - consuma toutes les créatures qui se
trouvaient sur cent mille fois cent mille para- sanges. Et nul ne put
L’atteindre. Ceci fait allusion aux assauts de Sa majesté qui sont tels que les
créatures disparaissent dès les premiers moments de leur manifestation. Puis
Dieu le Très-Haut me fit approcher de Lui. Il m’accorda d’entrer dans la pierre
de l’union. Et j’étais comme l’enfant dans le sein de sa mère. Il m’entoura des
égards que l’aimé a envers l’amant. Puis la houle des océans de l’unicité me
saisit et Sa superbe immense m’anéantit. Le Très-Haut dit : « Me voici ! N’aie
pas de doute à Mon sujet ! Je suis le Munificent, le Puissant, ton Dieu et le
Dieu de toute la création. Tu t’inquiètes de la représentation qui t’est venue
à l’esprit, mais c’est là une vision de Moi et le dévoilement de Ma majesté qui
te sont réservés. » Puis je me vis dans les pays de Dieu le Très-Haut et dans
les capitales du monde caché. Et, à chaque endroit de la contemplation de Dieu
le Très-Haut, je vis le vêtement de la grâce et de la beauté. Lorsqu’il me fit
tourner dans l’univers des mystères, Il me fit voir ce qu'il me donna à voir.
Puis je vis le paradis et ce qu’il contient, les belles Houris, les châteaux,
les arbres, les fleuves, les lumières, les prophètes, les saints et les anges.
Je vis la belle stature de Dieu comme si elle était une lucarne ouverte sur le
monde de la préétemité. Et je vis Dieu - gloire à Lui. Je dis : « Instruis-moi
au sujet du paradis. » Il dit : « Ô gens du paradis ! Je viens soixante-dix
mille fois par jour du monde de la préétemité jusqu’à cette lucarne pour
regarder le paradis par désir de rencontrer Rûzbehân. » Sa face - qu’il soit
exalté - avait l’apparence de la beauté et de la majesté, si bien que le
paradis fut empli de grâce et d’intimité. Je fus moi-même heureux de cela, et j’éprouvai
un tel bonheur que mon cœur aurait pu s’envoler avec ma forme corporelle. Je
vis s’emparer de moi les extases issues des plus subtiles réalisations
intérieures du monde caché. Et ce sont là les commencements des
contemplations. Puis la beauté de Dieu - gloire à Lui - m’apparut sous une
forme gracieuse, tellement proche de moi qu’il ne restait plus entre moi et Lui
ni voile ni éloignement. Dans la condition de l’amour, Il me révéla quelque
chose de la beauté de Ses attributs qui emporta ma tranquillité et ma quiétude.
Il me conserva dans la station de l’intimité et la quiétude de l’esprit. Un
moment s’écoula, qui dura la seconde moitié de la nuit, et j’étais entre le
sommeil et la veille. Il m’apparut dans un monde empli des gemmes de la sainteté.
U était - le Très-Haut - parmi ces gemmes revêtu de la forme d’Adam. Il portait
un habit de fine gaze. Il me parla et me tint un discours. Il me prodigua Sa
faveur et me plongea dans le sommeil, si bien qu’une heure passa. Puis je
m’éveillai, songeant à mon état. Lorsque j’eus prié deux prosternations,
j’attendis l’apparition des lumières du monde caché et l’émergence de l’éclat
de l’éclair de la préétemité. Je vis Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect même
sous lequel je L’avais vu entre le sommeil et la veille comme s’il se trouvait
dans ma maison. Puis II S’approcha de moi jusqu’à ce que je Le voie
clairement. Puis ma conscience récita : « Puis II S’approcha et demeura
suspendu. Et II fut à deux longueurs d’arc ou plus proche29. »
Il me fut donné par cela de connaître une extase, une intimité, une sobriété et
une ivresse. Je demeurais en cet état jusqu’au moment de l’aube. Je fus le
témoin de la contemplation de Son épiphanie qui semblait être comme la rose
rouge. Puis II m’appela et dit : « Est-ce que la fourmi ne se charge pas de
porter les fardeaux de Mes secrets ? » Il voulait dire par là que les cœurs des
fourmis sont emplis des subtilités de Ses secrets. Et c’est là un discours qui
contient l’apparition des réalités de fureur, de la superbe et de la
magnificence.
65 - J’étais en quête de Dieu -
gloire à Lui - après que se furent écoulées sur moi les dispositions des
extases qui ne sont pas causées autrement que par le désir et l’excitation. Et
c’est là ce qui est acquis par la fine pointe des consciences secrètes à partir
de l’observation des lumières de la théophanie, car II ne Se montre pas aux
intelligences autrement que par ce qui les éloigne. Les portes du monde caché
s’ouvrirent et je vis des océans comme des perles blanches, tels qu’entre les deux
s’ouvrait un intervalle. Je vis Dieu - gloire à Lui - par-dessus l’intervalle
d’une grâce et d’une beauté parfaites. Il tourna Son visage vers moi avec
bonté et bienveillance. Je demeurai là plusieurs heures en proie à l’extase et
au dévoilement. Puis ce fut dans une contrée immense qui se nomme le Pays de
Dieu le Très-Haut. Je tournai dans ce pays à la recherche de Dieu. Je ne vis là
que des vestiges de Son existence. Mais II ne Se dévoila pas à moi par un
dévoilement destiné à la vision. Puis je vis Dieu le Très-Haut qui portait
l’habit de la majesté. Il m’appela. Puis II s’approcha de moi sous une apparence
dont je n’arrive pas à me souvenir. Je demeurai dans Sa contemplation comme un
enfant amoureux et transi.
66 - Un jour je fus précipité
dans l’océan du désir. Le remous de l’abîme de la superbe m’emporta jusqu’à la
station de la contemplation de la surexistence. Je vis Dieu - gloire à Lui -
qui me dévoila de Sa beauté et de Sa majesté les éclairs des gloires de Sa
face. Je restai à contempler Sa beauté au comble de l’ivresse. Mon esprit fut
presque arraché et mon intelligence presque anéantie; mon cœur fut près de
s’envoler; ma conscience secrète fut presque annihilée. Mais mon corps demeura,
en proie à la meilleure réalisation de Sa contemplation. Il avait le visage
tourné vers moi comme s’il - le Très-Haut - manifestait les beautés de Sa
majesté qui ravissaient mon cœur.
67 - Au moment de l’aube il me
sembla voir le monde rempli par Dieu. Je fus dans une absence et une présence
comme si je Le voyais et comme si je ne Le voyais pas. Il vint et m’excita pour
que je danse, et je dansai avec Lui. Je restai en proie à l’instant et à l’état
spirituel jusqu’à ce que je fusse dégrisé. J’étais en effet avant cela dans la
station du désir et de l’excitation. J’étais aussi avant cela préoccupé à cause
d’une perception visionnaire. Il me parla pendant que j’étais sobre. Il me dit
: « De quoi te préoccupes-tu? Ne t’en soucie pas. » Même s’il est en toute
chose, Dieu est au-dessus de ce que la vérité de Son existence se présente au
cœur de l’une de Ses créatures. Et entre les deux prières du soir il me sembla
voir que j’étais précipité dans la présence. Je vis Ses lumières et le royaume
entièrement déployé du monde angélique. J’épiai les dévoilements de la beauté
de la préétemité. Je vis Dieu - gloire à Lui - sous l’apparence de la majesté
et de la beauté sous les dais de la présence, me faisant face et d’un aspect
queje ne saurais décrire. Après cela je fus précipité dans les océans de
l’unité, à la suite de quoi je Le vis chaque heure à plusieurs reprises revêtu
de beauté, de majesté et de splendeur. Puis la plus grande partie de la nuit
passa, puis je vis le Très-Haut qui venait et venait à ma rencontre depuis le
trône et le piédestal. Il Se révéla de la façon même dont II S’était révélé à
Adam dans le paradis, à Muhammad au lotus de la limite, après la très grande
contemplation. Lorsque je Le vis sous cet aspect, se produisirent en moi des
états semblables aux foudres que produisent les gloires de Sa face. Il ne disparut
pas de ma vue jusqu’à ce que j’aie obtenu de Lui ma complète félicité. Puis II
disparut. Puis II apparut sous l’aspect de ce qu’il est en réalité, d’une
grâce, d’une beauté et d’une majesté parfaites. Il ravit ma quiétude jusqu’à ce
que soit passée une heure. Il me saisit et me fit tournoyer dans les royaumes
du monde caché. Puis II s’en alla de concert avec moi si bien que j’étais avec
Lui sous la qualification de Xêtre-ensemble. Il me fit pénétrer dans les
voiles du monde caché jusqu’à ce queje visse le monde caché depuis le monde
caché30. Lorsque je repris conscience, un moment passa. Alors je me
vis comme si je me trouvais à Shîrâz. Les portes des cieux s’ouvrirent si bien
que je vis le trône et le piédestal. Je vis le maître Abû ‘Abdi’l-Lâh Muhammad
ibn Khafif ainsi que l'ensemble des maîtres spirituels se dispersant et se
rassemblant comme s’ils attendaient de Dieu qu’il me fasse venir à cet endroit.
Dieu - gloire à Lui - Se révéla à eux tandis qu’ils se trouvaient à ce moment
précis à sangloter, à lancer des cris, à pousser des hurlements, et tout cela
de leur désir pour moi. Puis Il Se révéla à moi d’une façon singulière. Il n’y
avait personne pour s’interposer entre moi et Lui. Il dit : « Tu me vois d’une
distance de trois cent mille ans. » Puis une heure passa. Alors je Le vis, le
Très-Haut, tourné vers le monde caché, et c’était comme s’il me faisait écouter
un concert venant de Lui, que je ne pourrais pas décrire. Je fondis dedans sous
l’effet de sa douceur. Je n’ai jamais ressenti chose plus délicieuse. Puis je
Le vis, le Très- Haut, dans ma maison sous la plus belle forme. Je poussai un
cri et je pleurai. Je fus submergé par les océans de l’imminence. Puis II
s’approcha de moi jusqu’à ce que ne subsiste plus aucune distance entre moi et
Lui. J’étais assis en Sa compagnie. Il me dit : « Je te désire d’un désir
extrême. » Je dis : « Mon Dieu ! mon seigneur ! lorsque sera venu pour moi le
temps de sortir de ce monde prends-moi en personne et fais-moi entrer avec Toi
dans le voile des choses cachées. » Le Très-Haut dit : « Qu’il en soit ainsi !
» Puis je Le quittai. Après cela vint le temps de l’appel à la prière de
l’aube. Grâce soit rendue à Dieu qui m’a élu dans l’éternité sans commencement
à ces marches sublimes. Il est transcendant car Son existence n’est pas
modifiée par le changement qui affecte les phénomènes lorsqu’il manifeste Sa
personne au lieu d’envol de Sa contemplation par chaque qualification qui
correspond à leurs états. Il est tel qu’il est dans l’éternité sans commencement,
si bien que l’on ne saurait faire allusion à Lui en recourant aux qualités
propres à la réalité phénoménale. Je m’étonnai de ce qu’il se manifestât entre
le trône et le piédestal et il me vint à l’esprit en moi-même qu’il transcende
le trône, le piédestal et même le lieu, tous ensemble. Or lorsque me vint cette
pensée, je vis le trône et le piédestal dans la face du Généreux comme s’ils
étaient une poussière ; celle-ci disparut sous l’effet de la vénération
qu’inspire Sa majesté. Ce dont je t’ai parlé, mon ami, c’est le présent offert
aux gnostiques lors de la descente de Dieu. L’aire des attributs est au- dessus
des comparaisons avec les phénomènes.
68 - J’ai vu au cœur de la nuit
après que mon désir de rencontrer Dieu - gloire à Lui - eut atteint la perfection
; j’ai vu donc un jardin dans lequel il y avait des fleuves. Je vis Dieu -
gloire à Lui - assis sur la berge du fleuve, qui avait le visage tourné dans ma
direction. Je vis la joie de la satisfaction dans Sa beauté. J'éprouvais un tel
état de trouble et d’intimité que je ne pouvais me contenir de faire des choses
que fait le bavard enivré qui est submergé par la pétulance et la joie
tapageuses et qui commet des actions d’étrangers. Puis II disparut de ma vue.
Après cela je Le vis debout qui me montrait les beautés des attributs promptes
à ravir mon cœur d’amour. Puis je le vis sur le seuil du monde caché. Sa face
était plus vaste que les sept cieux, les sept climats, le trône et le
piédestal, car « Toute chose périt sauf Sa face31 », le
Très-Haut. Ô mon frère ! cela et tout ce qui y ressemble, nul autre ne les
connaît si ce n’est celui qui est investi de la souveraineté, de la simplicité,
de la majesté, de la sainteté, de la nature angélique et de la nature de
gloire. Dieu le Très-Haut a dit : « Et l’interprétation n’en est connue que
de Dieu et de ceux qui sont enracinés [dans la science]32 », car
les ambiguïtés sont les pures substances propres au seuil de l’amour et quiconque
n’est pas empli d’amour pour la beauté de la prééternité ne peut connaître les
réalités inconnues des attributs dans les opérations théophaniques. Dieu
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
transcende l’allusion que peut
produire tout anthropo- morphiste et négationniste.
69 - Mon cœur entendit des
hérauts du monde caché Sa parole - gloire à Lui : « Par celles qui sont en
rangs, celles qui repoussent vigoureusement, celles qui récitent une invocation33.
» [Je méditai] sur le sens du verset mais je ne compris pas quelle était la
volonté que Dieu le Très-Haut exprimait par ce discours. Je vis la présence
emplie d’anges qui semblaient créés de jacinthe et de rubis, et qui se tenaient
debout en rangs comme les Turcs devant les sultans. Alors je connus la
signification de Sa parole, le Très-Haut: «Par celles qui sont en rangs.
» Puis je vis Dieu - gloire à Lui - qui leur montrait les éclairs de la
majesté, de la beauté, de la splendeur et de la superbe, tels que même si tous
les atomes du trône jusqu’à la terre réunis étaient ma langue je ne pourrais
pas Le décrire, le Très-Haut, à cause de la perfection de Sa beauté et de Sa
grâce. Lorsqu’il Se révéla, ils se mêlèrent les uns aux autres, ils montèrent
les uns sur les autres, ils se firent tomber les uns les autres, et ils se
repoussèrent les uns les autres sous l’empire de leur désir pour Dieu - gloire
à Lui - car ils voulaient être proches de Lui. Je compris alors la
signification de Sa parole : « Celles qui repoussent vigoureusement. »
Lorsqu’ils s’approchèrent de Lui, l’ivresse et le trouble s’emparèrent d’eux,
et c’est la parole de gens ivres qui coula sur leurs langues, du genre de
l’énigme, du paradoxe extatique et de l’expression inconnue, ressemblant à ce
que je dis lors des extases dans l’intimité. Je compris alors la signification
de sa parole : « Celles qui récitent l’invocation. » Et c’est là la
station de la révérence dans l’intimité, de la joie dans l’amour, du désir dans
la douce union. Lorsqu’une heure fut passée, survint dans
mon cœur le souvenir de la descente. Alors je vis Dieu -
gloire à Lui - sous l’aspect de l’équivocité, de la grâce et de la beauté,
assis sur la terrasse de mon couvent à Shî- râz. Je me trouvais en face de Lui
en proie à l’émotion. Avec cela vint dans mon cœur la pensée du secret de
l’affirmation de l’unicité, les vérités de l’individualité, et la sainteté de
la munificence. Dieu - gloire à Lui - regarda en direction des êtres créés et
je vis toutes les montagnes tomber en prosternation devant Lui, puis fondre. Le
trône, le piédestal, tous les ci eux et ce qu’ils contiennent, et la terre et
ce qui est en elle, tombèrent prosternés devant Lui, puis fondirent. Puis je
[Le] vis et Il m’apprit que Son apparition sous cet aspect est Sa compatissance
et Sa miséricorde pour moi. Je demeurai entre la sobriété et l’ivresse, entre
l’affirmation de l’unicité et l’amour. Je vis au milieu de ces dévoilements
toutes les montagnes venir dans la proximité de Dieu - gloire à Lui. Avec
chacune d’entre les montagnes il y avait un des breuvages saints qui m’était
adressé. J’en éprouvai une grande joie. Puis je pensai en moi- même à ces
secrets : « Qui pourrais-je donc trouver qui m’entende en décrire la
magnificence ? »
70-11 arriva que j’achète un jardin dans la ville de Fasâ
après le décès de l’une de mes épouses. Je pensai en moi-même : « Comment ma
vie serait-elle agréable avec ce jardin sans elle?» J’entendis un héraut du
monde caché tenir les plus beaux propos. Je réfléchis sur le verset, et je
compris que le discours était Sa parole, au Très-Haut : « Sors » [du
jardin du paradis]. Et II a dit à Mâlik : « Sors » [du feu de l’enfer]34.
Alors tout ce qui est autre que Dieu le Très-Haut fut anéanti en moins de temps
que ne prend un clin d’œil. Et resta Dieu dévoilé avec la beauté de l’unité et
la munificence de la pérennité. Il dit : « Toute chose périt sauf Sa face35.
» Or c’est là la station de l’unicité et de l’anéantissement de soi. Je
demeurai stupéfait. Je fus anéanti si bien que je ne sus plus où je me
trouvais. Puis II disparut de ma vue et me fit entrer dans des océans qui
ressemblaient à l’atmosphère et n’avaient pas de côtés. La magnificence de
Dieu m’enveloppa. Je me vis moi-même comme une goutte entre ces océans, et il
n’y a plus là ni gauche ni droite, ni devant ni derrière, ni dessus ni dessous.
Je ne vis rien d’autre que splendeur sur splendeur, munificence sur
munificence, majesté sur majesté, magnificence sur magnificence, superbe sur
superbe, prééternité sur préétemité, et postéternité sur postétemité. Puis II
dit à partir des tréfonds du monde caché : « Ceci est une préétemité pérenne,
et une surexistence perpétuelle. » Lorsque se fut écoulé ce qui s’écoulait, il
me sembla me voir moi-même comme si je me trouvais au- dessus du septième ciel.
Je vis les anges, les prophètes assis comme de jeunes mariées. Dieu apparut
sous la détermination de la majesté et de la splendeur. Comme Il passa à côté
d’eux, ils crièrent et pleurèrent tous à cause de Sa grâce et de Sa beauté, le
Très-Haut. Il était revêtu du vêtement de la grâce et avait la forme corporelle
d’Adam. Il m’apparut que ces anges se tenaient à Sa porte à regarder le
dévoilement de Sa majesté plongés dans tous les instants et dans leurs
parfaits désirs, et que c’est là leur usage pour l’éternité à jamais. Dieu -
gloire à Lui - descendit sur la terre et tourna de l’orient jusqu’à l’occident.
Puis II approcha de moi et dit : « Je suis venu pour toi pendant que tu étais
assoupi. » Puis II demeura tranquille dans ma maison pendant une heure sous une
apparence que je ne saurais décrire. Mais je sentis mon cœur et mon corps
fondre par la douceur de Sa vision et la contemplation de Sa beauté. Puis II
dit : « Je suis venu des tréfonds du monde caché soixante-dix fois avant même
que Je ne t’aie créé pour te chercher. J’ai visité les endroits où tu te
trouverais à cause de toi, alors qu’entre Moi et ceux- ci se trouvent des
contrées, un monde caché, des déserts et des océans en plus grand nombre que ne
permet d’en parcourir un voyage de soixante-dix mille années. » Puis II
approcha de moi jusqu’à ce qu'il soit au plus proche. Et II approcha et
approcha encore jusqu’à ce que je disparaisse et que je sois anéanti. Dieu
transcende toute représentation, toute allusion et toute définition. Ceci est
un état dont le secret ne peut être apprêté dans un dire. Car c’est là les
secrets de la condition seigneuriale, recevoir le bienfait de l’attribut, et
l’apparition des faveurs. Or Sa compatissance en suffisance et Sa bénédiction
bienfaisante sont une affection témoignée à Ses serviteurs, les gnostiques et
les amants. Si n’existait pas Sa grâce, comment voudrait-on que celui
qu’accompagnent les instruments qui causent les phénomènes puisse percevoir les
lumières des gloires de Sa face ? Et s’il paraissait avec la munificence
parfaite, les réalités et les créatures seraient consumées. N’aie pas de souci
mon ami ! car ce qui est à l’image de ces dévoilements s’est déjà produit chez
la plupart des prophètes et des véridiques même s’ils ne les ont évoqués qu’en
recourant à la parole de l’équivocité. Certes II dépasse le fait que l’on
représente Son essence et Ses attributs au moyen des attributs des individus.
71 - Il m’a semblé voir au cours
de certains dévoilements après la moitié de la nuit que je me trouvais à
Shîrâz dans mon couvent. Je regardai en direction de la niche de prière. Alors
je vis Dieu - gloire à Lui - qui Se révélait et qui Se montrait avec plus de
beauté que je ne L’avais jamais vu. De Sa majesté et de Sa beauté émanait le
contentement. Puis II disparut de ma vue. Après, les nuées de l’extase et de
l’état demeurèrent jusqu’à ce qu’une heure soit passée. Puis je Le vis, le
Très-Haut, sur la terrasse du couvent face à la direction de la prière qui
faisait l’appel à la prière. Je L’entendis qui disait : « J’atteste que
Muhammad est l’envoyé de Dieu36 », et la terre était emplie
d’anges. Lorsque les anges entendirent l’appel à la prière que lançait Dieu le
Très-Haut, ils pleurèrent et poussèrent des cris. Ils ne purent s’empêcher de
venir auprès de Dieu le Très-Haut du fait de Sa magnificence et de Sa superbe.
Résonna alors dans ma conscience secrète Sa parole : « Ils craignent leur
seigneur au-dessus d’eux et ils font ce qui leur est ordonné31. »
72 - Je vis à plusieurs reprises
le Très-Haut qui semblait jouer du luth à la porte du couvent. La joie et l’allégresse
s’emparèrent du monde au point que toutes les choses se prirent à rire de tous
leurs atomes. Je L’avais déjà vu avant cela, le Très-Haut, plusieurs fois
par-delà tout par-delà. Il jouait du tambour et signifiait par cela qu’il
agissait ainsi afin de révéler ma royauté. Il m’avait en effet élu dans mon
temps à la royauté et à la lieutenance sur les mondes. Ceci et d’autres faits
semblables sont les exemples de la manifestation de l’élection, de l’agrément,
de la sélection, et des meilleures unions. Lui, le Très-Haut, transcende ce que
les cœurs de chérubins, les cœurs des êtres spirituels et les cœurs des
créatures peuvent concevoir. C’est là l’usage qui règle Sa grâce envers Ses
saints. Il y en a d’ailleurs de nombreux cas similaires dans les traditions
prophétiques. Comment est-ce que cela se rapporte à la parole du prince des
envoyés, des prophètes et des saints? Quiconque se figure que je crée des
confusions après l’apparition de ces dévoilements est un dément qui n’a jamais
senti le parfum des extases des saints et des réalisations intérieures des
purs, par lequel on comprend les ambiguïtés des traditions. Il [le Prophète] a
dit : « Dieu le Très-Haut fait voir la forme de Son essence à qui II veut. »
73 - J’eus une vision entre les
deux prières du soir alors que je me trouvais dans la station du reproche et de
l’exultation. Je vis les dais du royaume angélique lorsque les lueurs du désir
parvinrent à mon cœur. La plus grande partie de la nuit passa. Je m’assis,
occupé aux vigilances intérieures. J’ôtai donc les pensées conscientes de mon
cœur. Ma conscience secrète s’envola dans les réalités. Je n’arrivai pas à
aller au-delà des régions de l’être car je ne pouvais voir derrière l’être une
chose sans qu’elle ne soit suspendue à la puissance. Je revins à ma place
jusqu’à ce qu’une heure ait passé. Je vis la demeure des fiancées, laquelle est
la demeure de la majesté. Dieu Se montra à moi en personne, et me fit entrer
dans la station de l’exultation, de l’extase et de l’état mystique. Je goûtai
alors à Son union une saveur telle que jamais je n’en avais goûté de pareille.
Il voulut mon désir et mon amour. Puis II approcha d’une telle proximité que je
ne saurais la décrire. Au début j’éprouvai le souci de la perte de la sainteté
de la confession de l’unicité. Il dit : « Tourne autour de Moi, Dieu. » Il
m’enseigna que la station de l’amour est le don offert aux gens des attributs
et l’intimité accordée aux gens de l’essence. Je cherchai Dieu au moment de
l’aube mais je ne le trouvai pas. Les imaginations spirituelles produisirent en
moi les formes des choses créées. La pensée de la confession de l’unité les
repoussa. Mais la pensée de l’amour se familiarisa avec elles jusqu’à ce qu’un
moment soit passé. Toute ma concentration visionnaire était plongée dans les
occurrences des lumières de la théophanie particulière par la détermination
des attributs de la prééternité dont n’émanent pas les formes, les opérations
ni les déterminations singulières de l’équivocité. Dieu Se révéla du fond du
monde caché. Puis II Se révéla à partir du trône. Puis II Se révéla sous la
forme d’Adam. Ma concentration visionnaire apprit. Je demandai la vérité de
l’unicité. Il m’apparut avec des attributs et une beauté que je ne saurais
décrire mais j’en révélerai une partie. Ce que je vis de Lui lorsqu’il apparut,
c’est des perles et des roses qui effusaient de Sa face. Je Le vis dans un
univers empli d’astres brillant d’un vif éclat, et le Très-Haut semblait
montrer quelque chose des voies de l’audition. Les êtres riaient sous l’effet
de Sa saveur. Puis II Se révéla par des attributs, et chaque instant était un
attribut dont je n’avais jamais rien vu de plus beau. C’était là une création
merveilleuse par laquelle Il apparaissait de façon inattendue. Je vis les
prophètes en face de Dieu - gloire à Lui - jetés dans le trouble et qui
allaient et venaient en tous sens. Je cherchai Dieu par la détermination
individuelle de la pudeur dans l’affirmation de l’unicité et les emplacements
des attributs. Chaque fois que les merveilles du monde caché se présentèrent à
moi en tant que formes, je les repoussai jusqu’à ce que je voie Dieu - gloire à
Lui - sans comment sous l’aspect de la majesté et de la beauté. Et les mines
originelles des lumières se mirent à briller. Puis je Le vis au seuil des pays
de la préétemité et des enclos de l’éternité sans commencement. Lorsque je Le
rencontrai sous l’aspect de la majesté, de la beauté et de la superbe, je fus
plongé dans les océans de l’extase, de l’état mystique, de l’excitation, des
cris et des mouvements qui appartiennent aux étapes de l’intimité. Puis je fus
pris de stupeur dans la primauté de Dieu. Je Le vis sous la plus belle forme.
Je songeai dans mon cœur : « Comment es-tu tombé de l’univers de l’affirmation
de l’unicité jusque dans la station des ambiguïtés? » Il approcha de moi,
saisit mon tapis de prière et dit : « Debout ! quelle est donc cette pensée ?
Tu doutes de Ma personne alors que j’ai produit une image de Moi dans ton œil
afin que tu t’habitues à Moi et que tu M’aimes. » Il y avait sur Lui les
lumières de la majesté et de la beauté en nombre tel que l’on ne pourrait en
faire le compte. Puis je Le vis chaque heure d’une beauté différente.
74 - Le début de cet ordre vient
après le discours de purification qu’il a tenu à Son bien-aimé en disant: «
En vérité Nous t’avons octroyé une victoire éclatante afin que Dieu te pardonne
les premiers de tes péchés et les derniers38. » Lorsque
s’annonça le temps de l’aube, Il m’ordonna d’accomplir les prescriptions39.
Je dis: « Mon besoin [de Toi] n’est pas accompli avec Toi par Ta munificence.
Fais-moi donc goûter le repas de Ton amour et fais-moi voir les vérités de Ta
beauté et de Ta majesté jusqu’à ce que je jouisse de Toi et que je fonde en Toi
grâce à la douceur de l’intimité avec Toi. » Il dit : « Lève-toi et monte sur
la terrasse du couvent. Là Se dévoilera l’objet de ton aspiration. » Lorsque je
montai et que l’appel à la prière fut lancé, je vis le maître Abû’l- Hasan ibn
Hind40 dans la station de la vigilance intérieure. Je me dis en
moi-même : « Que peut-il bien rechercher ? » Et résonna dans ma conscience
secrète : « Il cherche à contempler la majesté. » Lorsque je me mis à regarder
je vis l’ensemble des maîtres soufis contempler Sa majesté depuis la frontière
du pays turc en direction des pays d’Occident. Puis je vis le Prophète avec
tous les prophètes et les envoyés assis à guetter la contemplation de Sa
majesté. Puis je vis Gabriel et tous les chérubins guettant la contemplation de
la Sainteté. Puis je vis Dieu - gloire à Lui - qui Se révélait à eux ainsi que
je l’ai décrit. J’étais parmi les soufis comme celui qui est ivre et ému par le
trouble, le visage tourné en direction de Sa munificence. Il approcha de moi et
me fit danser. Puis II dansa avec moi. C’est de cette manière qu’il me distingua
d’eux. Lorsque je goûtai la douceur de l’exultation me submergèrent la clameur
des êtres du royaume angélique, les cris des êtres d’infissibilité et les
sanglots des êtres seigneuriaux.
75 - J’étais à la recherche de
Dieu le Très-Haut dans les déserts du monde caché lorsque je vis Mustafâ dans
l’un des chemins de ces déserts. Il avait la taille d’Adam. Il portait une
chemise blanche et avait la tête coiffée d’un turban de fine gaze. Son visage
ressemblait à la rose rouge d’où émanaient les attributs souriants. Son visage
était dirigé vers le monde de la préétemité à la recherche de Dieu - gloire à
Lui. Lorsqu’il me vit, il approcha de moi. Nous étions perdus dans ces déserts
comme des étrangers dont la destination et le dessein sont identiques. Il se montra
bienveillant envers moi et me dit : « Je suis un étranger et tu es un étranger.
Traverse donc avec moi ces déserts afin que nous recherchions ensemble Dieu -
gloire à Lui. » Nous passâmes donc soixante-dix mille ans à cheminer. Nous
nous asseyions pour manger et boire dans certains endroits. Il me donnait à
manger et me traitait avec bonté comme l’étranger qui éprouve de la compassion
pour l’étranger. A l’approche du voile de la préétemité et des dais de
l’éternité sans commencement, nous fîmes une longue halte. Mais je ne vis pas
Dieu, si bien que nous fûmes préoccupés par Son absence. Puis Dieu le Très-Haut
apparut à Mustafâ et je Le vis qui lui montrait quelque chose. Je regardais
Dieu - gloire à Lui - et la manière dont II se comportait avec Son bien-aimé.
Un temps passa pour lui au cours duquel s’écoulèrent entre eux deux des secrets
que je ne pus pas observer. Survint alors dans mon cœur ceci : comme je les
avais vus tous deux, ils m’avaient agréé tous deux. Dieu - gloire à Lui - me
saisit et me fit voir l’univers de Son mystère. De toute Sa personne se
manifestait de l’amour pour moi. Puis je vis des lumières, de la majesté et de
la beauté jusqu’à ce que se montrent les déserts des assauts de l’unicité. Nous
prîmes la fuite si bien qu’il ne nous resta aucun endroit où faire halte, car
lorsque l’accident entre en conjonction avec la munificence de la prééternité,
il cesse et se trouve anéanti.
76-11 arriva une nuit que je fus très inquiet à cause de
mon fils Ahmad qui souffrait de dysenterie. J’avais la poitrine très oppressée
à cause de ce que mon bien-aimé m’annonçait. Je dormis en même temps qu’Ahmad
et je m’éveillai au son de sa voix. Je vins à son chevet. J’étais entre la
veille et le sommeil et je vis une personne sortir d’un côté de ma maison et
dire en dialecte fasawî et en persan : « Hubb-astwa shdb-i nîk4i
», ce qui veut dire : « Bienheureuse soit ta nuit et bénie. » Puis il dit :
« La nuit II descendra pour toi et pour ton père. Dieu est à toi, Lui-même. »
Je me dis en moi- même : « J’ai la poitrine oppressée en cet instant, comment
pourrais-je donc éprouver un dévoilement ? » Je poursuivis la lecture des
versets du Coran porteurs de bonne nouvelle, qui annoncent l’ouverture des
portes du monde caché. C’est pour cette raison que certains discours sont
d’opération et d’autres d’inspiration. Lorsque fut venu le moment de l’aube,
les portes du royaume angélique s’ouvrirent. Je vis des océans et une voûte
céleste de joyaux vert tendre se répandre sur ma tête. Je vis Dieu - gloire à
Lui - qui semblait répandre ces joyaux sur moi depuis cet univers. Il portait
la satisfaction sur lui et avait l’apparence de la majesté et de la beauté. A
partir de Lui brillait une grosse lumière qui ressemblait à ce joyau. Et
s’écoula ce qui devait s’écouler de douceur et de générosité. Un certain temps
passa ainsi. Alors je vis cette voûte céleste étendue à la surface de la terre.
Je vis l’ensemble des prophètes, des saints et des anges. Dieu - gloire à Lui -
Se révéla à moi au milieu d’eux. Il dit ce qu’il devait dire et j’entendis de
Lui ce qu’il me fallait entendre : parole de la station de l’intimité et de
l’exultation, Son désir pour moi, Son amour et Sa passion pour moi. La face de
Dieu le Très- Haut se dévoila à moi, transcendant l’allusion des pensées conscientes,
et j’observai les apparitions pour le Vivant, l’immuable - qu’U soit exalté et
sanctifié. A la vision de Sa face, la douceur du désir, la fonte de l’esprit,
l’émotion de la conscience secrète, la fêlure du cœur et l’anéantissement de
l’intelligence se manifestèrent en moi de telle sorte que si un seul atome en
était projeté sur les montagnes de la terre elles fondraient sous l’effet de la
douceur. J’étais la proie des soupirs, des larmes, des vertiges et des
sanglots. Puis II m’emporta dans un royaume angélique et m’immobilisa sur le
seuil de la préétemité. Puis II Se révéla à moi sous l’aspect de la superbe et
de la magnificence. Je vis lumière sur lumière, splendeur sur splendeur, et
munificence sur munificence, telles que je ne saurais le décrire. Je ne
pouvais pas même faire un pas pour venir plus près de Lui à cause de sa majesté
et de Sa munificence. Et bien que j’aie vu ceci jusqu’aux éternités sans fin,
je n’ai pas même pu voir ne serait-ce qu’un atome en image de certains aspects
de l’éternité sans commencement. Dieu dépasse la description de ceux qui le
décrivent.
77 - Dans certains dévoilements
j’ai vu au milieu du monde une lumière qui brillait. Ceci m’excita et me
souleva vers la proximité de Dieu - gloire à Lui. Après qu’une heure fut
passée, je vis une lumière qui répandait un vif éclat. Le monde caché s’écarta
et les tentes du royaume angélique s’ouvrirent. Dieu m’apparut - gloire à Lui -
sous l’aspect de la munificence de la surexistence, de la majesté et de la
beauté. Il apparut en personne et me fit connaître les réalités cachées de Ses
déterminations. Et je vis une splendeur et une grâce qui venaient de Lui. Sa
lumière42 tourna entre le ciel et le terre et je Le vis dans toutes
les directions vers lesquelles je me tournais. Puis les mines originelles de
l’unicité m’apparurent et j’y pénétrai. Le déluge de l’océan de l’unité me
ravit et II me plongea dans l’abîme de l’océan de la primauté. Puis après cela
II me ramena à la nature humaine. J’étais inquiet à cause de la contradiction
qu’entraînaient la survenue de la condition humaine et les dispositions
mondaines, songeant à quelques-uns de mes problèmes, à ce qui provient de
l’épreuve, et à ce qui émane des décrets de l’éternité sans commencement dans
le temps. Ma poitrine fut dilatée. La nature s’éloigna. Ma conscience secrète
se dépouilla des réalités cachées propres à l’épreuve. Mon esprit vit au cœur
du royaume angélique une lumière resplendissante. Puis Dieu apparut en
S’élevant à partir de cela avec les plus beaux attributs, la plus belle
beauté, la plus grande majesté, et Sa face était tournée vers moi - qu’il soit
exalté et sanctifié. Il dit : « Celui qui possède encore un “comment” passe la
nuit avec autre chose que Moi. » Je demeurai dans Sa beauté et Sa majesté. C’est
cela la station de l’imminence de l’imminence, de la proximité de la proximité,
de l’union de l’union. Cela persista jusqu’à ce qu’il ait supprimé de ma pensée
et de ma conscience secrète toute autre chose que Lui. Je demeurai ainsi dans
l’essence de l’essence et la vérité de la vérité. Pour moi, Il me fit
contempler la vérité sous l’aspect que j’ai mentionné. Il me fit hériter de Sa
proximité, du dévoilement de Sa beauté, de Sa majesté et de Son discours, en
une merveilleuse douceur et une extase parfaite par les déterminations
individuelles des soupirs, des sanglots, de l’émoi, du trouble, de la danse,
des battements de main, et de la rotation. Mon intimité et mon désir pour Lui
et Sa chambre nuptiale augmentèrent. Puis je m’apaisai après cela jusqu’au
moment de l’aube. Dieu m’apparut sous l’apparence que j’ai mentionnée, et ce
fut la contemplation de l’équivocité dans l’affirmation de l’unicité, la
manifestation des attributs dans l’opération théophanique, l’émergence des
lumières de l’essence dans les attributs inconnus pendant un long moment. A
l’approche du moment du coucher du soleil, je Le vis, le Très-Haut, qui se
dirigeait vers le mystère du monde caché. Je vis les habitants du paradis, les
habitants de la présence d’entre les anges et les prophètes qui s’avançaient
avec Lui vers leurs résidences. Ce que je vis en premier c’est qu’il m’apparut
que Dieu - gloire à Lui - lorsqu’il fit descendre, par la détermination de la
venue et non par la détermination du transport, les habitants du royaume angélique
descendirent avec Lui, et lorsqu’il relâcha les tentures du royaume de majesté
ils disparurent avec Lui. Ces dévoilements sont l’occupation des adeptes de la
négation parmi les gnostiques, et la qualité des adeptes des vérités parmi les
gens de la fin qui se sont élevés à la vérité par la condition de la
connaissance mystique et à la science par les dispositions des ambiguïtés.
Ceux-là sont ceux que Dieu le Très-Haut a décrits comme des bienheureux 43
en disant : « N’en connaissent l’interprétation que Dieu et ceux qui sont
enracinés dans la science44. »
78 - Je m’éveillai après la
moitié de la nuit du premier jour de Ramadân, et Dieu - gloire à Lui - me tint
un discours en ces termes : « Leur seigneur leur annonce une compatissance
venue de Lui et une satisfaction45. » Lorsque j’eus prié deux
prosternations et que je me fus assis pour la vigilance intérieure, je méditai
sur les bienfaits de Dieu et Ses versets. Ma conscience secrète tournoya dans
les contrées de l’être. Mon esprit sortit de l’être. Dieu - gloire à Lui -
m’apparut de par-delà l’être comme s’il venait du monde caché, portant l’habit
de la beauté et de la majesté sous un aspect tel que si les gens des réalités
créées et des phénomènes le voyaient ils fondraient sous l’effet que produit Sa
majesté et le dévoilement de Sa beauté. Et, par Dieu, j’ai voulu en décrire
quelques-uns des attributs que j’avais vus aux novices et aux sincères, mais je
n’y suis pas arrivé parce qu’il, le Très-Haut, Se manifesta par un aspect
derrière lequel Adam fut conçu et qu’il révéla aux chérubins et aux êtres
spirituels, si bien «qu’ils tombèrent en prosternation devant lui46
» sans en avoir le choix. C’est pour cela que le Prophète a dit : « Dieu a créé
Adam à Son image. » Comprends, si ce n'était du fait de la peur que m’inspirent
les ignorants qui nous accusent de produire une image de la Cause, que j’aurais
voulu décrire ce que j’ai vu de Dieu - gloire à Lui -, la lumière de Sa
splendeur, l’éclat de Sa sainteté, Son immense majesté, la douceur de Sa beauté,
les déterminations dont II se revêtit et dont II avait vêtu Adam, Joseph,
Moïse, Abraham, Jean et Muhammad. Or ces déterminations, dont II a fait hériter
certains d’entre eux du plus lumineux, se succèdent sur le monde et les univers
parce que, à chaque fois que l’éclat de l’éclair de Ses attributs se révèle à
quelque chose, les êtres et les phénomènes s’abaissent devant lui puisqu’il
émane de la détermination de l’éternité sans commencement. Et il n’y a là ni
union ni séparation, ni imagination, ni estimation, car celui qui connaît Dieu
le Très-Haut après son voyage dans l’univers de la préétemité connaît les
sciences occultes dans lesquelles sont dévoilés les secrets de la condition seigneuriale.
Et c’est par cela que les consciences secrètes de ceux qui ont atteint l’union
sont libérées de la négation, de l’affirmation, de l’assimilation et de
l’abstraction. Or ces choses sont des accidents de l’être et Lui, le
Très-Haut, Il est au-delà de cela. Les conjectures ont disparu de l’itinéraire
des esprits des gnostiques qui les mènent vers ces lieux d’alliance, et ils ne
savaient pas s’ils avaient atteint quelque chose lorsque la Cause des habitants
de l’être se présenta à leurs cœurs. Ils sont dans la vision de Dieu à la
source même de l’émancipation à l’égard de la preuve, de la Cause et du causé.
Dieu m’apparut dans la station de l’intimité sous une belle forme avec la
beauté de la douceur. Il ravit mon cœur par Sa beauté, et les cris, les
sanglots, les larmes, l’agitation, l’extase, l’intimité, le désir, l’amour, le
trouble, l’affection et la passion s’emparèrent de moi. Puis II disparut. Je
suppliai et j’implorai Sa rencontre au Généreux. Puis II m’apparut avec
l’aspect le plus particulier qu’il revête parmi les ambiguïtés. Puis II disparut
de ma vue. La douceur me saisit et me fit prendre mon envol dans l’atmosphère
de F'Illiyûn. Je vis les jardins du paradis et ceux qui y résident, ainsi que
les habitants de la présence qui ont des corps d’anges. Je vis le Prophète en
compagnie de l’ensemble des prophètes qui ressemblaient à des vieillards. Les
cheveux qui couvraient leurs têtes et leurs favoris étaient plus blancs que la
neige. Ils portaient des habits blancs et des turbans blancs eux aussi. Ils se
tenaient tranquilles, bien installés, séparés les uns des autres dans les plus
hauts déserts de l’'Illiyûn. Chacun d’entre eux était à sa place. Leurs visages
étaient tournés vers la présence du royaume de gloire, émus pour elle. Moi,
j’avais l’apparence des jeunes hommes, je portais une longue robe. Ma tête
était coiffée d’un bonnet. J’avais des nattes et j’avançais vers Dieu, tenant à
la main un tanbûr47. Je vis un groupe de mes maîtres assis sur leurs
tapis de prière. Parmi eux se trouvaient Junayd, Ruwaym, Abû Yazîd al-Bistâmî,
qui, avec leurs groupes, avaient le visage tourné vers la présence de Dieu -
gloire à Lui. Junayd était parmi les soufis comme la lune au milieu des
étoiles. Puis je vis un groupe venir de par-delà le paradis. Or, lorsque je les
regardai, je vis mes maîtres et mes compagnons. Alors un héraut parla en moi en
ces termes : « Ceux-là sont les gens du village. » Puis je voyageai jusqu’au
seuil de la présence. Dieu m’apparut m’accueillant par Sa majesté et Sa
munificence. Puis je vis une superbe, une magnificence, une majesté, une munificence,
ainsi qu’une surexistence et une splendeur qui fondirent au milieu de l’être
et des phénomènes. Et je vis la transformation des choses qui devin- rent
comme un grain de moutarde, mais je ne compris pas ce que c’était. Il me fut
dit dans ma conscience secrète : « C’est là le pouvoir qu’exercent le trône, le
piédestal et les jardins du paradis, tel que l’ensemble de l’être créé depuis
le trône jusqu’à la terre se trouve broyé et réduit en miettes de la taille de
la tête d’une aiguille dans les déserts du monde caché. » J’éprouvai une
stupeur telle que je restai sans science et sans connaissance, sans cœur et
sans esprit.
79 - Lorsque je m’éveillai à la
première aurore, je fus inquiet car j’avais dormi plus queje n’en avais coutume
chaque nuit. Puis apparut dans mon cœur le souvenir de mon épouse défunte - que
Dieu lui fasse miséricorde. Lorsque j’implorai, je dis en moi-même : « Mon
Dieu ! tu vois comme tu as agi avec moi en l’emportant et en me laissant dans
la désolation. » Alors II me tint un discours en persan en ces termes : « Agir
ainsi n’est pas agir. » Il voulait dire par cela qu’il était sur le point de me
dévoiler le monde du royaume angélique et de me rapprocher de Lui. Je compris
cela. Puis, après les ablutions, Il me parla en disant : « Réjouissez-vous
de l’alliance que vous avez conclue avec Lui48. » Lorsque j’eus
prié deux prosternations, Dieu vint à ma rencontre dans la vallée de
l’éternité sans commencement. J’étais là tel un étranger perdu. Puis II
m’apparut dans les hautes montagnes de la superbe sous l’aspect de la majesté
et de la beauté. Puis II me fit voir le monde du mystère. J’eus peur à
l’annonce de l’appel à la prière des muezzins et je dis : « J’ai pris du retard
dans ma journée puisque je ne suis pas réveillé rapidement. » Dieu le Très-Haut
dit : « Ne sois pas inquiet car si toi tu dormais, Moi je suis resté éveillé
pour toi à te combler de bienfaits, Mon voile relevé pour toi. » Puis le Très-
Haut me fit voir Sa personne à plusieurs reprises sous un aspect que je ne saurais
expliquer. Puis II approcha de moi, revêtu d’une apparence que j’aimai. Je fus
plongé dans les océans du désir, troublé dans les assemblées de l’intimité.
Mon cœur fut entre l’occultation et l’épiphanie; mon esprit fut entre la
découverte intérieure et la perte ; mon intelligence attendit les dispositions
de la condition seigneuriale; ma conscience secrète contempla le royaume
angélique et le monde de gloire ; ma langue fut occupée à décrire la préétemité
; et mes deux yeux tournoyèrent dans le royaume angélique en versant des
torrents de larmes. Et tout ceci jusqu’à ce que Dieu me contemple par la
qualification de l’excellente union, et que je contemple Dieu par le
dévoilement de la majesté et de la beauté.
80 - II arriva au cours de
certaines nuits que je me rendis maître d’une quiétude qui était pour moi un
moyen d’atteindre Dieu le Très-Haut. Dieu le Très-Haut me parla en disant : «
Votre effort est récompensé. » Je compris qu’il me raffermirait face aux
dévoilements du monde caché par la victoire. Lorsque je fus assis et que
plusieurs heures furent passées sur moi, je tournoyais par ma concentration
visionnaire dans l’élément visible du royaume angélique. Je vis la multitude
des anges et des prophètes se tenir debout au seuil de la présence des deux côtés
de la présence, comme les émirs occupent leur rang au seuil du royaume
angélique. Je vis les savants et les jurisconsultes derrière leurs rangs. Je
vis al-Shâfi'î49 revêtu de l’habit des jurisconsultes. Il avait un
beau visage et une belle stature. Il était beau et fier. Il portait un manteau.
Il vint à la suite de la rangée et il se dirigea vers moi du milieu de la file
des prophètes et des anges et il se trouvait là comme un étranger.
J’entrai dans le seuil de la présence et je quittai la
condition de l’humanité. Je vis Dieu - gloire à Lui - par delà soixante-dix
voiles50. Son visage dévoilé révélait Sa majesté. Puis je pénétrai
dans la demeure de la majesté. Je vis Dieu - gloire à Lui - avec soixante-dix
beautés, majestés et splendeurs, et je ne L’aurais pas vu sous ces aspects sans
que Dieu ne l’ait voulu. Puis j’entrai dans la demeure de la munificence. Je
vis les voiles qui semblaient être des roses, et c’était des roses blanches. Je
vis Dieu - gloire à Lui - parmi les roses blanches, revêtu de la splendeur des
roses blanches. Là, Il Se dévoila. Puis Dieu le Très-Haut lança un appel dans
l’univers du bas monde qui disait : « Mes bien- aimés ! nul ne L’aime. » Puis
II arriva et appela. Puis II me désigna par mon nom, et je L’aimai. Il me fit
voir la dignité, la proximité, et les imminences qu’il avait réservées
exclusivement pour moi, parmi les créatures qui se trouvent à la surface de la
terre. Et je fus durant ces heures comme un roi au milieu des émirs, et comme
la rose rouge de printemps au milieu de toutes les herbes parfumées parmi les
saints en rangs, en proie à l’extase, débordés et plongés dans les larmes et
qui entraient dans les déserts du monde caché. Je vis Dieu - gloire à Lui -
dans un buisson de roses rouges sous l’aspect de la majesté et de la beauté.
J’étais debout dans le buisson et je vis notre Prophète et dans La Mecque des
roses rouges et blanches. Il jeta hors de La Mecque les roses, et tous les
prophètes et les anges en firent de même. Je vis Adam qui avait une rose avec
lui. Je vis Gabriel et il avait une rose avec lui. Dieu le leur avait accordé.
Puis II me révéla les grâces des attributs et la beauté de l’essence dans les
attributs de l’opération théophanique. Puis II me dévoila le voile de la
munificence. J’entrai dans le voile. Je vis une magnificence, une majesté, une
munificence et une surexistence dans lesquelles les yeux, les cœurs, les
intelligences, les esprits et les consciences secrètes ont été frappés de
stupeur, car Dieu transcende toute définition ou allusion. Les souvenirs du
breuvage des aiguades de l’amour survinrent dans mon cœur et ma conscience
secrète fut soulevée de désir pour les lignes droites que suivent les oiseaux
de la proximité. Je demeurai ainsi entre les réalisations intérieures et les
extases jusqu’au moment qui se trouve entre les deux prières du soir. L’essence
de la divinité se présenta en mon for intérieur et les imminences de l’éternité
sans commencement furent apprêtées. Subitement les assauts de la munificence
apparurent, et leur impétuosité me ravit aux dispositions qui gouvernent la
nature humaine. Puis les gloires et les dévoilements se succédèrent en moi
jusqu’à ce que Dieu - gloire à Lui - apparaisse monté sur le cheval51
de l’éternité sans commencement, tenant à la main l’arc dont usent les Turcs.
Il était dans une furieuse colère contre un groupe de gens qui s’acharnaient à
persécuter Ses serviteurs. Je vis ‘Alî ibn Abî Tâlib sortir de quelque montagne
furieux contre ce groupe de gens. Il les chargea car certains des oppresseurs
faisaient partie de ses propres descendants. Toutefois, même s’ils ont opprimé
les serviteurs [de Dieu] avant le châtiment qui les a frappés, leurs
maisonnées ne sont pas déchues de leurs droits52. Des heures
passèrent à cela au cours desquelles, entre les extases, j’eus des
contemplations telles que chacune se produisait avec un attribut différent.
Puis la nuit passa et n’en resta que la moitié. Dieu - gloire à Lui - m’apparut
sous l’aspect d’une imminence. Je le vis revêtu des plus beaux attributs, de la
beauté la plus parfaite et de la majesté la plus subtile. Puis je Le vis qui
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
apparaissait depuis le seuil de la
munificence et du voile de la préétemité. Puis II Se révéla par Sa majesté de
telle manière qu’il sembla remplir le monde de roses rouges, ce qui est la
lumière de Sa splendeur. Il appela en disant : « A qui appartient la royauté ?
Le jour est à Dieu, l’Un, le Furieux. »
81 - J’ai recherché Dieu le
Très-Haut au cours de certaines nuits. Je Le vis qui S'élevait au-dessus de ma
maison, revêtu de l’attribut de la majesté et de la beauté. Il me fit voir de
Sa personne - qu’il soit loué et exalté - ce qu’aucun des très proches
n’avaient jamais contemplé. Puis II disparut de ma vue et m’abandonna à
l’extase et à l’état mystique. Puis Dieu lança un appel depuis le monde de la
préétemité. Puis II convoqua les vents et leur ordonna de me conduire jusque
dans les pays de l'éternité sans commencement. Le vent de Ses vérités me saisit
et me fit voler dans l’atmosphère, et ce jusqu’à ce que soixante-dix mille
vents me prennent, car chacun d’eux est une des montures du monde caché que
Dieu le Très-Haut a disposées pour Ses ascensions. J’atteignis Dieu - gloire à
Lui - et je Le vis sous l’aspect de la sainteté, de la splendeur, de la munificence,
de la superbe et de la magnificence. Il dit en m’appelant par mon nom : « Ô
Rûzbehân ! vois-tu un aspect, une forme, une représentation imaginaire ou une
ressemblance ? » Je répondis : « Par une pensée mais non par ma langue. » Car
c’est là la station de l’unité qui bannit l’ensemble des phénomènes et de ce
qui se trouve en eux. Puis je me vis parmi quelques tombes dans la ville de
Fasâ. Je vis un personnage qui compte parmi les saints sortir de sa tombe. Il
portait un habit rouge et avait la tête coiffée d'un bonnet rouge aussi.
Lorsqu’il se dressa, c’est tous les maîtres de la
ville de Fasâ qui se dressèrent avec lui. Ils furent
d’accord pour m’accompagner à Shîrâz. Lorsque nous arrivâmes à Shîrâz, les
maîtres de Shîrâz se levèrent de leurs tombes et vinrent à notre rencontre
jusqu’à ce que l’on atteigne enfin la ville. Or ceci se produisit à un moment
où je me proposais effectivement de retourner à Shîrâz.
NOTES
1. Il s’agit du
§ 19 de l’édition N. Hoca.
2. L’image du
lion pour désigner la majesté de Dieu qui apparaît au sommet de la montagne
Qâf et dévore les prophètes et les saints se trouve aussi dans un autre ouvrage
de Rûzbehân {Mashrab : 290); voir aussi ici-même §
102, ms. Mashhad, fol. 43a. Il faut noter aussi que le lion jaune est la forme
de l’un des quatre archanges porteurs du trône, Qazwînî, {'Ajâ’ib al- makhlûqât, Le Caire, 1980, p. 309). Sur la montagne
Qâf mère de l'univers, voir l’article de Streck et A. Miquel, El2. Sur son rapport avec les religions
iraniennes anciennes et son rôle dans la mystique, voir H. Corbin qui signale
que d’après un géographe arabe la montagne Qâf se serait appelée Alborz avant
l’islam {Corps spirituel et terre
céleste, Paris,
1979, p. 100 et suiv.).
5. Le prophète
Joseph qui est dans le soufisme le type même de la beauté.
6. § 8 dans
l’édition N. Hoca.
7. L'édition N.
Hoca précise le mètre du poème cité. Le poème a tendance burlesque contient des
éléments quasiment intraduisibles. J’ai suivi la lecture adoptée par C. Ernst.
8. La leçon du
ms. Massignon est préférable à celle de celui de Mashhad.
11. L’expression
vient du Coran, LXXXII = 11. Ce sont les deux anges terrestres tutélaires de
l’âme celui de la gauche qui note ce que lui dicte celui de la droite, Avicenne et le récit visionnaire, Paris, 1979, p. 84, 97 et suiv.,
index « anges terrestres ».
12. Le dialecte
de Fasâ, la ville natale de Rûzbehân.
13. Ce récit
semble en contradiction avec le jugement extrêmement sévère que Rûzbehân
portait sur sa famille au début de l’ouvrage. Il se montre réconcilié avec ses
parents, ce qui semble n’être que la conséquence de leur conversion, dont il
est peut-être à l’origine. La vision a bien sûr une fonction rassurante à l’égard
des craintes que Rûzbehân pouvait éprouver pour sa famille.
14. Rûzbehân
compte la danse au nombre des expressions de l’extase. Il la fait remonter,
grâce à un hadîth, à Adam qui, à sa vue, aurait
dansé en tournant sur lui-même dans le paradis avant de reprendre ses esprits
et d’en éprouver de la honte devant Dieu. La danse et la honte sont deux
attitudes complémentaires qui forment l’héritage adamique des saints (Mashrab : 86-87).
15. Le fait de
louer Dieu est par un jeu de mots possible aussi le fait d’associer un second à
Dieu qui par définition est unique. Or cette association est assimilable à une
impiété fondamentale. Il ne peut donc y avoir de véritable affirmation de
l’unicité tant que l’âme subsiste dans la parole. Rûzbehân pensait que se dire
serviteur était une marque d’humilité, cela revient au contraire à affirmer que
l’on peut subsister auprès de Dieu, c’est-à-dire revendiquer une autonomie qui
implique une deuxième volonté. Tout ce point est lié à la réflexion de Rûzbehân
sur la doctrine de l’unité développée par Hallâj.
16. Les Turcs
étaient dans la poésie persane de l’époque le stéréotype même de la beauté.
Voir M. Mu'în, ‘Abhar al-‘âshiqîn, int. persane, p. 94-99.
18. Il s’agit de
l’arbre de la connaissance mystique. Le symbolisme du palmier a été souligné
par H. Corbin (Corps spirituel et
terre céleste, p.
164-165, et les notes p. 171-172). Il est mentionné par divers auteurs et a son
origine dans le monde musulman dans une tradition du Prophète et un propos de
l’imâm Ja'far al-Sâdiq. Voir Majlisî, Bihâr
al-anwâr, V, p. 319
et suiv., XIV, p. 840; ibn ‘Arabî, al-Futûhât
al-makkiyya, Le
Caire, 1329,1, p. 126-131 ; ‘Abd al-Karîm Jîlî, al-Insân al-kamîl, II, p. 28 ; Suhrawardî, Le Livre de la sagesse orientale, Paris, 1986, p. 156. Qutbu’l-dîn
Shîrâzî, commentant l’ouvrage de Suhrawardî, cite une tradition attribuée au
Prophète : « Honorez votre tante paternelle le palmier car elle a été créée du
surplus de l’argile d’Adam » (ibid., p. 347).
21. Les adeptes
de la négation désignent ceux qui recourent à la théologie négative, et les
gens du terme désignent les croyants parfaits, en particulier les soufis.
22. L’un des
grands maîtres des débuts du soufisme, disciple de Ma'rûf Karkhî, il est mort à
Baghdâd en 253h/867. Il fut le maître de Junayd (Tabaqât al-sûfiyya, p. 48-55 ; Hilya
al-awliyâ’, X, p.
116-128; Tadhkira al-awliyâ', p. 274-284). Rûzbehân rapporte
son ascension dans le L'Ennuagement du
cœur.
26. Tradition du
Prophète certainement apocryphe. Une autre version rapportée par Rûzbehân
lui-même dit « à la droite » au lieu de « dans les deux poignées » (“Aráis al-bayân, sour. XVII =1).
27. Il faut
corriger les leçons des deux manuscrits ici car elles rendent la phrase
incompréhensible.
28. Celui qui
décrit Dieu en niant ses attributs.
30. Il faut
retenir ici la version du ms. Massignon qui comble une lacune du ms. Mashhad.
34. Rûzbehân se
réfère là à de nombreux passages coraniques. Mâlik est le nom de l’un des anges
qui président aux châtiments infligés en enfer.
36. Il s’agit de
la deuxième partie de la formule de foi musulmane.
39. C’est-à-dire
la prière prescrite.
40. Abû’l-Hasan
al-Qurashî al-Farsî fut le contemporain d’ibn Khafif et un disciple de Junayd.
A son sujet voir la longue note qui lui est consacrée avec les nombreuses
références dans ibn Junayd Shîrâzî, Hazâr
mazâr, Téhéran,
1364, p. 395-396, et Shadd al-izâr, Téhéran, 1328, p. 370, note 1.
Jâmî, Nafahât al-uns, Téhéran, s. d., p. 219-220; Abû
Nu'aym al-Isfahânî, Hilya al-awliyâ’, Beyrouth, 1985, t. X, p.
362-363 ; Sha’rânî, Tabaqât al-kubrâ, 1.1, p. 97. Sa tombe se
trouverait à Fasâ (Shîrâz-nâma, p. 143). Rûzbehân affirme qu’il
avait un rang exceptionnel puisqu’il était doué à l’instar de Jésus du prodige
qui permet de guérir par l’imposition des mains les lépreux, les aveugles de
naissance (Mashrab : 316).
41. Le mot hubb, amour, ne correspond pas à la traduction persane qu’en
donne Rûzbehân. Le mot a peut-être été altéré dans les manuscrits. Il faudrait
alors lire khub, bien ou beau, selon la lecture
dialectale persane. J’ai cependant préféré maintenir dans la transcription la
leçon hubb, qui est celle des deux manuscrits.
42. Le texte
doit être corrigé à cet endroit.
43. La lecture
est tout à fait incertaine. Peut-être faut-il lire « les hommes entourés de
mystère » ou encore « les bien instruits », mais ce n’est qu’une conjecture.
47. Sorte de
luth à manche long.
49. Al-Shâfi‘î (
150h/767-204h/820) est le fondateur de l’un des quatre grands rites juridiques
du sunnisme auquel Rûzbehân adhéra comme beaucoup de soufis dès sa jeunesse.
Pour une notice et les indications bibliographiques sur ce personnage, voir H.
Laoust, Les Schismes dans l’islam, Paris, 1983, p. 90-92.
50. Allusion au
célèbre hadîth des voiles commenté entre autres par
Ghazâlî ; voir le traité traduit par R. Deladrière sous le titre Le Tabernacle des lumières. Rûzbehân renvoie sans doute aussi à son
traité sur les voiles, L'Ennuagement
du cœur, qui décrit
les soixante-dix voiles qui s’interposent entre Dieu et le Prophète qui en
demande pardon tous les jours soixante-dix fois.
51. Le cheval
est désigné ici du nom Hayzûm ; il s’agit du cheval de l’ange Gabriel.
52. Ceci montre
encore une fois l’hostilité de Rûzbehân pour le shî’isme qui, sous les Bouyides
(932-1062), persécuta parfois les soufis, et qui disposait de partisans
importants dans la ville natale de Rûzbehân.
Visions
d’après Vannée 570-57lh/1174-1175
82 - Je me vis du côté du levant.
Dieu - gloire à Lui - Se révéla à moi sous l’aspect de la beauté de l’éternité
sans commencement. Mon cœur fondit à cause de Son extrême grâce et de Son
extrême beauté. Puis, un moment après, je Le vis qui Se révéla encore à moi
sous cette même forme. Il Se révéla sous la forme de Turcs dont il n’existe pas
de plus beaux. Ils se rassemblèrent dans une plaine désertique du levant, chez
Dieu - gloire à Lui. Lorsqu’il Se révéla à eux, ils furent en proie à
l’égarement et ils furent frappés de stupeur, si bien qu’ils tombèrent
prosternés devant Lui du fait de la perfection de leur désir pour la majesté de
Dieu le Très- Haut. Puis je me vis moi-même assis, tranquille. Dieu vint à moi
et II m’apprit qu’il faisait le tour de tout l’univers à ma recherche, de sorte
que les gens de l’union ne voyaient rien d’autre que moi dans Sa contemplation.
Lorsqu’il disparut de ma vue, Je me vis qui semblait porter une robe
molletonnée à manches serrées. J’avais des cheveux sur la tête, et un bonnet
était posé par-dessus. Puis Dieu m’emporta depuis les tréfonds du mystère de
la munificence. J’allai à Sa rencontre et je pris la forme de la flèche que
l’on décoche de l’arc robuste, ou comme les vents qui soufflent avec violence.
Il ne m’arriva rien des océans, des vents, des montagnes, des cieux, de la
terre, de ce qui se trouve au- dessus d’elle ou en dessous qu’il ne le déchire
jusqu’à ce que je m’approche de Lui. Puis je Le vis, le Très- Haut, sans lieu,
sans direction dans le monde de la munificence et de la magnificence, sous la
forme même où je L’avais vu dans le levant. Lorsqu’il apparut, les anges se
rassemblèrent sous les dais de la superbe, revêtus de la forme des Turcs. Ils
portaient des habits rouges. Dieu - gloire à Lui - Se révéla à eux et ils
furent émus, troublés, dispersés comme le papillon voltigeant de tous côtés. Je
payai le péché provoqué par la beauté de Dieu le Très-Haut et je n’acquittai
ainsi que ce que Dieu voulut. Je vis soudain dans l’univers du trône la
contemplation de Dieu le Très-Haut sous l’aspect de la majesté, de la beauté et
de la splendeur, après avoir cherché dans les régions par les desseins des
consciences secrètes. Je m’y trouvai selon la volonté de Dieu. Je pénétrai dans
les océans des extases et de la joie à Le contempler dans la station de
l’intimité. Puis je Le quittai une heure durant. Puis II ôta de la distance et
de la non-distance le voile de la timidité, si bien que je Le vis sous cette
apparence. Il me fit approcher de Lui par la courtoisie, les démonstrations de
sympathie, de gaieté et de satisfaction. Il dit : « Bienvenue Rûzbe- hân ! » Je
poussai un cri, je me réjouis, je battis des mains1 et je fredonnai.
J’appris de Lui qu’il était à moi, et ce jusqu’à ce qu’un moment fût passé.
Puis Je disparus de Sa présence. Puis je suppliai pour que me soit remise la
félicité que j’avais éprouvée de Lui. Un moment passa. Puis II ouvrit un monde
qui vient après le trône au-dessus du piédestal, dans un pays où l’on ne peut
discerner de côtés. Dieu Se dévoila à moi par la manifestation des gloires de
la munificence. Je m’envolai de ma place vers Lui, et II me dit : « Que sont
ces soucis qui s’écoulent sur ton cœur? Ne suis-Je donc pas à toi ? Je
comblerai toute ton inquiétude, car Je suis le Vaste, le Libéral, le Généreux.
» Je demeurai dans la beauté de Sa contemplation à psalmodier, à chanter en
proie à l’émotion et à la joie, me réjouissant de Sa pérennité, de Sa majesté,
de Sa beauté et de Sa belle présentation. Puis je Le quittai. Ma félicité ne
s’était pas dissipée que je recherchai Son union une fois encore.
83 - Hier dans la nuit du
vendredi, il arriva que j’évoquai avec mes compagnons les vérités des secrets.
Je leur dis : « Celui qui reçoit l’annonce de Dieu le Très- Haut ne peut être
qu’un ange, un prophète ou un saint. L’annonce vient de Lui après le
dévoilement et la contemplation. Les anges possèdent une forme visible telle
que, lorsqu’elle se manifeste, l’inquiétude disparaît à sa vue. Les prophètes
possèdent des miracles tels que lorsque le miracle se révèle à partir d’eux,
tout doute disparaît à l’égard de leur sincérité. Les saints possèdent des
prodiges tels que lorsqu'ils se manifestent venant d’eux, aucun doute ne
saurait subsister au sujet de leur annonce. Quant à moi je ne fais partie d’aucun
de ces trois genres, car je ne compte pas parmi les gens des prodiges. Mon
intention était par cela de mettre en évidence les droits de la connaissance
mystique, et les rares sciences inspirées que Dieu le Très- Haut m’a
attribuées en propre et qui sont un avantage acquis par la manifestation de
Dieu le Très-Haut jusqu’à ce qu’ils aient compris que je vais par une parole
jusqu’à une station située au-dessus des stations des prodiges.
84 - Dieu - gloire à Lui - me
parla la nuit de samedi alors que j’étais dans ces états que j’ai rappelés, en
disant: «Ñ’as-tu pas compris que J’étais assis à ton côté hier soir sous
l’aspect de la beauté et de la majesté ? Mon visage faisait face au tien. Je
tenais dans Ma main un miroir qui reflétait Mon visage et le tien2.
Je regardais ton visage, et Je portais le regard de ton visage vers le miroir
dans lequel apparaissaient Mon visage et le tien. » Ce fut comme si je regardai
la parure de Dieu - gloire à Lui - et je hurlai et je poussai des cris à
plusieurs reprises. Je pleurai et je suppliai sous l’effet de la perfection de
Sa douceur et de Son extrême générosité, lorsqu’il Se plaça Lui-même dans un
vêtement de Sa puissance. Et ce, jusqu’à ce qu’il me voie Lui- même car II
comprit l’impuissance de l’accident à se trouver vis-à-vis de la préétemité et
des gloires de l’éternité sans commencement lors de l’apparition de l’unité et
de l’éternité sans fin, qui sont telles que le temps, les phénomènes et le lieu
disparaissent dans la première aurore de Sa majesté comme la plume de l’oiseau
dans le feu d’Abraham. Il transcende toute pensée qui a surgi et surgira dans
le cœur de l’une quelconque de Ses créatures.
85 - Je fus dans quelques
instants de vision intérieure sous l’effet de l’ivresse et de la sobriété. Je
portais le vêtement des jeunes mariés. De ma tête tombaient des tresses
semblables aux tresses des femmes dont la tête et la poitrine sont dévoilées.
J’étais comme un beau roi qui sort de la chambre nuptiale entre les serviteurs.
Je me vis en train de voler dans le royaume angélique et je vis l’ensemble des
gens de la présence. Mais je ne vis personne d’une aussi belle forme que moi.
Ils étaient comme mus vers moi par le désir et l’amour. Je ne m’arrêtai pas
auprès d’eux et je continuai à voler au- dessus des voûtes de la réalité
spirituelle jusqu'à ce que j’atteigne Dieu - gloire à Lui. Je Le
regardai, puis je regardai mon propre visage. Sa grâce fut ma grâce, et ma
grâce fut Sa grâce. Je fus dans une halte issue de l’intimité que nulle d’entre
les créatures de Dieu - gloire à Lui - ne pourrait décrire, car c’est là le
site de la qualification et de l’unification. Je m’enfonçai dans les
océans de la cécité3 à la recherche de la vision de Dieu - gloire à
Lui. Je levai la tête dans l’océan de la stupeur et je vis un monde de
magnificence tel que je ne voyais que magnificence sur magnificence. J’en fus
terrifié et je revins. Je vis dans une plaine déserte les maîtres
soufis recouvrir leurs gens de manteaux de la congrégation. Ils les posèrent
tous, et les ouvrirent. Alors je vis en eux des feuilles rouges dont ils semblaient
tirer du plaisir. Ils n’entrèrent pas en ébullition comme d’autres appartenant
au monde de l’imminence à cause de la fureur de cette magnificence. Je
vis parmi eux le maître Abu 1-Hasan ibn Hind, le maître Ja'far al-Hadhdhâ et le
maître Abû ‘Abdi’l-Lâh ibn Khafif. Puis, après cela, je recherchais Dieu de
longues heures durant. Le Très-Haut se présenta à moi revêtu du vêtement de la
splendeur, brodé de perles et d’or rouge. Il y avait sur Lui des lumières
ressemblant à des colliers de deux rangs de perles blanches et d’or rouge. Il
me recouvrit d’un vêtement de grâce et de beauté d’une forme telle que si les
Houris des jardins du paradis pouvaient le voir elles fondraient sous l’effet
de sa beauté. Je Le vis sous cette apparence une autre fois au milieu du lit où
courent les chemins et c’est là l’une des vallées du monde caché. Puis les
extases du désir s’emparèrent de moi. Je Lui demandai, au Très-Haut,
d’accroître Sa vision. Je Le vis mais je ne pus pas le supporter et je
dis en moi-même : « Ô Tout-Puissant des cieux et de la terre, quelle chose
pourrait demeurer avec Toi alors que si je Te vois, je dois rendre le bonheur
qu’éprouve mon cœur par Ta beauté ? »
86-11 arriva queje me trouvai dans les dévoilements des
attributs et la manifestation de l’essence qui sont mes buts. Ma conscience
secrète tournoya dans les pays de l’être, et les êtres créés cherchant à sortir
des phénomènes. Je me vis comme sur la terrasse de mon couvent à Shîrâz. Je
regardai en l’air et je vis Dieu - gloire à Lui - au-dessus de notre marché
sous l’aspect de la majesté et de la beauté, tel que, par Dieu, si le trône lui-même
Le voyait revêtu de cette apparence il fondrait sous l’effet du plaisir que
produit Sa beauté. Je pénétrai dans les océans de l’extase, des états mystiques,
et des intuitions que répandent les flammes du désir, de la passion et de
l’amour. Puis je me vis assis dans la cour intérieure du couvent. Puis Dieu -
gloire à Lui - vint sous cet aspect avec encore plus de Sa beauté et avec lui ô
combien de roses rouges et blanches. Il les jeta devant moi. J’étais dans la
station de l’intimité, de la joie, et l’esprit était dans une condition telle
qu’il me sembla fondre. Alors les beautés de Ses attributs et les caractères de
Ses déterminations me furent dévoilés. Puis II disparut de ma vue. Je m’élevai
sur l’heure jusqu’au sommet du ‘Illiyûn. Je vis les prophètes, les saints et
les anges debout en rangs. Certains d’entre eux se rendaient vers ce qui
entoure la présence. Ils avaient l’apparence de la vénération. J’étais à cause
du désir pressé d’aller à Lui, pleurant, ému, stupéfait. Je posai la tête sur
les dais de la Gloire. Le sang coulait de mes yeux sur mon visage brûlant. Je
ne trouvai personne qui soit plus humblement soumis à Lui que moi-même.
J’éprouvais un besoin extrême de Son union. Nous revînmes
tous. Nous n’avions pas même pu percevoir ne serait-ce qu’un atome des lumières
de Sa munificence, si bien que nous restâmes dans la stupeur. Je m’assis dans
les stations de la stupeur. Je suppliai. Ma conscience secrète plongea au fond
des océans des représentations imaginaires. Je les expulsai toutes de l’arène
de ma pensée. Je fus occupé à cela jusqu’à ce que se dévoile à moi la
contemplation de la sainteté par la détermination du rire. Et là ce furent les
êtres créés et les phénomènes qui rirent à cause de la saveur de ce rire.
87 - Je méditai sur le cas de la
« nuit du destin » 4 au cours de la nuit du mois de Ramadân.
Or l’usage habituel que Dieu suivait avec moi consistait en ce qu’il me
faisait voir la « nuit du destin » chaque année. Il m’annonça l’arrivée de la «
nuit du destin » peut-être après la prière de l’après-midi, ou bien au moment
du crépuscule. Il me fit voir ses signes et les formes du monde du royaume
angélique qu’elle contient avant même qu’elle ne survienne. Je dis en moi-même
au cours de la prière: « Mon Dieu ! Ne m’interdis pas de voir la nuit du
destin. » Et je vis les contrées des cieux qui s’ouvraient jusqu’au sommet du
'Illiyûn. J’y vis les chérubins et les êtres spirituels égarés à cause de leur
descente dans un monde. Je vis la foule dans les jardins du paradis. Ridwân
commandait aux Houris du paradis et les voyait qui teignaient au henné leurs
mains et leurs jambes comme les jeunes mariées. Je vis quelques anges qui
avaient pris des tambours, des trompes et des instruments militaires. Je vis à
la porte de la présence de Dieu le Très-Haut - gloire à Lui - le tambour turc
qu’ils étaient sur le point de frapper. Je vis depuis la présence de Dieu le
Très-Haut - gloire à Lui - des roses rouges qui étaient sur le point de se
répandre à partir de toute la présence sur le monde et les univers. Je vis les
prophètes et les véridiques se séparer et se rassembler. Je vis Dieu - gloire
à Lui - qui était sur le point de Se dévoiler à la création entière sous
l’aspect de la splendeur et de la majesté. Il m’apprit que la « nuit du destin
» était la vingt et unième nuit et que les chérubins et les êtres spirituels,
lorsqu’ils se placent sous l’autorité de Gabriel au cours de la « nuit du
destin », ont pour habitude de rire et de se réjouir. Souvent je les ai vus
ressemblant aux Turcs, et souvent je les ai vus qui ressemblaient aux jeunes
mariées portant des tresses de femmes, le visage comme les visages des plus
belles d’entre elles. J’en ai vu aussi certains qui ressemblaient à des
gazelles. Mais je n’ ai jamais vu d’ange dont le visage soit plus beau que
Gabriel. Je recherchai Dieu - gloire à Lui - au moment de l’aube au cours de
cette même nuit. Il me tint le discours qu’il avait tenu à Moïse au même
endroit. L’une des montagnes se fendit. Je vis dans la montagne du Sinaï une
lucarne dans la montagne elle-même sur le versant tourné vers l’orient. Dieu -
gloire à Lui - se révéla à moi de cette lucarne et dit: «C’est ainsi que Je
suis apparu à Moïse. » Alors je vis Moïse qui semblait L’avoir vu, le
Très-Haut. Il dévala la montagne, ivre, jusqu’au pied de le mont. Je vis la
contemplation de la douceur, et elle était encore plus belle que cette
contemplation.
88 - Je tombai un jour sur le cas
de certains lecteurs du Coran et d’écrivains qui stigmatisaient les extatiques
et ceux qui réalisent d’entre les gnostiques, les unifiés parmi ceux qui sont
sujets au dévoilement, et les véridiques d’entre ceux qui contemplent. Ils
sortirent contre la prétention des maîtres et leurs étapes spirituelles. Puis
je regrettai cela, et je demandai pardon à Dieu le Très-Haut, pour eux, selon
ce que j’entendis de sa parole [au Prophète] : « L’expiation de la calomnie
consiste à demander pardon pour celui qui les a calomniés. » Puis je priai la
prière du crépuscule. Je vis un chien jaune dans les étendues désertiques, et
je vis l’ensemble des calomniateurs la bouche ouverte. Le chien attrapa entre
ses dents la langue de chacun d’entre eux dans leur bouche, et dévora leurs
langues en moins de temps que prend un clin d’œil. Et j’en finis avec cela. Lors
de la nuit du vingt du mois de Ramadân, il y eut quelqu’un qui dit : « Ceci est
un chien d’entre les chiens de la géhenne. Chaque jour son repas est constitué
de la langue des calomniateurs. Celui dont le chien a dévoré la langue, Dieu le
Très-Haut n’agrée pas son jeûne. » Je demandai alors à Dieu Son aide contre Son
châtiment. Je pleurai et j’implorai. Puis l’idée se présenta à mon esprit que
si la calomnie hérite de ce que j’ai vu, de quelle sorte de repentir fait-Il
hériter ces pleurs ? Je vis des anges aux très beaux visages venir prendre mes
larmes et les boire. Ils dirent : « Nous sommes les jeûneurs de Dieu le
Très-Haut, et nous rompons le jeûne avec tes larmes. » Puis je vis le Prophète
venir à moi depuis l'intérieur de Médine sous l’aspect vénérable d’un Turcoman.
Il portait une robe ajustée et un bonnet. Il sortit sa main droite de sa robe.
Il tenait de sa main gauche un arc et quelques flèches. Il ouvrit la bouche, il
prit ma langue, et il suça ma langue avec douceur. Puis je vis Adam, Noé, Abraham,
Moïse, Jésus et l’ensemble des prophètes et des envoyés venir à moi et sucer ma
langue. Puis je vis Gabriel, Michel, Séraphiel, Azraël et tous les anges sucer
ma langue. Et de même firent tous les saints et les véri- diques. Les extases
et les cris et les sanglots s’emparèrent de moi. Puis Dieu le Très-Haut releva
le voile du royaume angélique sous l’aspect de la majesté et de la beauté, les
qualités des attributs dévoilés sous la forme d’Adam. Puis II me fit voir Sa
magnificence et Sa majesté dans une autre station, et ainsi jusqu’à ce que je
L’aie vu dans soixante-dix stations5, telles qu’à chaque station
c’était un attribut queje n’avais jamais vu auparavant. Puis II me tint un
discours de magnificence, si bien que je Lui répondis « me voilà » à chaque
discours. Puis II me fit asseoir à la table de la sollicitude. Je vis sur Lui
des couleurs plus intenses que tout ce dont mon cœur peut se souvenir de
comparable. Puis Dieu le Très-Haut, m’appela à partir de cela et je répondis :
« Mon Dieu ! TU es au-dessus du manger et du boire. Chaque fois que mes pleurs
viennent du repentir les anges les boivent. Qu’en est-il de mes pleurs
lorsqu’ils viennent du désir et de l’intimité dans la contemplation ? » Il dit
- gloire à Lui : « C’est là Mon breuvage. » En effet ceci est dans les usages
de la bienveillance qu’il prodigue à Ses prophètes et à Ses saints. Et, certes,
Il transcende les attributs des phénomènes. Ne vois- tu pas comme II a dit à
Moïse: «Je serai ton hôte demain. » Moïse prépara un repas d’hôte et attendit
la venue de Dieu - gloire à Lui - par la réalisation intérieure de sa foi que
provoquait Sa parole, le Très-Haut. Un mendiant vint6. Il demanda
l’aumône à Moïse avec rudesse. Moïse dit : « Prends une jarre et remplis-la
d’eau du Nil. Puis viens et mange ce que tu auras puisé. » Le mendiant disparut
mais celui qu’espérait Moïse n’apparut pas. Après, les enfants d’Israël mangèrent
ce qui se trouvait sur la table d’hôte. Puis Moïse retourna dans la montagne du
Sinaï et dit : « ô mon Dieu, mon prince, Tu n’as pas respecté le rendez- vous.
» Le Très-Haut répondit : « Je suis venu à toi. Je t'ai réclamé de quoi manger,
et tu M’as envoyé au Nil. » Il dit : « Mon Dieu, mais tu transcendes de telles
images. » Le Très-Haut dit : « Ô Moïse ! ne sais-tu pas que lorsque tu nourris
un mendiant affamé, tu Me nourris ? » ce qui est une tradition. Puis je vis le
Très-Haut sous l’aspect de la superbe, de la préétemité et de la pérennité plusieurs
fois. Puis je Le vis dans la majesté de l’intimité sous la détermination de la
sainteté, alors que là ne subsiste plus aucune station. Je plongeai dans les
océans de la permanence et de la réalité préétemelle et postétemelle. Puis je
fus anéanti en tous mes attributs. Puis je descendis dans le monde du royaume
angélique. Je vis l’ensemble des êtres créés dans Sa munificence plus petits
qu’un grain de moutarde. Puis je voyageai sur les esplanades de la réalité
prééternelle, ivre, en proie à l’émotion. Puis II m’habilla d’un vêtement de Sa
grâce et de Sa beauté. J’étais là l’objet de l’amour de Dieu le Très-Haut. Il -
gloire à Lui - m’aima et me combla de faveurs telles que même si j’en parlais
nulle des créatures de Dieu le Très-Haut ne pourrait l’entendre si ce n'est
selon ce que Dieu veut. Puis II me revêtit de Ses attributs. Puis II m'unifia
par Son essence. Puis je me vis moi-même comme si j’étais Lui, si bien que je
ne pensais à rien d’autre qu’à moi-même. Puis je m’éveillai de cela et je
descendis depuis la condition seigneuriale jusqu’à la condition de créature.
Puis je souhaitai la station de l’amour jusqu’à ce que je me voie être
moi-même la maison de la majesté. Je vis Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect de
l’équivocité et je demeurai dans la station de l’intimité pendant une heure,
absent de tout ce qui n’est pas Lui. De nombreuses extases s’emparèrent de moi,
accompagnées d’agitation et de pleurs issus de la station de l’intimité, et de
LE DÉVOILEMENT DES SECRETS
battements de mains provoqués par la
contemplation de l'œil. Il m’appela plusieurs fois. Et après cela, je me
prosternai. Je vis sur mon dos les fardeaux des lumières de la magnificence. Je
demandai7 : « Mon Dieu ! qu’est- ce que ceci ? » Il répondit : « La
lumière de l’équilibre. » Je dis : « Mon Dieu ! quelle est la signification de
Ta parole “Le Compatissant se tient tout entier en équilibre sur le trône8”
? ». Le Très-Haut dit : « Lorsque Je révèle le trône et que Je Me révèle depuis
le trône à qui Je veux, c'est cela Mon équilibre sur lui. » Ceci, ô mon frère,
est un récit qui appartient aux adeptes de la négation parmi les gnostiques, et
quiconque n’est pas fermement établi dans la connaissance mystique et regarde
dans ce livre m’accusera d’anthropomorphisme, et son cou en sera frappé.
89 - Il m’arriva par la grâce de
Dieu le Très-Haut, pendant la « nuit du destin », vingt et unième nuit de
Ramadân, que je vis des formes étonnantes. Parmi l’ensemble, je vis certains
anges ressemblant à des Turcs et certains ressemblant à de jeunes mariées. J’en
vis certains au sommet de la montagne Qâf. J’en vis certains qui jouaient de
tanbûrs. Je vis au seuil de la présence Gabriel, qui chantait des psaumes
comme un jeune page. Tous les habitants de la présence, submergés par la joie
et le rire, descendirent des sommets des montagnes jusque dans les plaines
désertiques et les régions comme s’ils se congratulaient les uns les autres de
l’existence de la « nuit du destin ». Dieu le Très-Haut Se révéla au début de
Sa nuit et au milieu de Sa nuit, au début de Sa nuit depuis les tréfonds du
monde caché et au milieu de Sa nuit depuis la cime du ‘Illiyûn, comme s’il, le
Très-Haut, se révélait au milieu de roses rouges. Je n'ai jamais vu quelque
chose de plus beau au cours
de l’ensemble de mes dévoilements. Puis II descendit à la
fin de la nuit sous l’aspect de l’équivocité de la majesté et de la beauté. En
face de Lui se trouvait le Prophète et II dit : « Ils n’atteindront pas Ma
proximité et Ma contemplation que Je ne l’ai voulu. Lorsque Je veux accorder à
quelqu’un une miséricorde, Je lui ouvre l’une des portes des mondes cachés.
Mais ils n’osent pas approcher de Moi9 car Ma proximité est la
proximité des connaissances mystiques, non la proximité [au sens] de la
distance. Qu’est-ce donc qui oppresse ta poitrine ? Moi Je demeure par Mon
essence et nul avant, nul après, nul dessus, nul dessous, nulle droite, nulle
gauche, nulle imagination, nulle conjecture, nulle proximité, nul éloignement.
Gloire à Moi !10 Je suis préétemel et postéternel sans temporalité.
Je suis existant, munificent, étemel sans spatialité. Les essences sont prises
de stupeur par ce qui se trouve entre le trône et la terre au point que ne
subsiste rien d’autre dans leurs cœurs que la stupeur. Toi de même tu es au
nombre des stupéfaits. Nulle ténèbre ne te recouvre. » Je dis : « Mon Dieu ! je
ne peux me contenter de cela. » C’était comme si je Le voyais et ne Le voyais
pas en même temps car j’étais dans une sorte de cécité. Puis cette cécité me
fut dévoilée et je Le vis à l’intérieur du monde caché. Mais je ne Le vis pas
comme je l’aurais voulu. J’implorai. Alors je Le vis dans l’extérieur du monde
caché. Mais je ne connus pas de Lui la vérité de l’union. Je me fâchai et je me
sentis oppressé. Je dis : « Il faut donc que tous les serviteurs s’éloignent de
Ta porte et qu’ils se prennent eux-mêmes comme axe d’orientation. Qu’est-ce
que cette angoisse ? » Puis II S’arrêta un moment. Puis je Le vis, le
Très-Haut, qui apparaissait dans le monde du royaume angélique visible. Lorsque
je Le vis sous l’apparence de la majesté et de la beauté, Il approcha de moi et
j’approchai de Lui. Il était tel queje le souhaitais, mais je ne pouvais pas me
contenir à cause du paroxysme de l’extase, de l’état, des cris, des sanglots
et de l’agitation que provoquait la force de Sa grâce, de Sa beauté et de Sa douce
union. Je demeurai ainsi un moment. Survint dans mon cœur : « Comment fait-Il
avec les êtres créés et les phénomènes ? et où sont la magnificence et la
superbe ? » Alors je vis la face de Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect de la
magnificence tel qu’il me sembla que j’allais fondre.
90 - Je vis les êtres créés
soumis aux vents violents. Le début de ce dévoilement fut que je vis dans mon
sommeil cette nuit-là quelques contemplations de l’équivocité. Lorsque je
m’éveillai, Dieu - gloire à Lui - me tint un discours en ces termes : « Elle
dit : “Entre auprès d’elles” Quand elles le virent, elles l’adorèrent11.
» Et II dit : « Que sera belle la récompense de ceux qui font le bien'2.
» Je sus que Dieu m’apparaîtrait et me donnerait ce qu’il donne à Ses prophètes
et à Ses purs. Soudain je contemplai les lieux de réunion des étapes des
voyageurs du monde caché. Je fus pris de stupeur face à l’œuvre qu'accomplit
Dieu le Très-Haut avec Ses saints. Je fus étonné de leur union avec Lui :
comment est-ce possible alors que le phénomène est un phénomène nouveau et que
la préétemité est l’ancienne prééternité ? Par quelle sorte de relation le
recherchent-ils ? Je m’installai au-dessus de Lui, et par Lui l’affirmation de
l'unicité s’éloigna de Sa perfection. Alors queje me trouvais ainsi, Il fit
apparaître soudain pour moi les rayons de la lumière levante des soleils des
attributs. Mon cœur éprouva une sensation agréable, et je Le vis comme si
c’était la station la plus proche que ce que j’avais jamais trouvé venant de Lui,
le Très-Haut. Ma mémoire se souvint de l’histoire de Moïse. Alors je le vis13
se diriger vers la proximité de Dieu, sa vision de Lui, et certaines de ses
étapes spirituelles élevées et de ses nobles miracles, comme on le rapporte
dans les traditions. Ma mémoire s’estompa et je dis : « Mon Dieu ! Tu
transcendes toute relation avec les créatures. Or Tu as accordé à Moïse ces
miracles et là sont les étapes spirituelles, et une distinction par les
entretiens spirituels. Quelle sorte de proximité y a-t-il entre Toi et lui ?
Moi aussi je suis l’un des fils d’Adam. Mais que m’as-Tu donc donné? » Il
m’apparut alors sous l’aspect de la majesté et de la beauté, et II me dit : «
Moïse, lui, est venu à Moi. Mais c’est Moi qui suis venu à Toi soixante- dix
mille fois14 du seul moment de ton coucher jusqu’au moment de ton
réveil. A chaque fois j’ôtais de ton visage le voile qui le recouvrait et comme
je te voyais endormi j’attendais ton réveil. » Lorsque j’entendis cela, la
houle déferlante des océans de l’affirmation de l’unicité me saisit, et me
quitta après qu’un moment eut passé. Alors mon cœur prit son envol dans le
monde du royaume angélique. Il monta par-dessus tout au-dessus, et la
magnificence et la majesté m’apparurent par les lumières de la superbe de l’essence.
Puis II dit : « N’as- tu pas lu dans une sourate : “Dis : Il est Dieu,
Unique, Dieu le Seul. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré. Et nul n’est
égal à Lui15”, et “Rien n’est à Sa ressemblance 16”
? Peux-tu voir quelque chose de l’être créé, peux-tu voir du lieu, peux-tu voir
du temps, peux-tu voir de la forme, peux-tu voir quelque chose des instruments
qui causent les phénomènes et de l’effusion des êtres créés ? Voilà, c’est Moi,
tu Me vois par l’aspect17 de la majesté, de la munificence et de la
surexistence. C’est là l’univers de l’unité et la station de l’affirmation de
l’unicité. » Je me rappelai des étapes spirituelles de notre prophète Muhammad
quand « Il approcha et fut suspendu18. » Y a-t-il dans la
contemplation autre chose que la contemplation de la sainteté ? Dieu - gloire à
Lui - me fit connaître par une inspiration le moment où II lui fit accomplir
Lui-même l’ascension nocturne dans la station de l’équivocité, là où il dit19
: « J’ai vu mon Seigneur sous la plus belle forme », et : « Ô Muhammad !
pourquoi donc la multitude sublime s’est-elle querellée ? » Il dit : « Je
répondis : “Ô Seigneur ! Tu es le plus savant”, jusqu’à ce qu’il parle une
autre fois. Alors il posa la paume de Sa main sur mon omoplate et je ressentis
un froid descendre devant moi, par quoi je connus ce qui fut et ce que sera
l’avenir20. » Et je compris que Dieu le Très-Haut m’avait comblé de
faveurs lorsqu’il me fit voir ce qu’il avait fait voir aux prophètes des étapes
spirituelles de l’affirmation de l’unicité et de l’amour. Ceci est une conquête
venue de Lui. Mais moi je Le recherche sous l’apparence de la préétemité, et
les déterminations de la superbe, et de la magnificence dans tous les instants21.
Et II m’enseigna que la station de l’affirmation de l’unicité et la station de
l’équivocité font partie des nécessités des articles de foi des adeptes de
l’amour et de l’affirmation de l’unicité.
91 - Je demeurai, une fois, assis
dans le conseil de la vigilance intérieure recherchant l’avènement de la
vérité. Les souvenirs s’amoncelèrent et les pensées se succédèrent. Je
combattis les démons et je repoussai les analogies qu’ils me suggéraient
jusqu’à ce qu’un moment fût passé. Or rien ne me fut ouvert. Ma conscience
secrète se déroba et mon cœur fut altéré par le goût amer de l’absence.
J’invoquai Dieu le Très-Haut, dans l’inconscience et la conscience, récitant
les paroles des adeptes de l’exultation. Je dis : « Quelle est donc cette
angoisse tandis que le tapis de Ton don est déployé dans le inonde caché? Si Tu
m’apparaissais par la source de l’unité, qui donc dans les ci eux et sur la
terre T’attaquerait? et si Tu m’accordais la contemplation demandée, après le
dévoilement de la majesté et de la beauté, qui depuis le trône jusqu’à la terre
Te contesterait, qui Te querellerait, qui T’attaquerait? N’es-Tu donc pas le
Terrible des cieux et de la terre ? Le changement qui affecte les phénomènes ne
T’atteint pas. La protection, la sécurité, voilà ce dont on cherche le secours
auprès de Toi. Tu traites Tes saints et les adeptes de Ton désir comme les
impies eux-mêmes dans leurs excès ne traitent pas les croyants qui tiennent
pourtant d’autres mots que ceux de l’entretien nocturne des adeptes de
l’exultation et l’intimité. » Il me condamna à la convoitise des lumières de
l’épiphanie de l’essence dans les attributs et de l’épiphanie des attributs
dans les opérations théophaniques. Puis II m’apparut chaque heure revêtu du
vêtement de la condition seigneuriale dans des opérations diverses que les
soufis appellent station de l’équivocité. Chaque fois que je Le vis je criai,
je sanglotai, et je battis des mains. Ma conscience secrète et mon intelligence
éprouvèrent une sensation agréable, et Lui demandèrent l’abstraction de
l’unification. Après cela II ne me fit rien voir d’autre que les empreintes des
pas de la prééternité qui allaient depuis les tréfonds de l’éternité sans
commencement jusqu’aux hauts lieux qu’occupe ce qui est au- dessus des êtres
créés et des phénomènes.
92 - Je m’éveillai une nuit
contrairement à mon habitude, et je m’en inquiétai. J’étais au milieu de la
nuit extrêmement fatigué à cause de la fin de la sieste et de la vue des
mouvements. Des événements invisibles me firent bouger. Je fainéantais lorsque
quelqu’un dit : « Je suis pris de désir pour un compagnon. » C’était quelques
vers que j’avais entendu déclamer par des chanteurs. Je sus que c’était le
site du discours dans lequel je fus pendant une heure. Puis quelques personnes
frappèrent des coups distinctement et je compris qu’il, le Très-Haut, voulait
me faire lever. Je me levai et je fis mes ablutions. Je me dis en moi-même : «
La nuit est passée et le moment de l’aube s’en est allé. Comment accomplir les
vigilances intérieures ? » Je craignais que l’ouverture des portes du monde
caché ne me soient plus possible. J’entendis la voix d’un hibou. C’était une
voix agréable et puissante. Ce discours qui empruntait la voix d’un hibou ne
m'était pas destiné à ce moment- là. Je sus que Dieu - gloire à Lui - m’ouvrait
l’une des portes des trésors de Sa libéralité. Je priai deux prosternations et
je m’assis pour m’adonner à la vigilance intérieure. Mon cœur s'enfonça dans
les océans des opérations théophaniques, mais je ne trouvai rien d’autre que
cécité sur cécité. Puis je plongeai et je parvins jusqu’à l’univers des
opérations théophaniques de l’élite. Puis je traversai cela et j’atteignis les
lumières des déserts des attributs. J’étais là entre l’occultation et la
révélation. Dieu Se révéla depuis le monde de la puissance. Je demandai : «
Qu’est-ce que cette révélation ? » Il dit : « Il S’est révélé par la
magnificence et la superbe. » Je méditai sur cela, et je regardai. Soudain
c’est la main de Dieu - gloire à Lui - qui me fut dévoilée. Je vis dans les
tréfonds du monde caché une lumière étemelle qui allait jusqu’à l’univers des
posté- temités, qui semblait saisir par Sa main l’ensemble des êtres créés et
des phénomènes à l’image d’une balle. Les phénomènes furent réduits à néant
sous Sa main, le Très-Haut. Le Très-Haut me tint un discours en ces termes : «
La main de Dieu est au-dessus de leurs mains22. » Puis je ne me
contentai pas de ces dévoilements, et je méditai sur les gloires de la
majesté. Le propos du Prophète revint à ma mémoire : « Son voile est la
lumière. S’il la dévoilait, les gloires de Sa face consumeraient celles de Ses
créatures dont le regard arrive jusqu’à Lui. » Lorsque je réfléchis à cela, les
lumières des gloires de Sa face, le Très-Haut, m’atteignirent et je faillis
être consumé par l’opération de Dieu le Très- Haut directement. Je vis notre
Prophète, Adam, Noé, Moïse et les plus grands des prophètes effrayés à cause de
la puissance des gloires. Je m’enfuis avec eux. Dieu le Très-Haut me saisit par
la force préétemelle et me dévoila la majesté de Sa face. Je vis les phénomènes
depuis le trône jusqu’à la terre, qui semblaient être foulés sous Sa face
comme le plus petit grain de moutarde. Dieu - gloire à Lui - me tint un
discours disant : « Toute chose périt excepté Sa face23. »
Cela me précipita dans les océans d’extases. Je fus comme un papillon dans les
rayons du soleil, immense. Le Très-Haut obtint de Son serviteur le prix de
l’objet de son aspiration. Je connus que la sainteté est un pur don. Je priai
Dieu le Très- Haut de m’accorder une science. Mais je fus effrayé par la demande.
Soudain Dieu - gloire à Lui - me fit asseoir sous l’aspect de la majesté et de
la beauté. Il m’enivra du vin de Son union. Il me stupéfia par les parfums que
répand Son intimité. Il éveilla mon désir par les coupes de vin de Son
également. J’éprouvai une délicieuse extase jusqu’à ce qu’un moment fût passé.
Je Lui réclamai alors la manifestation claire de Ses attributs et de la
perfection de la sainteté de Son essence. Soudain je le vis dans la demeure de
la majesté sur le tapis de la proximité. Mon désir pour Lui augmenta. Je
désirai de Lui qu’il me fasse fondre dans Sa grâce et dans Son union. Une heure
passa. Puis je désirai de Lui une contemplation encore plus grande. Je Le vis,
le Très- Haut, dans les étendues désertes du monde caché. Je me vis moi-même me
rouler par terre devant Lui dans ces étendues désertes. Je me roulai par terre
devant Lui du début à la fin du désert plus de mille fois, tandis que Lui, le
Très-Haut, me regardait de l’œil de la magnificence et de la majesté. Puis II
dit : « C’est ainsi que fit Moïse. Il se roula dans la terre dépouillé de ses
vêtements, cinq fois par jour24, humilié devant Dieu le Très- Haut,
abaissé devant Sa puissance. » Certes Dieu est au-dessus de l’itinéraire des
pensées des sanctifiés, de l’allusion des unificateurs, car II a une apparence
qu’il a décrite Lui-même de toute éternité et à jamais.
93 - Ma conscience secrète
s’envola dans les phénomènes. Je les vis tous vides de l’existence de la
prééternité de l’essence et des attributs. Dieu est au-dessus du lieu et du
temps. Je me dis en moi-même : « Voilà ce que sont les êtres créés et les
phénomènes. Si ce qui est à leur image était à l’instant de l’être, alors il en
serait ainsi jusqu’à la postéternité en haut et en bas, à droite et à gauche,
derrière et devant. Mais voilà, c’est Dieu le Très-Haut, qui transcende tout
cela, et l’incarnation en eux. Comment rechercher Dieu - gloire à Lui - et qui
peut Le voir si Dieu le Très-Haut ne veut pas que Son essence lui apparaisse ?
Il demeure par Son essence de toute éternité et à jamais. » Je fus pris de
stupeur à rechercher. Et soudain je Le vis sous l’aspect de la majesté et de la
beauté dans ma maison « sous la plus belle forme ». Je fus la proie de
l’émotion. J’aimai. Je désirai. Mon amour et mon affection augmentèrent. Dans
mon extase et mon état, mon cœur ne put évoquer le cas de l’anthropomorphisme
et de la négation car, dans Sa vision, le Très-Haut, les définitions des
intelligences et des sciences tombent. Un moment passa. Puis j’eus une vision
une autre fois. Il montait depuis le monde caché sous l’aspect de la majesté.
Je demeurai des heures en proie à la nuée de l’extase. Puis je Le vis au moment
de l’aube. Il apparut sous l’aspect de la majesté et de la beauté, de la
munificence et de la splendeur dans les étendues désertes du monde caché sur le
seuil de la présence. Au premier fil de l’aurore de la préétemité, je
m’enfonçai dans le sang répandu des substituts. Il me montra cela. J’en pris la
teinte par le sang des substituts. Je me dis : « Qui suis-je parmi eux ? Se
pourrait-il que je sois l’un d’entre eux? » Je Le vis d’une teinture plus
subtile que cette teinture, au-dessus de leur teinture. Et II m’indiqua que
c’était mon propre sang. Je fus saisi d’extase sous l’effet de la joie et je
criai à plusieurs reprises. Ma conscience secrète, mon cœur, mon intelligence
et mon esprit faillirent s’envoler dans l’atmosphère de l’égoïté et se trouver
ainsi réduits à néant dans les lumières de la gnose. J’eus peur de ce que je
vis car cela annonçait quelque tourment. Je L’avais vu, le Très-Haut, à
certains moments du passé, qui sembla m’égorger à plusieurs reprises. Mon sang
fut répandu sur les marchés du monde caché. Or après cela je fus précipité dans
un immense tourment et je cherchai assistance auprès de Lui contre cela en
disant : « Je prends refuge en Toi contre Toi. » Puis je me vis dans la demeure
de la majesté sur le tapis de l’intimité25 en compagnie de Dieu le
Très-Haut. Il me proposa un vin que je ne saurais décrire. J’atteignis la
station de l’union, de l’intimité et de la beauté. Que Dieu m’accorde ainsi
qu’à toi ces stations sublimes jusqu’à la postétemité de la postétemité.
94 - Au cours de la
vingt-neuvième nuit du Ramadân, entre les deux prières du soir, alors que je
songeais à quelques problèmes de ce bas monde, il arriva soudain que surgit
dans mon cœur une joie. Elle m’agita, me réjouis, m’emplis de désir et
m’ébranla au point que je fis les mêmes mouvements que les mouvements des
victimes que l’on égorge et qui en sont ivres, et au point que je tins des
propos semblables à ceux qu’elles tiennent dans l’ivresse. Puis, après cela,
Dieu - gloire à Lui - Se dévoila à moi et dit: «Jusqu’à quand seras-tu
préoccupé? Je ferai ce que tu voudras. » Cela se produisit après qu’il Se fut
approché de moi. Il avait l’apparence de la majesté et de la magnificence. Il
demeura avec moi pendant des heures. Puis II Se révéla à moi depuis le monde du
royaume angélique. A chaque heure II Se révéla peut-être par des manières qui
émanaient des attributs préétemels et postétemels. Il m’appela à plusieurs
reprises. Il emporta toute ma mélancolie. L’intimité, la dilatation de soi,
l’amour, le désir, la passion, l’extase, les soupirs et les larmes s’emparèrent
entièrement de moi dans la contemplation. Or à cet instant je désirais
l’accroissement de la manifestation des gloires de la préétemité, et Dieu me
parla en ces termes : « Dieu a disposé pour chaque chose une mesure26.
» Je compris par cela des choses, dont le caractère trompeur27 des
cérémonies de la « nuit du destin ». Puis la majeure partie de la nuit passa et
je m’éveillai. J’étais dans la vigilance intérieure en train de psalmodier [le
Coran]. Je vis Dieu - gloire à Lui - par l’une des lucarnes du royaume
angélique sous un attribut tel que, s’il Se révélait par lui à l’ensemble des
créatures, elles fondraient de délice et de douceur. Il m’adressa un discours
et me combla de faveurs plusieurs fois. Je demeurai ainsi jusqu’à ce qu’arrive
le moment de l’appel à la prière. Les portes du monde caché se fendirent en
deux. Or ma pensée voyagea par la détermination de la méditation dans les
phénomènes quêtant la beauté du Compatissant - qu’il soit exalté et sanctifié
-, et elle ne put pas traverser l’être créé car c’est par la science et non par
la contemplation qu’elle atteignit le lieu où finissent les phénomènes. Elle
ne vit donc rien d’autre après cela que cécité et fantaisie, et ne put rien
voir des lumières de la sainteté. Elle souffrit, revint et hésita pendant une
longue heure. Dieu - gloire à Lui - apparut sous la forme de la beauté et me
plaça dans Sa vision, animé d’un désir parfait pour Sa proximité et Son union.
Puis II disparut et j’implorai humblement. Puis II apparut sous l’aspect de la
majesté. Puis II suscita en moi une folie amoureuse et une passion pour Sa
face, le Très-Haut. Puis II m’abandonna et disparut et la douceur de Sa
contemplation - gloire à Lui - demeura dans mon cœur. Les parfums des haleines
de la sainteté imprégnèrent la station de l’intimité, et la lumière de la
révérence s’éleva sur mon cœur, comme s’il, le Très-Haut, fut subitement près
de moi sous l’aspect de la magnificence. Ma pensée et mon cœur furent
embrouillés. Mon esprit s’envola. Mon intelligence s’enfuit. Mes consciences
secrètes furent rafraîchies. Mon instant fut doux. La lumière de Sa pérennité
se répandit sur moi. Je vis Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect de la
munificence, mais je n’en compris rien. Car lorsque je Le vis dans le monde du
mystère, Il illumina toute l’étendue des royaumes de Son univers angélique par
la lumière de Sa majesté. Il Se révéla sous un aspect que je ne saurais
décrire. Il Se tenait en face de moi avec Sa face - que soit exaltée Sa majesté
- comme s’il était dressé à manifester les réalités cachées des attributs et
la beauté de la majesté de l’essence. Puis les océans des gloires de Sa face me
saisirent, et II m’y plongea. Je ne vis point après cela les lumières de la
superbe. Je m’en retournai, m’en enfuyant, car c’est là que se tarit la
représentation. La saveur en demeura dans mon cœur et cette contemplation
resta dans l’œil de mon esprit comme si je Le voyais comme je L’avais vu
pendant toutes ces heures. Et II m’en fit hériter sous forme d’intimité et
d’émotion.
95 - Je fus à l’instant de
l’oppression rejoint par les tristesses, enfouies sous l’amoncellement de la
fureur de l’absence, jusqu’à ce que Dieu - gloire à Lui - me réveille par la
détermination de l’imminence sous l’aspect de la beauté et de la majesté. Je
disparus dans les océans des extases. Puis Dieu m’apparut - gloire à Lui - dans
les tentures de la théophanie, et devant Lui montèrent de tous les chemins des
anges accompagnés par les cierges des êtres spirituels jusqu’à ce qu’ils
arrivent à moi. Je péris plusieurs fois sous l’effet de la manifestation de Sa
majesté, et II me combla de faveurs. Je demeurai en cela un certain temps tel
que le Très-Haut place l’ensemble de mes amis dans une station qui ressemble à
celle-là. Puis je vis le maître Abû ‘Abdi’l-Lâh ibn Khafif, le maître Abû Ishâq
ibn Shah- ryâr28, Junayd Ruwaym, Bâyazîd al-Bistâmî et tous les
maîtres montés sur le dos de chevaux venir tous chez Dieu - gloire à Lui - et
se tenir devant Dieu. Al-Junayd et Abû Yazîd me témoignèrent de la compassion.
Certains des plus grands maîtres aspiraient à être plus proches de Dieu -
gloire à Lui - que moi de Lui. Ils étaient tous enflammés de désir pour Lui.
Ils criaient. Ils jetaient des projectiles. Ils étaient agités. Le monde
tremblait à cause d’eux. Je vis Dieu - gloire à Lui - sur une montagne sainte.
Il me rapprocha de Lui. C’était une montagne élevée. Dieu me fit asseoir à Son
côté et me proposa à plusieurs reprises les vins de l’intimité. Il me prodigua
des caresses sous une apparence dont je ne pourrais supporter de parler à
quelqu’une des créatures de Dieu. Il était dévoilé, et les lumières des beautés
des attributs apparaissaient à partir de Lui. Les souris étaient au pied de
cette montagne, ne pouvant gravir la montagne. Dieu - gloire à Lui - nommait
cette montagne « montagne de la superbe », car les lumières de l’univers de l’unicité
étaient liées à cette montagne. Là je fus ivre. J’étais dans un tel état que si
les habitants du bas monde me voyaient ils fondraient à cause de l’intensité de
ma grâce. Dieu le Très-Haut, me revêtit des gloires de Son apparence, et de mon
visage et de mes tresses effusèrent des roses rouges. Or une rose tomba de mon
visage au milieu des souris. Ils en poussèrent des cris et dansèrent. Un moment
passa et mon cœur ne pouvait se calmer de l’allégresse, de l’intimité et de la
contemplation. Dieu - gloire à Lui - me ravit de la montagne de la superbe
jusqu’à l’univers de la sainteté, de l’abstraction, de la préétemité, de la
condition prééternelle et de la condition postéternelle. Des lumières, des
gloires, de la majesté et de la beauté m’apparurent tels que [ce qui va] du
trône à la terre était plus petit qu’un atome à côté de cet univers. Je
demeurai un moment dans la contemplation de Dieu par la détermination de la
sainteté. Je comptais là parmi les extatiques, les amants, les anéantis, les
surexistants, les gnostiques, les ignorants et les savants. Je désirais
ardemment demeurer dans cette station car là se trouvent la vue de la substance
simple et la vision de la vision. Puis Son éclat me saisit et me fit
disparaître de Sa présence. Que Dieu le Très-Haut me prodigue ainsi qu’à toi la
contemplation continue de cet univers.
96 - A l’aube je m’assis à la
recherche de la contemplation du monde caché. Je me vis moi-même subitement
dans une plaine désertique étendue entre les montagnes. Il y avait entre moi et
la présence des voiles épais. J’entendis la parole de Dieu - gloire à Lui -,
qu’il prononçait de derrière ces voiles. C’était comme si j’entendais les sons
d’un terrible tonnerre et d’immenses foudres par exemple. Les êtres créés et
les phénomènes semblèrent fondre sous l’effet de la révérence qu’entraînait Sa
parole. Je ne compris pas ce que je L’entendis prononcer, et j’espérai de Dieu
- gloire à Lui - qu’il m’enseignât ce qu’il disait. Il dit : « Je dis : “Son
ordre consiste uniquement, lorsqu’il veut une chose, à lui dire ’Sois !’ et
elle est. Gloire à celui dans la main duquel se trouve le royaume de toute
chose, et à Lui vous retournerez29-” » Je me dis en moi-même :
« Les êtres fuient la violence de sa parole, comment quelqu’un pourrait-il demeurer
en face de Sa munificence et du dévoilement de Sa beauté ? » En un instant ces
voiles furent ôtés, et je Le vis, le Très-Haut, sous l’aspect de la majesté et
de la beauté, de la révérence et de la superbe. Il me fit approcher de Lui et
me donna plus de force jusqu’à ce que je puisse le voir tel que je le désirais.
Je vis tous les prophètes gisant dans les déserts du monde caché, ivres,
blessés, rouges de leur sang, sous l’effet de la violence de Sa majesté et des
assauts de Sa magnificence. Puis je Le vis encore plus proche que ce qui Se
révélait à moi de tous Ses attributs de grâce et de beauté dans la station de
l’exultation. Il me reçut gaiement et dit : « Sous cette forme telle que tu Me
vois, Je Me suis rendu pour toi dans ta ville et dans ton quartier avant même
que Je ne t'ai créé soixante-dix mille fois depuis l’univers de la préétemité.
» Je fus revêtu à cet instant de la forme de ceux qui sont enivrés par la joie,
l’émotion, les battements de mains, les sanglots et les larmes. Un moment passa
à cela, où j’étais entre la sobriété et l’ivresse, entre la conscience et
l’inconscience, et entre l’anéantissement et la surexistence. Jamais je
n’entendis tout au long de mon existence quelque chose de semblable à ce que
j’entendis des voix de la magnificence.
97 - Je me souvins des jours de
l’aspiration mystique, les dispositions de l’effort ascétique qui s’emparèrent
de moi, et leur disparition de mon cœur pendant une durée de vingt ans. Je
demeurai sans exercice spirituel et sans effort d’ascèse, si bien que les
invocations des maîtres et l’abondance d’exercices spirituels par lesquels ils
commencent disparurent de mon cœur, comme si je ne les trouvais pas louables
dans le conseil de la connaissance mystique, parce que la connaissance pour
moi était un avantage acquis par d’autres moyens [sinon] c’était la
connaissance du vulgaire. Mais je méconnaissais ma pensée ainsi, et je ne m’en
préoccupais que lorsqu’une pensée surgissait dans mon cœur. Une intuition du
monde caché me visita et Dieu - gloire à Lui - Se dévoila à moi deux fois, une
fois sous l’aspect de la beauté, une fois sous l’aspect de la superbe. J’eus la
vision de la beauté de Sa face, le Très-Haut, par l’œil du cœur, et II me dit :
« Celui à qui Ma face généreuse ne Se dévoile pas, comment pourrait-il
parvenir à Moi par les efforts et les exercices spirituels ? Cela est réservé
en propre à Mes bien-aimés et aux adeptes de Ma proximité parmi les gnostiques,
car il n’existe aucun chemin vers moi si ce n’est par Moi et par le dévoilement
de Ma beauté. » Je retournai après les extases, les états et l’intuition à la
doctrine de l’affirmation de l’unicité, au privilège de Sa faveur, selon ce
qu’il veut, à qui II veut, comme II le veut, car: «La faveur est dans la
main de Dieu, Il la donne à qui Il veut30. » La douceur en
demeura jusqu’à ce que je m’assoupisse. Lorsque je m’éveillai, la peur de la
séparation surgit dans mon cœur, et je me souvins des jours où les péchés
passèrent et précédèrent. Ma peur augmenta et j’implorai en disant : « Mon Dieu
! je crains Ta fureur au jour de la résurrection que [mes péchés] soient mis à
nu au milieu des gnostiques. » Alors je me vis moi-même à cet instant au-dessus
du sommet du 'Illiyûn, dans la présence de la puissance parmi les prophètes,
les véridiques et les anges, sous la détermination de la terreur et de la
démence. J’entendis de derrière un voile ce dont mon cœur trouva la quiétude,
et toutes les tristesses disparurent de mon cœur car je me vis moi-même dans la
station de l’exultation. Je me trouvai dans les océans de l’épreuve lorsque les
accidents du temps s’écoulèrent sur moi. Je demandai à Dieu le Très-Haut d’en
être délivré en disant : « Si Tu as fait don du trône jusqu’à la terre à la
minuscule fourmi elle-même, n’écarte pas de Ton royaume l’atome car dans Ta
main se trouvent les clés des destinées du non- être, par lesquelles sortent du
néant en moins d’un clin d’œil par Ton immense puissance soixante-dix mille
mondes d’entre les univers du royaume et du monde de la mort. Quelle est donc cette
mélancolie ? Quelle est Ton opinion? Ô maître des soucis des gnostiques!
Accorde-moi mon repos et délivre-moi de tous les soucis qui ont un autre objet
que Toi. N’as-Tu pas donné le royaume de Salomon à Salomon? n’as-Tu pas donné
le royaume de David à David? et n’as-Tu pas donné le royaume d’Égypte à Joseph
alors que Tu ne leur devais rien, ô Très-Saint ? » J’étais à cet instant dans
une inter-
minable tristesse et une douloureuse inquiétude. Je pris
patience pendant une heure. Soudain je vis Dieu - gloire à Lui - au milieu du
monde du mystère sous l’aspect de la majesté et de la beauté comme s’il, Lui
qui est au-dessus et dépasse le changement, était étonné de mes soucis, ce qui
signifie qu’il ne convient pas, comme pour toi, que sa pensée soit brouillée
par les amertumes du tourment. J’étais à ce moment entre ivresse et sobriété,
entre sanglots et larmes. Puis II disparut de ma vue. Puis je Le vis sous cet
aspect et celui de l’imminence. Je [Le] vis sous l’aspect d’Adam qui se
dirigeait vers le monde de la prééternité. Il avait l’apparence de la superbe
et de la beauté. La monture de l’éternité sans commencement passa devant moi.
Il me regarda par l’œil de la perfection, m’honora et m’abandonna à ma
condition. Je retournai depuis les esplanades de l’unité jusqu’au chaos de la
condition créaturelle, troublé et stupéfait. La beauté de l’éternité sans
commencement s’ouvrit à moi depuis l’univers de la sainteté, et me jeta dans le
trouble si bien que je fus comme celui qui est troublé et ivre. Dieu - gloire à
Lui - S’éleva par la lumière de la beauté de l’éternité sans commencement et
emplit les êtres créés et les phénomènes. Une lumière qui brille, revêtue
d’une image - car certes « Il possède l’image suprême31 » -,
s’empara des régions des cieux et de la terre comme des rayons de roses rouges
et d’or rouge dans le buisson. Elle étendit son empire sur toutes les choses.
Je demandai : « Qu’est-ce ? » Il me fut dit : « Ceci est l’épiphanie du manteau
de la superbe. » Puis II lança dans mon cœur Sa parole, le Très-Haut : « Nous
leur ferons voir Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes » jusqu’à Sa
parole : « Il est de toute chose témoin32. » Puis II disparut.
Puis Sa face apparut d’une lucarne du royaume angélique qui ravit mon cœur et
mon esprit. Puis apparurent Son essence et Ses attributs, et II approcha de
moi jusqu’à ce que ne reste plus qu’une coudée entre moi et Lui. Puis je
regardais Sa majesté et Sa beauté. J’en devins familier, j’aimai et je demeurai
en cela durant des heures. Si n’existaient ni la grâce de Dieu ni Sa
compatissance lorsqu’il apparaît sous l’aspect de la beauté, Il me calcinerait
par les flammes de la superbe et de la magnificence et les lumières des gloires
de la condition sacro-sainte. Mon cœur prit son envol dans l’atmosphère du
‘Illiyûn sous la forme du désir. Les soleils levants des aurores de la
contemplation jaillirent subitement et l’ensemble des prophètes se mirent à
rire par leur lumière. Je me vis moi-même dans le désert du monde caché dans le
dénuement. J’entendis la parole de Dieu - gloire à Lui - de derrière les
tentures de la magnificence, qui disait : « Sois le bienvenu. » J’éprouvai de
la joie, je fus stupéfait, je me réjouis, je fus pris d’extase et ma conscience
secrète et mon esprit furent heureux. Puis la beauté de Dieu s’éleva sous
l’aspect de la majesté et de la superbe. L’ensemble des choses étaient belles
de Sa beauté, illuminées par Sa lumière, mais entre moi et Lui il y avait des
esplanades et des déserts arides. Il possède une épiphanie à partir d’un monde
et dans le monde de l’accident. Je demeurai dans le délice de l’intimité et
dans la douceur de la contemplation.
98 - Je me vis hier soir comme
dans le désert de Chine, et Dieu - gloire à Lui - Se leva par la qualification
de l’équivocité sous la forme de Turcs. Il m’accueillit à chaque instant par un
dévoilement dans cette station. Je trouvai à Le contempler dans mon cœur la
lumière de l’union et la faveur de la beauté. Et je Le vis en une heure sept
fois sous cette forme. Dieu dépasse l’apparence des phénomènes, car II est
déterminé par l’apparence de la sainteté, de l’abstraction, et de l’affranchissement
de tout ce qui n’est pas relatif à Sa munificence. La pensée vint dans mon cœur
des moyens de subsistance et de quelques terres : qu’en adviendrait-il après
moi ? Le paradis se dévoila à moi. Je vis ses fleuves, ses arbres et ses
palais. Je vis mon épouse qui portait le vêtement des habitants des jardins du
paradis. Elle avait le même aspect que celui de ses habitants. Elle attendait à
la porte de l’un des palais comme si elle espérait ma venue. Or mon séjour
auprès d’elle dans le bas monde ne dura qu’un moment. Je vis une assemblée de
mes épouses, de mes fils, de mes filles et de mes parents. Je fus saisi par
l’extase, et mon cœur fut heureux de les voir. Puis je vis l’univers du
‘Illiyûn. Les voiles de la présence furent relevés, et je vis par-delà une
montagne bleue la beauté des tombeaux de Dieu comme s’il allait de [la
montagne] Qâf jusqu’à [la montagne] Qâf. Je demeurai dans Sa majesté et Sa
beauté, stupéfait et m’y habituant. Il acheva cela. La nuit vint, et la plupart
s’en furent. Je vis les illuminations des dévoilements issus des univers du
monde caché. Je ne m’en contentai pas, et cette lumière et cette splendeur
approchèrent de moi. Puis Dieu - gloire à Lui - apparut. Il m’assit - que soit
exaltée Sa superbe - par Sa face vis-à-vis des chemins de la munificence hors
de la contemplation des phénomènes. Il dit : « Regarde-Moi par l’œil de la
vision ! » Mon cœur, mon esprit, mon âme, mon intelligence et ma forme
corporelle au sein des lumières de Sa majesté furent plongés dans les océans de
l’intimité et de l’extase. Lorsque ma conscience secrète se fut apaisée, je
dis : « Mon Dieu ! Sois mon oreille, ma vue, ma langue, mon cœur, mon esprit,
mon intelligence et tous mes membres ! Plonge-moi dans les océans de Ta divinité
au point queje regarde Ton essence et Tes attributs sans voile pour l’éternité
sans fin par la détermination de la passion, du désir, de l’amour et de la
connaissance mystique33. » La miséricorde de la découverte intérieure
des illuminations de la théophanie survint dans mon cœur depuis l’horizon de la
préétemité. Je nageai dans les océans des méditations et des invocations. Les
filets des concentrations visionnaires furent étendus sur les déserts du monde
caché pour capturer les oiseaux des lumières du royaume de gloire et du royaume
angélique. Je vis dans les commencements des dévoilements dans mon cœur
l’allégresse de l’union. Puis Dieu - gloire à Lui - Se dévoila à moi. Il chevauchait
la monture (Hayzûm) de la prééternité dans le désert de l’éternité sans
commencement. Ma conscience secrète s’agita au point qu’il ne me resta plus
aucune tranquillité. L’aimant de l’unité ravit un cœur qui brûla vivant jusqu’à
la station de l’imminence. Je criai à Dieu, soumis au désir et à l’affection,
car mon instant était celui de l’agitation, de l’intimité dans la perte et la
découverte, l’occultation et la théophanie. Les soleils des levants de la
munificence passèrent jusqu’aux couchants du monde caché et suscitèrent en moi
le désir et l’intimité. Les calamités des états mystiques et les visitations
des réalités cachées survinrent en moi. La houle de l’océan des lumières des
attributs fondit sur moi, me fit plonger au fond de l’ouverture de l’abîme de
la pérennité. Je me vis une fois dans l’atmosphère de la pérennité de l’égoïté,
une fois dans les déserts de la prééternité, une fois dans les océans de la
condition postétemelle. Dieu - gloire à Lui - m’apparut dans chaque état par
l’un de Ses attributs qu’il garde cachés aux yeux des créatures et qui sont les
vêtements de la grâce de l’essence d’une beauté étrange et d’une majesté
étrange dans un état étrange. C’est là que les gnostiques tombent amoureux de
Lui, que ceux qu’enflamme le désir sont troublés par Lui et que les unifiés
sont anéantis sous Sa puissance.
99 - Je me vis comme être dans
les jardins humides des états mystiques au milieu des déserts. Les maîtres se
tenaient là avec leurs habits incrustés de pierreries et leurs coussins. Chacun
tenait à la main une poêle avec laquelle ils me jetèrent des pierres qui se
succédaient comme si on lançait les pierres d’une catapulte. Or notre maître et
prince Abû Yazîd s’employait à exciter la plupart d’entre eux à agir ainsi. Mon
instant expira là et je demandai l’aide de Dieu. Alors Dieu - gloire à Lui -
apparut et leur lança d’énormes rochers si bien qu’ils se calmèrent tous et
jetèrent leurs poêles. Ils approchèrent de moi et me traitèrent avec bienveillance.
A cet instant je parvins aux dais de la superbe. Je vis l’ensemble des
prophètes, des envoyés, des anges et des saints avancer vers Dieu dans la présence.
Le plus proche de Dieu le Très-Haut parmi eux fut notre Prophète, puis les plus
anciens des envoyés comme Adam, Idrîs, Noé, Abraham, Moïse et leurs pareils
parmi les prophètes. Ils se pressèrent contre moi comme s’ils voulaient prendre
le dessus sur moi. Dieu le Très-Haut S’approcha de moi par la gauche. Il était
comme une colonne d’or rouge. Il Se tourna vers moi et dans Sa face régnait la
lumière de l’épiphanie de Dieu - gloire à Lui. Là, Dieu le Très-Haut m’honora.
Or lorsqu’ils me virent sous l’aspect dont Dieu le Très- Haut m’avait revêtu,
des portes de la munificence chaque prophète et véridique prit une gorgée des
vins de la présence. Ils me montrèrent lequel d’entre eux boirait pour moi et
pour l’amour de moi. Puis je vis Dieu - gloire à Lui - avec une boisson qui
leur montrait qu’il en prenait à cause de moi et pour l’amour de moi. Et c’est
là la perfection de Sa grâce destinée à Son serviteur. Je m’éveillai dans la
nuit, dans la joie et le bonheur, chantant en produisant des sons naturels et
magnifiques comme le bourdonnement des abeilles. Je fis les ablutions et je
priai deux prosternations. Dans ma prière l’extase s’empara de moi car lorsque
je priai, Dieu m’adressa de nobles appels et de subtiles invocations dans la
prière de requête. Il ouvrit à mon cœur les portes de la requête et il facilita
à ma langue [l’énonciation de] ce qui se trouvait dans mon cœur. Les secrets
de l’affirmation de l’unicité et les subtilités de l’exultation s’écoulèrent
sur ma langue. La pluie des vérités, des finesses et des mots propres à la
langue des prophètes tombée du nuage du monde caché inonda ma conscience
secrète. Puis je Lui demandai la vue de la pure substance et la vision. Mais ma
concentration visionnaire ne s’éleva pas jusqu’à ce qui se trouve par- delà
l’être créé. Je ne savais pas qu’il était chez moi. Il m’apparut et dit : « Où
te trouves-tu alors que Je suis chez toi ? » Puis II disparut. Puis II fondit
sur moi soudainement. Puis II me saisit et me fit tourner dans les sphères
célestes de la constance et les dais de la majesté. Je Le vis dans la demeure
de la majesté « sous la plus belle forme », tel que si les chérubins le voyaient
sous cette aspect ils en fondraient tous de l’effet que provoquent Sa grâce et
Sa beauté. Puis II me fit pénétrer dans l’univers des gloires de l’essence.
Entre moi et Lui il y avait des gloires et des océans de sainteté qui
brillaient davantage que les atomes de l’être créé. C’était des voiles dont je
ne pus pas m’approcher à une distance d’une tête d’aiguille. Là, les êtres
créés et les phénomènes furent anéantis. Je restai stupéfait à cause de la
subtilité de ma représentation de l’aspect de Dieu - que soit exaltée Sa
majesté. Je m’en retournai comme quelqu’un qui est terrifié et qui éprouve une
perte. Je fus dans un délicieux instant de pureté, car il n’y a là rien d’autre
que la pureté de l’invocation dépouillée de l’agitation qui appartient à l’état
mystique. L’aurore de l’union s’éclaira soudain. Les nuées de l’épiphanie de la
beauté de Dieu passèrent. Je Le vis qui semblait préméditer l’apparition de Sa
personne afin qu’augmente mon désir de Lui. Puis je le recherchai après la
moitié de la nuit. Je dis en moi-même : « Ah ! si seulement je voyais Dieu -
gloire à Lui - sous l’aspect de la prééternité. » Il m’apparut sous la plus
belle forme et dit, tourné vers moi : « Douterais-tu donc que Je sois le seigneur
des mondes ? » Puis je Le vis au-dessus du trône dans les chambres nuptiales de
l’intimité, qui apparaissait sous l’aspect de la beauté et de la majesté. Il
n’y avait personne en face de Lui si ce n’est Gabriel en larmes. Il déchirait
son habit sous l’emprise qu’exerçait sur lui la beauté de Dieu. Ce moment
passa. Je fus préoccupé par un souci concernant la pluie et la neige qui se
succédèrent sans que les gloires ne se dévoilent depuis le ciel. Je vis un
désert dans lequel coulait un immense fleuve ressemblant à une perle. Je vis
Khidr et Élie avec l’ensemble des substituts qui lavaient là leurs vêtements.
Je ne vis rien de plus agréable en cet instant car je pensai que cela
signifiait l’accalmie de la pluie, mais Dieu est le plus savant.
100-11 arriva une nuit que ma poitrine fût oppressée par
une dispute avec ma famille et par leurs plaintes concernant certaines
nécessités. Je m’éveillai après la moitié de la nuit, ayant perdu l’espoir des
révélations du monde caché. Ma conscience secrète s’apaisa, mon for intérieur
se maintint et mon esprit fut traité avec bienveillance. J’attendis les
merveilles des dévoilements de l’univers du royaume angélique. Je vis Dieu -
gloire à Lui - sous l’aspect de l’équivocité au-dessus de mon assemblée. Mon
instant fut doux, ma conscience secrète fut excitée, mon désir augmenta, mon
extase fut multipliée. Je fus agité. Je criai. Puis II disparut de ma vue et
l’univers du royaume angélique s’ouvrit. Je vis des océans de perles délicates.
Il - gloire à Lui - en tira des joyaux qu’il répandit en grande quantité sur ma
tête. Les prophètes et les anges firent de même jusqu’à ce que j’atteigne
l’univers de la prééternité. Dieu - que soit exaltée Sa majesté - apparut par
l’aspect de la condition préétemelle. C’est là le site de l’anéantissement de
soi. Puis II disparut de ma vue et à partir de Lui j’entrai en fusion dans un
état de pulvérisation, d’après Sa parole - gloire à Lui : « Où sont apportés
les fruits de toute chose comme nourriture venue de Nous34. »
Puis II me dit : « N’est-ce pas que d’au-dessus du trône jusqu’au séjour fixe
de la terre Je suis le gouverneur des créatures et que dans mes mains sont les
clés de toute chose ? J’agis à ma guise dans mon royaume comme il est indiqué.
N’est-ce pas que le cours des destinées émane de ma volonté ? Dis : ceux-là
sont les oiseux, les plaignants qui M’incriminent. Qu’ils fassent taire leur
récrimination, et qu’ils Me remercient à proportion de Ma grâce sinon je les
exterminerai. » Je fus effrayé par cette réprimande car II avait déployé la
réalité d’autorité.
101 - Je m’éveillai hier après la
moitié de la nuit à l’approche de l’aube. Mon sommeil fut un sommeil paisible.
Je m’assis pour la vigilance intérieure. Je vis sur une banquette de ma maison
Dieu - gloire à Lui - dépouillé des vêtements de la munificence, montrant les
deux mamelles de la majesté et de la beauté, qui se conduisait comme se conduit
l’aimé chez l’amant; et de la beauté de Sa face, le Très-Haut, effusait une
grâce telle que si la montagne Qâf Le voyait en image S’élever derrière elle
sous cet aspect, elle fondrait à cause de la douceur de Sa beauté et de la
grâce de Son union. Je restai en cela des heures. Les sanglots et les larmes
s’emparèrent de moi. Puis II me dévoila quelque chose du monde de la sainteté.
Je Le vis dans l’univers du royaume angélique et dans le monde de la majesté
sous l’aspect de la beauté, et II Se révéla par Sa beauté ressemblant à ce
monde. Alors je vis tout ce que j’avais vu sous l’apparence de la beauté de
Dieu, et je ne vis aucun des prophètes, des saints et des anges si ce n’est
sous cette beauté. Je vis notre Prophète. Il était plongé dans cet aspect,
qualifié de cet attribut, et semblait danser, et ainsi pour tous les prophètes
et les anges. Il me fit venir encore plus près de cela, je Le vis comme si je
voyais obliquement la lune par une nuit de pleine lune et les astres auprès de
Lui. C’était là un vêtement des merveilles de la station de l’équivocité.
C’était là Dieu - gloire à Lui - et ces astres étaient les anges. Le plus
proche de Lui parmi eux était Gabriel. Ils semblaient ne jamais rien avoir à
attendre de chez Lui car ils étaient comme amoureux de Lui et Lui les comblait
de faveurs comme s’ils étaient sa famille. Il me fit approcher et accrut encore
ma proximité de l’univers de la constance et de l’antécédence. Je m’arrêtai en
face de la munificence et Le regardai pendant des heures. Puis II suspendit sur
moi les portes du royaume angélique et Il me fit hériter de ces stations par
une intimité, une passion et un amour immenses. Puis Dieu le Très-Haut fit
descendre sur mon cœur une sérénité intérieure telle que toutes les angoisses
appartenant au bas monde s’enfuirent sous son effet. Que Dieu accroisse pour
nous ainsi que pour toi Son imminence et la noblesse de Ses proximités.
102 - Je franchis l’orient de la
préétemité. Je vis dans un désert du monde caché Dieu qui S’élevait sous
l’apparence de la beauté, revêtu de la forme des Turcs. Dans Sa main se
trouvait un luth si bien qu’il me sembla qu’il jouait de ce luth. Il m’émut
jusqu’à augmenter l’amour et le désir. Je perdis le repos à cause de la
réalisation intérieure de la saveur de la beauté et de la grâce de l’union.
Puis je Le vis dans l’univers de la préétemité qui s’éloignait vers l’univers
de l’éternité sans fin. Or il n’y a là ni lieu, ni côtés, ni lumière, ni ombre,
ni apparence, ni forme. Mais il fut éclairé par l’épiphanie de Dieu, et II me
trouva là perdu. Il me fit approcher des lumières de Ses formes et me fit
plonger dans les océans des gloires de Son essence. Puis je Levis. J’étais dans
ma chambre comme s’il se présentait soudain à moi. Il était d’une grâce et
d’une beauté telles que je ne pourrais le décrire. Je pleurai sur Lui et je lui
lançai des cris. Je dis : « Mon Dieu ! laisse-moi Te regarder un moment, et
fais partir de mon cœur tout ce qui n’est pas Toi depuis le trône jusqu’à la
terre, ô bien-aimé des cœurs des gnostiques ! ô prunelle des yeux de ceux qui
sont frappés de stupeur ! » Il s’arrêta un moment. Puis je Le vis à la porte de
la maison de mes amis qui les appelait en leur disant : « Ô gens de Ma
citadelle », ce qui veut dire : « Levez-vous pour la dévotion. » Mais le temps
en était passé et il diminua ainsi mon ivresse. Le moment des oraisons était
passé. Je méditai sur les vérités de l’affirmation de l’unicité et les degrés
des extases. Je dis en moi-même : « Que sont ces formes de nature équivoque qui
m’ont arraché des subtilités des réalités séparées et par lesquelles je fus
empêché par un voile d’atteindre les vérités? » La source des attributs me fut
dévoilée dans des opérations théophaniques. Ma tête fut agitée de mouvements et
se mit à tourner involontairement. Sa vue me plongea dans l’océan de l’extase
et de l’état mystique comme le font volontairement les adeptes de l’effort. Je
dis : « Ô mon âme ! comment se fait-il que ma tête bouge ? Si Dieu le
Très-Haut ne Se dévoilait pas à moi dans le vêtement des opérations
théophaniques, je ne serais pas préoccupé par les pas de l’épreuve de l’amour
car toute chose est plongée dans l’épiphanie de Dieu et II est visible de toute
chose par les regards des consciences secrètes. » Lorsqu’un moment fut passé,
je me vis moi-même dans les déserts de la préétemité. Je vis Dieu - gloire à
Lui - sur les routes des voies de l’éternité sans commencement se diriger vers
les éternités sans fin. Je pris part avec Lui à ce voyage. Il me fit voir comme
s’il se mettait en route depuis les tréfonds de la prééternité de la préétemité
pour moi. Mais la distance là, est sans limite car un pas de ces voies est,
pour employer une image, plus long que d’au-dessus du trône jusqu’à la
fondation des terres. Lorsque je cheminai avec Lui, je dis : « Mon Dieu ! (et
II avait l’apparence de la majesté et de la beauté) comment pourrais-je
supporter de franchir la distance des éternités sans fin avec Toi? Je voudrais
Te regarder un moment. » Il S’arrêta pour moi et je regardai Sa beauté et la
majesté de Sa face, le Très-Haut, ému et amoureux à la fois. Puis je me vis en
personne sous les dais du roi dans l’univers du royaume de gloire, plongé dans
un océan de sang. Or ce sang provenait de mes yeux. Je fus immergé dans cet
océan de longues heures. Alors Dieu le Très-Haut me saisit et je fus la proie
de l’émotion. Il me fit asseoir sur le tapis de Sa proximité et II me versa à
boire des vins sublimes. Puis je Le vis dans la demeure de la majesté. Puis je
Le vis dans les tavernes de l’union parmi mes compagnons d’entre les gnos-
tiques. Puis II me saisit et me maintint entre Ses mains. De Lui apparurent des
gloires. Ces gloires frappèrent l’univers si bien que l’univers s’envola pour
échapper à ces coups, car les êtres créés et les phénomènes se dissipent sous
Sa munificence et la manifestation de Sa magnificence. Puis je vis l’ensemble
des prophètes, des véridiques et des anges rapprochés dans la présence de Dieu
le Très-Haut soumis à l’émotion et à l’excitation car Lui, le Très-Haut, leur
apparaissait. Puis un voile cacha Dieu sauf à al-Mustafâ. Il avait une allure
de grâce et de beauté et se tenait à la porte de la demeure de la majesté comme
le chambellan auprès du sultan. Il voyait Dieu et devisait avec Dieu. Il ne se
trouvait personne avec lui dans cette station si bien queje compris que
c’était la station bénie35. Mais je Le voyais, le Très-Haut, de
loin, tout au long de ces voiles. Puis Dieu le Très-Haut m’apparut sous l’aspect
de l’unicité, me saisit avec la violence de la puissance et m’emporta jusqu’à
l’univers de la préé terni té. Je fus ravi et asservi jusqu’à ce qu’il me fasse
entrer dans les phases de la primauté. Je vis océans sur océans, magnificence
sur magnificence, esplanades sur esplanades, si bien queje faillis être anéanti
dans le ressac des océans de l’éternité sans commencement. Lorsqu’il comprit
mon impuissance à porter les fardeaux des calamités de l’affirmation de
l’unicité, Il m’abandonna et S’en fut. Et je retournai à l’endroit où je me
trouvai.
103 - Une nuit les représentations
imaginaires propres à l’âme, les représentations imaginaires de nature
satanique et les représentations imaginaires propres à l'esprit se présentèrent
à moi. Je franchis leurs voiles et j'en vis les subtilités. Je méditai sur
leurs formes. Mon cœur s’enfuit de la vision de certaines et ma poitrine fut
oppressée à la vue de certaines. Je restai stupéfait de ce qui m’arrivait
jusqu’à ce que la beauté de Dieu m’apparaisse soudain. Il était d’une grâce et
d'une beauté queje ne pourrais décrire. Je dis : « Mon Dieu ! Qu’est-ce donc
que ces analogies par lesquelles j’ai été retranché par un voile de moi-même
avant la contemplation ? » Il répondit : « Ceci est pour celui qui m’a
recherché dans les prémices des dévoilements de Ma majesté jusqu’à ce qu'il
puisse Me distinguer parmi ces voiles. Et c’est là la station de la
connaissance mystique car celui qui ne Me distingue pas d’eux ne Me connaît
pas. C'est la station de la lutte spirituelle des adeptes de la contemplation.
» Puis II me fit pénétrer dans le voile du monde caché et me fit voir Ses
attributs sous une profusion de vêtements de majesté et de beauté. Puis II
disparut et je priai humblement en face de Lui pour le délice de l’union et la
saveur du désir de la beauté que j’avais trouvés. Puis je Le vis, le Très-Haut,
sous l’apparence de la condition préétemelle qui apparaissait à partir de
l'univers du monde caché. Je vis Khidr, Élie, et l’ensemble des princes des
substituts et des maîtres spirituels à leurs côtés, vêtus de costumes
ressemblant à ceux des soufis itinérants. Ils marchèrent avec grâce portant ces
costumes à l’orée des déserts du monde caché et ils se jetèrent dans ces
déserts en face de Dieu le Très-Haut. Puis je vis le Prophète en compagnie de
l’ensemble des prophètes, des envoyés et des anges qui faisaient ce qu’avaient
fait les substituts et les maîtres. Ils tremblaient dans ces déserts en face
de la puissance de Dieu le Très-Haut. Je me tenais debout là à pleurer sur
Dieu, par Dieu et pour Dieu. Puis la jalousie fondit sur moi. Puis je vis
l’être créé s’anéantir sous les assauts de Sa munificence. Puis je vis dans ces
déserts sortir un lion que je ne pourrais décrire car il était couvert du vêtement
de la magnificence de Dieu le Très-Haut. Tous les prophètes, les saints et les
anges prirent la fuite devant lui. Je me tenais là. Il se porta contre moi une
fois et il lança un furieux assaut contre moi. Il s’éloigna de moi et il
s’arrêta là quelques instants. Puis Dieu isola pour moi une réunion dans la
demeure de l’intimité. Il avait l’aspect de la beauté. Il n'y avait là aucune
de Ses créatures comme s’il, le Très-Haut, m’avait réservé l’union. J’avais
l’allure de celui qui est pris par l’ivresse à cause de l’abondance et de la
démence.
104 - Au milieu d’une des nuits je
songeai dans mon cœur à mon trépas. Mon cœur charnel36 se réjouit
d’une lumière qui tomba dans mon cœur. Mes membres s’ouvrirent. Ma chevelure et
ma peau s’illuminèrent. Je vis les habitants du royaume angélique m’accueillir
avec de beaux visages, vêtus d’habits qui suscitent l’étonnement, et d’un
aspect tel que jamais je ne vis rien de plus beau. Puis je vis Gabriel, Michel,
Séraphiel et Azraël, les porteurs du trône et l’ensemble des anges. Ils avaient
la tête couverte d’un morceau de tissu en signe de respect. Et ainsi en
était-il de notre Prophète et de tous les prophètes et les saints. Puis je vis
Dieu - gloire à Lui - qui m’apparut par l’aspect de l’équivo- cité. Il me fit
voir qu’il semblait susciter l’étonnement. Puis II vint à moi accompagné de
l'ensemble des prophètes, des envoyés, des anges et des saints. Il me prit par
la main et m’emmena jusqu’à l’univers de la majesté et de la beauté dans une
présence de jardins et d’allégresse. Les Houris ôtèrent leurs voiles de leurs
têtes. Les coupes tournèrent et elles étaient pleines de vins. Les anges
chantèrent. Dieu - gloire à Lui - me dit : « Voilà ce que sera ton trépas. »
105 - Dans un moment de langueur
et d’angoisse qui oppressait ma poitrine, il me sembla voir Dieu arrêté dans
des déserts du royaume angélique au sein de l’univers de la préétemité ; il
approchait après les dévoilements de Sa beauté comme s’il me faisait voir les
beautés de Son existence. Il produisit cela en moi jusqu’en pleine matinée en
une allégresse et un doux instant. Des jardins de roses me furent dévoilés. Et
j’étais loin de recevoir le don de la contemplation de Dieu le Très- Haut
lorsqu’il Se révéla à moi du milieu des tiges de roses rouges. Il y avait avec
lui des roses rouges. Il me confia et m’enseigna que les dévoilements ne
peuvent apparaître que par le dessein de Dieu le Très-Haut et par l’élection
préétemelle. La manifestation des beautés des attributs m’emplit de joie et II
réjouit mon cœur de ce qu’il, le Très-Haut, vint à moi et Se donna sans instrument.
Puis II me fit voir Sa beauté en une profusion de vêtements de munificence, de
gloire et de superbe, jusqu’à qu’il m’eût fait voir l’œil de la préétemité par
l’aspect de l’équivocité et l’aspect de la primauté. Je fus durant le temps de
l’amour et l’écoulement de ses dispositions dans le délice de la contemplation
de la nature spirituelle. Je me sentais affranchi de ce que Dieu le Très-Haut
me montre les formes du royaume angélique par la forme corporelle de l’homme à
partir de l’excès de mon amour pour les beaux visages. Il me fit voir à
profusion Sa beauté, le Très-Haut, par la détermination dont a parlé le
Prophète dans son propos : « J’ai vu mon seigneur sous la plus belle forme. »
Or Ma vue31. » Alors je sus qu’il viendrait porteur des présents
des secrets et de l’embrasement des lumières. Demeura dans mon cœur le souvenir
de certaines stations au cours des contemplations qui me furent dévoilées
certaines nuits. Demeura dans ma tête leur multitude enfiévrée. Ces qualités
sacro-saintes me touchèrent. Les extases et les réalisations intérieures
s’emparèrent de moi à leur évocation. Lorsque je pénétrai dans les océans de
la pureté des invocations, Dieu - gloire à Lui - Se dévoila à moi sous l’aspect
de la beauté et de la majesté du côté du pôle nord. Il dit : « A Moi mon
serviteur ! à Moi mon serviteur ! à Moi ! » Mon cœur fut heureux d’une douceur
telle que, si les habitants de la terre en goûtaient, leurs intelligences se
sentiraient légères et leurs cœurs s’envoleraient.
106 - Je Le vis aussi, le
Très-Haut, sous l’aspect de la beauté du côté de l’orient jusqu’à ce que mon
cœur atteigne la station de l’errance. Il Se révéla portant un vêtement de
roses et de lumière rouges. Il était accompagné d’un mirage qu’il me faisait
voir comme s’il m’amenait à moi-même. Puis II disparut et j’entrai dans les
océans du monde caché jusqu’à ce que j’arrive au voile de la préétemité. Il, le
Très-Haut, apparut sous l’aspect de la préétemité et m’immobilisa. Je vis
l’ensemble des êtres créés et des phénomènes plus petit qu’un grain de moutarde
au sein de Son esplanade. Après cela je ne trouvai pas de chemin qui mène à
l’univers de la préétemité. Je ne pus regarder les tréfonds de l’éternité sans
commencement car là les océans de la primauté sont furieusement agités et il ne
s’y trouve aucun lieu où puisse se poser le regard. Dieu est certes au-dessus
de ce qui passe dans les considérations des adeptes de l’anthropomorphisme et
les pensées des adeptes du négationnisme. Je fus dans les contemplations des
représentations imaginaires propres à l’esprit. Je vis parmi leurs troupes les
effets des lumières de Dieu dans les yeux des opérations théophaniques spécifiques
des attributs. Lorsque la vue de ces attributs passa, Dieu m’apparut revêtu des
caractères de la préétemité. Mais ce qu’il révéla de Lui était revêtu de
l’aspect de la beauté réservée qui est l’équivocité de l'attribut issue de
l’œil de l'essence. Je contemplai les subtilités des attributs sous un vêtement
varié jusqu'à ce qu’il me fasse entrer dans les voiles des chambres nuptiales
de la majesté et de la sainteté. Je vis un voile de roses rouges que Dieu le
Très-Haut embellissait de la lumière de Sa splendeur. Lui, le Très-Haut, était
dévoilé parmi les voiles dans l’univers de la sainteté. Je vis derrière chaque
voile un groupe de personnes gisant devant moi. Dieu - gloire à Lui - dit : «
Voilà ! derrière chacun des voiles il y a cent Gabriel mis à mort par le sabre
du désir. » Puis II me saisit et me fit entrer dans l’univers de la
munificence, de la surexistence et de la préétemité. Je Le vis, le Très-Haut,
sous l'aspect de la primauté dont les esprits et les intelligences fuient les
coups, ô mon frère ! Je suis tombé dans des stations de contemplation de la
majesté queje voudrais décrire aux mondes afin qu’ils en tombent amoureux et
qu’ils acquièrent une certitude au sujet des gloires de Sa superbe. Et cela
vient de mon amour pour Lui, de ma compatissance envers Ses créatures et de mon
soupir pour eux. Comment se sont-ils détachés de Lui pour rien tandis que je me
suis prosterné devant Dieu en éliminant de mes voyages nocturnes l’affluence
des pensées des suggestions diaboliques et les venues renouvelées des pensées
condamnables ?
107 - Je vis l’une de mes épouses
qui avait été rappelée à Dieu devant moi. Elle avait un morceau de sucre blanc
dans la main. Je le mis dans ma bouche. Puis je la vis qui se trouvait au
milieu de montagnes de sucre. C’était un univers de sucre blanc qui brillait
comme une lumière38. Je vis mon père, ma mère, mes enfants et
petits-enfants dans cet univers. Ils se réjouirent de me voir. Puis je vis Dieu
- gloire à Lui - qui Se révéla depuis le monde caché au-delà de cet univers. Il
passa soudain à côté de moi. Puis les pensées de l’épreuve se présentèrent à
ma conscience secrète. Dieu - gloire à Lui - m’annonça : « N un. Par le
calame et ce qu’ils tracent ! Tu n ’es pas par la grâce de Dieu possédé ! Tu
auras certes une rétribution sans exception39. » Cette pensée
s’en fut par la grâce de Dieu le Très-Haut. Puis II Se révéla à moi d’un
univers de splendeur et de roses sous l’aspect de la majesté et de la beauté.
Il était revêtu d’un attribut tel que tu me verrais comme être l’ami intime de
la présence, le chef du royaume angélique, l’amant de l’époque, le cavalier de
l’esplanade de l’amour : « C’est le feu de Dieu allumé qui monte jusqu’aux
entrailles40. » Je ne compris pas ce que sont ces feux. Dieu Se
révéla à moi depuis l’univers de la superbe et de l’unité. Il me revêtit de Sa
lumière et de Sa splendeur, et je restai à Le contempler un long moment.
J’entendis diverses sortes de discours. Puis cette ascension et cette voie
passèrent. Puis j’entendis un héraut dire : « Ceux de la sainteté sont venus
! » Alors je vis les grands maîtres, Junayd, Ruwaym, San, Ma'rûf, Abû Yazîd
al-Bistâmî, Dhû’l-Nûn Misrî, notre maître Abû ‘Abdi’l-Lâh ibn Khafîf, notre
maître Abû’l-Hasan ibn Hind et les maîtres des soufis. Puis je vis tous les
compagnons et tous portaient l’habit rapiécé. Ils dansaient. Ils étaient la
proie de l’extase. Certains des grands tenaient à la main un tambour. Il jouait
du tambour. Il portait un habit rapiécé. Puis ils se rassemblèrent auprès du
Prophète. Il se leva de Sa tombe, le visage ressemblant à la rose rouge
exhalant comme un parfum de musc fort. Il portait un habit rapiécé. Et c’est
ainsi que je vis l'ensemble des prophètes. Le premier d’entre eux était Adam
et le dernier Muhammad. Je vis Gabriel avec les anges généreux qui portaient un
habit rapiécé. Le Prophète précédait l'ensemble des créatures en face de Dieu
- gloire à Lui. Dieu - gloire à Lui - nous apparaissait. J'étais parmi eux
comme le compagnon pris d'ivresse. Je chantais, tenant à la main un luth dont
je jouais. Dieu le Très-Haut me distingua de toutes les créatures en
m'accordant une imminence. Il m'entretint de secrets étonnants et de nouvelles
étranges. Louange à Dieu qui accorde Sa grâce et qui rétribue abondamment. Ma
poitrine fut oppressée par les lumières de l'épreuve, l'accablement des
illuminations de la contemplation et l'affluence de la langueur, comme si mon
cœur fuyait Dieu le Très-Haut et décidait de disparaître dans les vallées des
ténèbres de la nature et de pénétrer dans les demeures des concupiscences et
des accidents, hors de la station de la vigilance intérieure et de l'observation
de l’univers de la préétemité. Or cela vient de la fureur de Sa munificence, le
Très-Haut, dans la mesure où II éprouve Ses serviteurs à l'esprit embrouillé
par les calamités du voile.
108 - Je m'assis une nuit et je
pensais à ma charge et à mon rang jusqu'à ce que je sois plus fort dans l'univers
des représentations imaginaires et que je m'habitue aux analogies d'origine
satanique. Ma conscience secrète sortit dans les confins de l’univers des
réalités de fureur. Elle ne fit pas attention à la présence et ne regarda pas
les lieux d'échéance de la théophanie. Elle baissa le regard pour ne pas
apercevoir la contemplation des lumières du monde caché. Des heures passèrent
ainsi. Je vis subitement la demeure de la majesté. Dieu - gloire à Lui - Se
révéla à moi sous l’aspect de l’équi- vocité. Les sanglots, les larmes,
l'émotion et la démence qui s'emparent des extatiques au sein des perceptions
de la contemplation de la majesté me submergèrent. Puis II Se révéla à moi une
fois encore. La demeure de la majesté se trouva emplie de Dieu - gloire à Lui.
Ma conscience secrète, mon cœur, mon intelligence, mon esprit, mon apparence
extérieure et mon intérieur furent heureux. La félicité, la gaieté, l’intimité
et la joie s'installèrent en moi. Tout voile et tout reproche s’en furent loin
de moi. Je restai à espérer plus de demeures et réjoui par la douceur de
l’union. Puis suivre les conduites de la condition créaturelle et supporter les
fardeaux dans l’espoir de la condition seigneuriale me furent agréable.
J’envoyai mon cœur vers l’univers des phénomènes. Il atteignit la terre. Puis
II tournoya du royaume angélique inférieur jusqu’au royaume angélique
supérieur et il tourna au-dessus du trône. Ne resta plus rien avec lui des
êtres créés. Puis il traversa le désert de la préétemité qui s’étend entre la
réalité phénoménale et la préétemité. Il arriva aux contemplations de la
condition seigneuriale où sont les dévoilements des illuminations des
opérations théophaniques spécifiques auxquelles est suspendu l’être créé. Puis
il fut proche de la station de la stupeur dans la condition seigneuriale, de la
vision des lumières de l’opération théophanique, des traces de la munificence
et de la fureur de la préétemité. Puis la magnificence de Dieu le Très-Haut et
Sa majesté lui apparurent, et ce fut comme s'il se trouvait entre les masses
des océans qui débordent. Puis il vit Sa terrible superbe qui est la forme de
l’essence préétemelle. Il resta stupéfait à la vue de l’essence. Il ne lui fut
accordé ni perception, ni science, ni connaissance, mais Lui, le Très-Haut, lui
fit voir Sa personne sans dévoilement41. Il resta là des heures et
il hérita de cette station émotion, démence, sanglots et larmes. Puis il entama
les voyages de la prééternité et il vit Dieu - gloire à Lui - sous la forme de
la beauté. Il Se présenta à lui comme s’il apparaissait d’un univers de roses
et de lumière. Il le combla de faveurs étranges. Puis Dieu le Très-Haut lui
apparut d’un autre monde des mondes de roses rouges. Là se trouve la présence
de l’élite. Le Très-Haut le vit. Il le prit par la main. Il l’embrassa et II
annonça dans les univers de la sainteté : « Voici un roi à qui appartient le
royaume. » Alors de cette station apparurent une passion particulière et un
amour particulier, une intimité et une surexistence. Puis m’apparut Sa beauté,
au Très- Haut, sous diverses sortes de gens, chacune étant une faveur adressée
à moi pour la conservation de ma personne après mon anéantissement dans les
déterminations de l’éternité sans commencement. Il me versa à boire les vins
de l’intimité et de l’imminence. Puis II partit et où que je me tournais je Le
vis qui était le miroir de l’être créé. Et c’est là Sa parole : « Quelque
part que vous vous tourniez, là est la face de Dieu42. » Puis II
me tint un discours après l’abondance de mon désir pour Lui. Et ceci eut lieu
après que j’eus une pensée me disant en moi-même : « Je désire voir Sa beauté
sans interruption aucune. » Il dit : « Souviens-toi de l’état de Zulaykhâ et de
Joseph43. Zulaykhâ façonna son corps pour Joseph dans six
directions, de sorte que Joseph ne put regarder en quelque direction que son
corps ne s’y trouve. Et il en fut ainsi pour ce qui te concerne dans la demeure
de Ma majesté. » Je vis le Très-Haut de tout atome alors qu’il est affranchi de
l’incarnation et de l’anthropomorphisme. Toutefois II est un mystère que ne
peut contempler que celui qui est plongé dans les océans de l’affirmation de
l’unicité et celui qui connaît le secret des opérations de la préétemité dans
la station de l’amour. Alors queje demeurais longtemps en proie à l’agitation
et à l’excitation, mon cœur songea à quitter le pays des merveilles pour ma
patrie. Je voulus savoir comment serait mon état. Dieu - gloire à Lui -
m’apparut et parla de telle manière que dans ma poitrine s’écoula quelque
chose comme Sa parole, le Très- Haut : « Afin que tu sois élevé sous mes
yeux44 » [et que] « Tu vogues sous Nos yeux45.
» Il dit : « Je suis Celui qui t’apporte la bonne nouvelle. » Puis l’idée me
vint dans mon cœur : « De quelle nature est ma condition ici ? » Tous les
habitants de ce pays étaient couchés devant moi tels des gens endormis gisant à
terre. Il voulait par cela montrer qu’il les avait disposés ainsi pour moi et
me faire comprendre qu’ils n’ont aucune importance dans mes stations face à
Lui. Son intention était que l’être créé soit vide car Lui seul me suffit dans
toute mon aspiration. Puis II me saisit par les extases, les visitations
intérieures et l’écoulement des secrets jusqu’au moment du réveil vers le
milieu de la nuit. Ceci fait partie de quelques-uns de mes voyages. Ô mon ami
! Que Dieu t’accorde ainsi qu’à nous davantage de Son imminence et de Ses
secrets subtils ! Lorsque mon cœur se tourna vers le monde de la préétemité,
les merveilles de Ses opérations théophaniques, le Très-Haut, m’apparurent
dans le royaume angélique de la magnificence. Puis ce sont les océans de
l’unité qui m’apparurent et leurs vagues m’emportèrent jusqu’ à la
contemplation de la superbe. Je vis la beauté de la préétemité sans comment ni
aspect. L’ensemble des êtres créés et des phénomènes diminuèrent dans la
majesté de Sa magnificence, si bien qu’il n’en resta plus aucune trace lorsque
commença à briller la puissance de la splendeur de l’éternité sans
commencement. J’étais là dans le site de l’imminence. Mais la houle de l’océan
de la surexistence me saisit, et s’il n’y avait pas la générosité de Dieu -
gloire à Lui - qui me retint dans les assauts de la superbe j’aurais péri46
en moins d’un clin d’œil. Il sembla qu’il, le Très-Haut, me faisait voir les
formes de l’unicité. Ce fut comme s’il ordonnait que je regarde l’immensité de
Sa beauté et de Sa majesté. C’est là une grâce venue de Lui. Je m’approchais.
J’étais à cet instant la proie de l’émotion et des sanglots. Puis II m’apparut
soudain après que cet état eut dépassé le monde de la sainteté comme s’il était
un marin et des océans. Je vis Dieu - gloire à Lui - sans comment tandis que
dans les dais de Sa superbe plongeaient les prophètes et les anges sous la
forme de femmes à la peau blanche. Je m’envolai vers la proximité de mon seigneur
- qu’il soit loué et sanctifié - et ce fut comme si j’étais à la droite du
trône. Je fus comme un voleur au milieu de l’innocence. Je fus comme quelqu’un
qu’enflamme le désir, je volai un instant, je tournoyai un instant et je
m’assis un instant comme l’ému en proie à l’agitation. Dieu - gloire à Lui - me
tint un discours lorsque je fus proche de Lui. Il dit en langue persane : «
Ainsi tu étais, ainsi tu t’es libéré. » Puis cet état passa mais je demeurais
en lui éprouvant une joie telle que je faillis fondre de délice et de contentement.
Je souhaitai la contemplation de l’équivocité sous la forme de la beauté au
point que je souhaitai jouer du luth en proie à un état d’ivresse, d’amour et
de désir de Lui. Je Le vis sur les rives des fleuves des jardins du paradis,
qui portait un vêtement de roses rouges. Son visage, le Très-Haut, était
accueillant, exprimant la satisfaction et la réjouissance. Là les dispositions
des troupes de l’amour s’emparèrent de moi. Puis je me vis moi-même dans une
maison emplie de lumière. Sous cette maison je vis un homme d’entre mes
compagnons qui était décédé et qui semblait me faire un signe. C’était un homme
qui prétendait à quelques stations et qui réclamait l’amour. Dieu - gloire à
Lui - Se révéla à moi de la lumière de Sa sainteté avec l’apparition de la
contemplation de Sa face. Je devint là comme un moucheron qui vole dans les
vents violents. Puis je vis l’ensemble des créatures passer sous cette maison
jusqu’aux plus terribles des créatures. On aurait dit qu’elles avaient besoin
de moi et de cette station. Là disparut la crainte qu’éprouvaient les créatures
toutes ensemble à l’égard de la violence de la majesté de Dieu le Très-Haut qui
s’exerçait sur moi. Puis les illuminations de la sainteté et les lumières de la
surexistence - gloire à Lui - tournèrent autour de moi. Il transcende tout ce
qui n’est pas lié à Sa qualité. Ma conscience secrète convint de rechercher la
grandeur et la gloire à partir de l’univers du monde caché. Je traversai les
phénomènes et j’atteignis le seuil de la préétemité. J’entendis la parole de
Dieu - gloire à Lui - sortir de la cachette de l’éternité sans commencement. Il
dit : « J’ai créé l’être pour Me chercher et Je suis arrivé à la station de la
sainteté. Qui est comme toi dans l’univers ? Moi Je te cherche jusqu’au plus
bas de Ma préétemité. » Alors II m’apparut sous l’aspect de la divinité, de la
sainteté et de l’abstraction, si bien que tout autre que Lui du trône jusqu’à
la terre disparut dans les assauts terribles. Je Le contemplai d’une
contemplation des yeux. La vision de l’essence de la magnificence apparut dans
la vision de la beauté de la surexistence. Et c’est là une chose étrange étant
donné que l’épiphanie de la beauté paraît sous la forme de la magnificence. Ma
conscience secrète s’agita. Mon intelligence fut réduite à rien. Mon cœur
charnel fut mis en pièces. Je fus là pendant des heures. Puis II dit : « Tu Me
cherches et Je te cherche. Si tu regardais, tu Me trouverais en toi sans
traverser les régions du monde caché. »
109 - Avant cette visitation
j’étais préoccupé par certains propos des gens de mon assemblée où j’avais
entendu quelques bavardages du genre des propos anthropomorphistes. Je
commentais Sa parole au Très- Haut, disant que celle-ci est préétemelle et que
ce qui est autre que Sa parole est une invention. Le Très-Haut dit : « J’ai
éloigné Ma parole de la souillure. N’aie pas peur car c’est Moi qui dirige en
personne chaque fois que tu accomplis l’invocation dans ton assemblée. » Je Le
vis - qu’il soit loué et exalté - et tous les chérubins et les êtres spirituels
envahirent avec Lui mon assemblée. Je vis les habitants de la présence de
l’élite cir- cumbuler dans mon assemblée. Je vis Gabriel, de la gorge duquel
s’écoulait ce dont s’abreuvaient les gens dans une grande mosquée, revêtu de
l’apparence d’un adolescent. Lorsque l’assemblée trouva plus de force, je vis
toutes les montagnes se livrer à l’invocation. Je vis certaines d’entre elles
distinctes d’autres. Certaines d’entre elles avaient la cime qui dépassait
d’autres, ressemblant aux hommes. Il me sembla voir les cieux venir dans mon
assemblée sous la forme de personnes, et de même pour le trône et le piédestal,
le jardin du paradis, et le feu de l’enfer, et tous les esprits des prophètes,
des véridiques, des martyrs, des Houris, des adolescents et des enfants. Ils
venaient pour la présentation de Dieu le Très-Haut. Puis Dieu - gloire à Lui -
dit : « C’est ainsi que j’agis à chaque fois qu’une assemblée est consacrée à
l’invocation. » Je fus à cet instant dans les océans des extases, sanglotant,
violemment agité et ému, jusqu’à ce que ma conscience secrète trouve le repos
et que les portes du royaume angélique se soient refermées. Dieu transcende
toute considération qui n’est pas liée à Sa majesté, et II est affranchi de la
contemplation des phénomènes et de l’analogie des êtres créés.
110 - La nuit du vendredi
j’observais Dieu le Très-Haut après la moitié de la nuit. Je passai un moment
et rien ne me fut ouvert. Puis, après cela, Il m’apparut sous la forme de la
majesté et de la beauté, de la grâce de la pré- étemité et de la splendeur de
l’éternité sans commencement. Il me ravit. Il me rendit amoureux, criant et
pleurant, me réjouissant de Sa majesté et de Sa beauté. Je Le vis sous l’un
des aspects de Sa surexistence, dans la station de l’intimité et de la
sainteté tel que, si les premiers ou les derniers Le voyaient, ils
s’envoleraient, ils se sentiraient légers et erreraient éperdus dans les
étendues désolées et les déserts arides. Leurs articulations seraient réduites
en miettes et leurs intelligences seraient détruites. Que Dieu augmente pour
nous ces bienfaits préétemels par Sa grâce et Sa générosité. Puis je m’assis
pour voir l’apparition le monde caché. Je sortis par ma conscience secrète de
l’endroit où cessent les phénomènes et j’atteignis les esplanades de l’éternité
sans commencement. Dieu - gloire à Lui - vint à ma rencontre et dit : « J’ai
voyagé vers toi par le cœur depuis les vallées de l’ipséité. Or dans chaque
vallée l’être qui s’y trouve est plus petit qu’un grain de moutarde. Je ne me
proposai pas d’autre but que venir à toi pour te rendre visite. Je t'ai souvent
rendu visite alors que tu étais assoupi du début de la nuit jusqu’à ton réveil.
» Puis II Se révéla par mille attributs dans mille stations, dont chacune était
déterminée par la réjouissance et la satisfaction. Chaque fois que je Le vis
par un attribut, Il me dit : « Je t’aime. Il ne doit pas rester en toi de
tristesse car on l’éprouve après cela à cause de l’absence. Or Moi Je reste à
toi. Ne sois pas triste ! Ne sois pas angoissé à cause des pensées conscientes
et des calamités. » Lorsque je vis cela et que je dis à partir de Lui ce que
j’entendis de Lui, j’entrai dans les océans des extases. Les sanglots et les
larmes me submergèrent. Je n’ai pas oublié dans ce dévoilement plus que ce que
j’en ai dépeint. Les portes du royaume angélique me furent ouvertes. Je vis
dans les déserts du monde, caché sur un tapis de lumière, les grands imâms
rassemblés en cercle. Je vis al-Shâfi‘î, Abû Hanîfa, Mâlik et Ahmad [ibn Hanbal].
Ils portaient des vêtements blancs et des turbans blancs, se réjouissant et se
félicitant à la vue de mon visage. Puis je vis les prophètes au-dessus d’eux.
Je vis notre Prophète Muhammad parmi ses compagnons, au-dessus de l’ensemble
des créatures, qui en sortit et se dirigea vers moi, réjoui et souriant. Il me
combla de faveurs et dit : « J’ai vu les saints et les maîtres. J’ai vu
Gabriel, Michel et les pôles des chérubins. Puis j’ai atteint le plus grand
royaume angélique. J’ai vu le trône et le piédestal. Puis j’ai vu un univers de
perles blanches. Dieu - gloire à Lui - est venu à ma rencontre sous la forme de
la beauté et de la majesté, l’œil des attributs tourné vers moi et manifestant
de la satisfaction. Les réalités cachées de la majesté et de la beauté sont
apparues, et des lumières de Sa munificence des perles et des joyaux se sont
répandus. Jamais je n’ai vu depuis le trône jusqu’à la terre quelque chose de
plus blanc que ces joyaux. »
111 - Il arriva que je m’assoie à
la moitié d’une nuit du mois de Rajab. J’étais inquiet pour les
créatures à cause de la violente maladie qui les frappait toutes. Je trouvai un
ami intime dans ma pensée. Je vis tout le monde sous l’apparence de l’ami
intime. Cela se produisit au moment où les nuées de la fureur fuyèrent l’être
créé et où se manifestèrent les effets de la générosité de Dieu le Très-Haut
et la grâce de Sa faveur. Je m’assis un moment. Je songeai : « Est-ce que
s’enracinera en moi le but de mon aspiration que sont les dévoilements du
monde caché et les contemplations du Seigneur - gloire à Lui ? » Les portes du
royaume angélique me furent ouvertes les unes à la suite des autres. Puis je
vis Dieu - gloire à Lui - sous l’aspect de la majesté et de la beauté, qui
apparaissait par la première porte. Il dit: «J’ai ouvert pour toi sept mille
portes d’entre les portes de la présence de Ma gloire et de Ma superbe. » Puis
II me fit entrer dans la première porte. Je séjournai là mille ans. Puis II me
fit entrer dans toutes les portes et je séjournai dans chacune d’entre elles
mille ans. Lorsque je sortis de l’ensemble des portes je Le vis, le Très-Haut,
sous une apparence différente de Ses attributs. Je Le vis à chaque porte par
un autre attribut tel que si les êtres Le voyaient par cet attribut ils
périraient tous de plaisir. Il m’est impossible de décrire ce que j’ai vu de
Lui en fait de beauté et de majesté, de splendeur et de gloires. Puis j’eus une
vision à la porte de la présence particulière. Et là c’est l’esplanade de
l’éternité sans commencement. Notre prophète Muhammad vint de la droite de la
présence. Il était comme la perle blanche47 et portait un vêtement
de perles. C’est ainsi que je vis Adam qui portait un vêtement fait de perles.
Le Prophète me donna l’acco- lade et embrassa mon visage. Adam fit de même.
Adam m’accorda beaucoup de faveurs comme le père envers le fils. Puis je vis
Abraham, Moïse, Jésus et l’élite des prophètes. Je me dirigeai vers la
proximité de la présence. Je vis Gabriel revêtu de l’apparence corporelle des
Turcs. Il était comme la rose rouge, et de même pour Séraphiel et tout autour
de lui la présence. Je vins à toucher la proximité de la présence et je vis
Dieu - gloire à Lui - plus beau encore que ce que j’avais vu. Il Se révéla à
moi à plusieurs reprises, chaque fois par un attribut différent. Je vis les
merveilles de la retraite à partir de Lui. Soudain II Se révéla sous l’aspect
de la gaieté et de l’allégresse. Les beautés des attributs m’apparurent jusqu’à
ce qu’il ravisse mon cœur plus encore qu’il ne l’avait ravi tout au long de mon
existence par cet éclat et ces dévoilements et contemplations. Puis les
esplanades de la splendeur, les gloires de la prééternité, les lumières de la
surexistence et les océans de la magnificence m’apparurent. Après cela Dieu
disparut dans les voiles du monde caché. Je demeurai ainsi plongé dans la
stupeur, à goûter le délice de l’extase et de l’état, les larmes et les soupirs
jusqu’à ce que je revienne au premier état. Ce dévoilement provient des
raretés des sciences occultes dont les créatures ne peuvent connaître les
vérités par des sciences raccourcies et des intelligences débiles.
112 - Il arriva que j’étais assis
avant la moitié de la nuit au chevet de mon fils Ahmad qui souffrait d’une
forte fièvre. Mon cœur était sur le point de fondre de chagrin. Soudain je vis
Dieu - gloire à Lui - sous la forme de la beauté. Il Se montra bienveillant
envers moi et envers lui alors qu’il était assoupi. L’extase et la démence s’emparèrent
de moi. Il fit taire l’agitation de mon âme jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus
s’éveiller. Ce me fut une grande violence et je dis : « Mon Dieu ! Ne m’éprouve
pas alors que j’attends de toi la consolation ! » Il dit : « Ne sois pas
triste car Je t’appartiens. » Je dis : « Mon Dieu ! Pourquoi donc ne me
parles-tu pas comme tu as parlé à Moïse? » Il dit alors: «N’es-tu donc pas
satisfait que celui qui t’aime M’aime et que celui qui te voit Me voit48?
» Lorsque j’entendis cela une profusion d’extases me submergea si bien que je
me levai. Dieu - gloire à Lui - lança un appel aux tréfonds du monde caché. Il
dit : « Ô guérison ! » et une guérison vint à lui. Or le pays était envahi par
la maladie comme on ne l’avait jamais vu. Alors il souffla la guérison dans le
pays et elle se répandit sur toute la Perse. Je fus la proie de l’extase de
l’état et des cris. Il se montra bienveillant envers mon fils et II lui versa à
boire un breuvage. Puis après cela je Le vis à plusieurs reprises par des
attributs variés jusqu’à ce que je Le vis sous l’aspect de la majesté et de la
beauté, de la divinité, de la surexistence et de la prééternité. Puis Dieu se
dressa - gloire à Lui. Puis je vis l’ensemble des phénomènes du trône jusqu’à
la terre devant lui comme la plus petite chose. Puis II me dévoila le manteau
de la superbe et de la magnificence, et II disparut de ma vue. Puis, à la suite
de cela, après m’être apaisé de l’extase, je vis les sept saints dans
l’atmosphère de l’espace. Puis Khidr et le pôle vinrent à leur suite. Le pôle
chevauchait sur une monture. Il passa et il prit la tête. Puis il me jeta un
regard bienveillant. Il ressemblait à la rose rouge. Je les saluai à plusieurs
reprises. Mon cœur éprouva une agréable sensation à les voir, et je compris
qu’ils étaient venus pour l’agrément de mon cœur.
113- Il arriva que j’étais assis la nuit du vendredi à
Shîrâz plongé dans la vénération après la moitié de la nuit. Je tournoyai par
ma conscience secrète au-dessus de l’abîme de l’éternité sans commencement
entre deux occupations, la recherche de la pure prééternité sous la forme de la
primauté, et la recherche de la contemplation de la beauté au moment de
l’apparition du but des jardins du paradis dans le vêtement de l’opération
théophanique. Or pendant un moment, rien ne fut dévoilé de l’univers du royaume
angélique. Je fus stupéfait par ma condition. Alors je vis Dieu - gloire à Lui
- sous la forme de l’imminence qui me fut accordée de Lui. Je dis en moi-même :
« Où étais-je tandis que Dieu - gloire à Lui - était avec moi ? » Je Le vis à
plusieurs reprises sur moi sous la forme de la majesté et de la beauté dans
l’ensemble des régions de l’être créé. Il arriva que je me vis au-dessus du
mont Sinaï. Je vis Dieu - gloire à Lui - venant des jardins de l’éternité sans
commencement. C’était comme si se répandaient là des roses rouges et blanches,
des perles et des joyaux. Moïse, Abraham et Muhammad étaient en compagnie des
plus nobles des chérubins. Ils criaient, ils tournaient, ils balbutiaient et
riaient, certains en proie à la stupeur, d’autres dans la joie et l’enjouement.
Ils avaient l’air de fuir les assauts de la munificence. Puis je vis Dieu -
gloire à Lui - et en face de lui coulait un fleuve de vin. Il me versa à boire
des vins, et il me dit des mots tels que s’il parlait avec les rochers massifs
en employant ces mots ils s’envoleraient de joie. Il me désigna par mon nom à
plusieurs reprises. Il m’appela, me parla à l’oreille et me revêtit du vêtement
de la grâce et de la splendeur jusqu’à ce que je sois lancé entre les gens du
royaume angélique contemplant les lieux de réunion aimés. Puis II me combla de
faveurs. Puis II disparut de ma vue. Puis quelques instants passèrent. Puis je
Le vis, le Très-Haut, en haut des échelles de l’univers du trône et au-dessus du
trône. Je Le vis dans l’univers de l’éternité sans commencement sous la forme
de la solitude. Des moments passèrent. Puis II m’appela et je L’aimai plusieurs
fois. Puis je me vis moi-même dans l’enceinte sacrée de la Ka'aba. Dieu -
gloire à Lui - Se révéla à moi à l’intérieur de la Ka'aba sous la forme de la
beauté, de la splendeur et de la majesté. Il y avait là le Prophète avec les
prophètes et les anges qui tournaient autour de la Ka'aba. Je vis le trône qui
sembla descendre et accomplir la circumbu- lation autour de la Ka'aba. Je
trouvai de Dieu ce que je trouvai et j’entendis ce que j’entendis, et il est
impossible de divulguer ces secrets parce qu’ils appartiennent aux sciences
occultes qui émanent des attributs réservés et aux opérations théophaniques
réservées, et parce que ne peuvent les contempler que des gnostiques qui ont bu
aux océans de l’affirmation de l’unicité et qui connaissent Dieu par la
définition des ignorances, l’épuration des attributs et de l’essence de ce qui
vient en pensée dans les cœurs des créatures depuis le trône jusqu’à la terre.
Car Dieu dépasse toute considération qui n’est pas conditionnée par Sa
munificence.
114 - Il arriva que je m’arrêtai au milieu d’une assemblée
de gens de la demande. Il n’y avait aucun avantage à espérer de leurs demandes.
Mon cœur fut oppressé par ce queje vis de leurs demandes, car leurs demandes
n’étaient que prétentions humaines envers Lui. Un groupe aussi m’incita à ne
pas voir le gouverneur. Ce me fut une telle violence qu’il fut difficile pour
mon âme d’entrer les voir. J’éprouvais un violent souci jusqu’à ce que ma
poitrine fût sur le point de déborder
en bouillonnant. Je m’endormis sur cette impression et je
plongeai dans le sommeil accoudé. Je m’éveillai à la moitié de la nuit, et
c’était la nuit de mercredi du mois de Sha’bân de l’année [cinq cent]
quatre-vingt- cinq. J’étais dans les affres du sommeil et Dieu - gloire à Lui -
me tint un discours citant Sa parole : « Ils veulent éteindre la lumière de
Dieu avec leurs bouches, mais Dieu est celui qui parfait Sa lumière bien qu’il
répugne aux impies49.» Ce discours se produisit lorsque ma
nature corporelle fut enlevée à la torpeur du sommeil. Je m’assis. Je fis les
ablutions. Je priai deux prosternations. Ma poitrine fut extrêmement oppressée
jusqu’à ce que je m’impose l’invocation des noms de Dieu le Très-Haut, afin de
sortir de l’angoisse qu’éprouvait ma poitrine à cause de Lui. Or je ne trouvai
pas la douceur de ce discours. Lorsque j’en eus fini avec ces deux prosternations
et avec la prière qui les suivit, j’attendis que s’ouvrent les portes du monde
caché. Je vis Dieu - gloire à Lui - proche de moi. Il me dévoila une beauté
dans la beauté de Sa face, le Très-Haut, et un attribut des attributs de Sa
splendeur avec les attributs de la superbe. Mais la superbe possède coups et
assauts. Mais entre moi et Lui était un éloignement et pas de distance. Il me
dit : « Pourquoi t’inquiéter alors que Je t’appartiens sous l’aspect de la
superbe ? » Il me fit porter une réalisation intérieure d’extase telle que
s’il la faisait porter aux montagnes du bas monde elles fondraient. Puis je Le
vis. Puis je Le vis. Puis je Le vis plus encore que l’on ne pourrait le
dénombrer. Puis les lumières de Ses attributs brillèrent de tout leur éclat
avec le dévoilement de Ses attributs et de Son essence à partir de toutes les
créatures50. Puis II me fit voir Sa personne51, le
Très-Haut, par la qualité de la descente de la science sublime et de l’au-delà
de l’au-delà sur la monture [Hayzûm] de la magnificence. Sa magnificence
emplit le trône, le piédestal, les cieux et la terre. Puis II me fit tourner
dans le royaume angélique le plus grand, et II me dévoila les tréfonds de la
préétemité et les entrailles de l’éternité sans commencement sous la forme de
l’abstraction, de la grâce et de la majesté. Puis Il m’apparut sous l’un des
aspects de l’équivocité. Tous les chérubins étaient au seuil des dais de Sa
superbe, revêtus de l’apparence de la grâce et de la beauté. Ils avaient des
tresses comme celles des femmes et des Houris et portaient le vêtement des
habitants des jardins du paradis. Ils se dispersèrent et se rassemblèrent. Je
vis Gabriel sous la forme de la grâce et de la beauté tel que je ne saurais le
décrire. Il passa à côté de moi avec sa grâce et sa beauté. Je vis les
prophètes et les saints immergés dans les lumières des gloires de Sa majesté.
Je fus entre une occultation et une théophanie, étourdi, stupéfait, sanglotant,
pleurant, enflammé de désir, ému et revêtu de l’apparence des gens ivres.
Toutes mes inquiétudes et tous mes chagrins s’en furent et mon cœur s’emplit de
joie grâce à Son intimité et à Sa beauté. Après cela je priai et j’intercédai
auprès de Dieu le Très-Haut pour la communauté de Muhammad. Or ceci se passa en
un temps où s’abattit sur Shîrâz une terrible maladie, une mort, un affaiblissement
et où l’on priait pour demander la pluie52. Puis je demandai à Dieu
le Très-Haut de me délivrer de fréquenter la cour des princes. L’un des ordres
de Dieu - gloire à Lui - survint après l’aube. Il me dispensait de les voir et
de les fréquenter en ce temps. Dieu est très haut et je place mon espoir en Lui
car II m’affranchit par Sa grâce de ce qui est autre que Lui. Je cherche refuge
en Lui car II me suffit.
Le livre du dévoilement des secrets est achevé avec l’aide
de Dieu le Très-Haut, et louange à Dieu en toute chose, dans les derniers jours
du mois de Jumadâ’ZZ des mois
de Van six cent soixante-cinq53.
NOTES
1. Il s’agit
pour Rûzbehân d’une manifestation de joie et de satisfaction lorsque le
mystique voit apparaître « le croissant de lune de la contemplation», qu’il
goûte le discours divin et contemple Dieu sous le vêtement équivoque de sa
manifestation (Mashrab : 87).
2. Il y a dans
ce propos un renversement de l’image du miroir que Bistâmî formule : « Mon Dieu
! Tu es devenu miroir pour moi, et je suis devenu miroir pour Toi»; c’est la
version de Rûzbehân qu’il a accompagnée d’un long commentaire (Sharh : 105-108). C’est aussi l’inversion de la tradition rapportée
par ‘Ayn al-Qudât Hamadânî, selon laquelle le cœur du croyant est comme le
miroir tel que, lorsqu’il regarde en lui Son Dieu se révèle (Tamhîdât, Téhéran, 1370, p. 260).
3. Allusion au
Prophète qui est qualifié de ummî, illettré, à plusieurs reprises
dans le Coran. La ummiyya est un type de sainteté qu’il
faudrait désigner comme une sorte d’état d’enfance caractérisée par la
suspension du jugement, voire une forme de nescience, pour laisser les
connaissances d’inspiration apparaître avec l’émerveillement qui les
accompagne. Voir les développements sur cette question à partir d’ibn ‘Arabî,
M. Chodkiewicz, Un océan sans rivage, Paris, 1992, p. 52-54.
4. Il s’agit de
la nuit au cours de laquelle le Coran fut révélé et où les portes du ciel sont
censées s’ouvrir. L’expression est d’origine coranique; voir Coran, XCVII
=1-3.
5. Allusion aux
soixante-dix étapes qu’il faut franchir pour atteindre la connaissance mystique
que Rûzbehân a décrites dans L’Ennuagement
du cœur.
6. La leçon des
manuscrits est ici erronée et demande correction.
7. Tout ce
passage et le chapitre suivant se trouvent aussi dans le Kashf al-asrâr, édité par N. Hoca, Istanbul, 1971, p 111-112.
9. Il faut
suivre ici la leçon de l’édition N. Hoca, op. cit. ,p. 112.
10. Reprise du
célèbre paradoxe d’Abû Yazîd al-Bistâmî, « Gloire à Moi!
», comparable à celui de Hallâj, «Je
suis la vérité [ou Dieu] ».
11. Coran,
XII-31. Le verset coranique cité place les visions de Rûzbehân dans le cadre de
l’histoire de Joseph.
13. Une même
lacune dans les deux manuscrits utilisés - ce qui montre encore une fois leur
parenté étroite - nécessite ici de compléter par la version de l’édition N.
Hoca {op. cit., p. 112).
14. L’édition N.
Hoca offre une lecture légèrement différente : « Moi Je suis venu à toi. N’es-tu donc pas satisfait ? Je
suis venu à toi soixante-dix fois... » La phrase suivante manque en revanche dans cette version {ibid.).
17. L’édition N.
Hoca omet une grande partie de la phrase et en offre une lecture légèrement
différente : « Peux-tu voir quelque
chose des êtres créés à moins que tu ne Me voies sous l’aspect de la
munificence, de la majesté et de la surexitence ? » {op. cit., p. 112).
19. Le dialogue
qui suit est la paraphrase de celui qui a déjà été cité ici-même au § 5.
20. Pour ce
passage, voir les notes du § 5 ici-même.
21. Tout ce
passage se trouve aussi dans le Kashf
al-asrâr édité par
N. Hoca, Istanbul, 1971, p. 111-112.
24. Le chiffre
correspond aux cinq prières quotidiennes prescrites en Islam. La vision
rapportée par Rûzbehân est une sorte d’explication du sens de la prière.
25. L’expression
est reprise des récits traditionnels d’ascension, mïrâj, et est régulièrement employée par Rûzbehân; voir J. Bencheikh, Le Voyage nocturne de Mahomet, Paris, 1988, p. 68.
27. Il s’agit là
du fait de cacher une idée sous-entendue derrière le sens apparent d’un mot.
Les deux phrases de Rûzbehân ici recèlent effectivement des ambiguïtés. Ainsi
c’est le même mot qui désigne la mesure dans le verset coranique cité et le destin
dans la « nuit du destin » dont il est question ; de même le terme qui désigne
les cérémonies désigne aussi l’ornementation de cette nuit et plus encore la
victime offerte en sacrifice, dont il est question dans le chapitre précédent
et dans ce même chapitre, où Rûzbehân s’y compare.
28. Ishâq
al-Kâzarûnî (m. 42611/1036) est le shaykh
murshid fondateur de
la Kâzarûniyya, ordre auquel se rattache celui de Rûzbehân (Shîrâz-nâma, p. 145-146).
33. Paraphrase
d’une tradition sur la sainteté célèbre dans le soufisme.
35. C’est la
station réservée au Prophète dans le Coran.
36. Il s’agit du
cœur physique qui contient le cœur spirituel.
38. Cette vision
ne peut pas ne pas rappeler l’image du sucre blanc qu’utilise Najm-i Râzî pour
désigner le pur esprit muham- madien et son émanation, Mirsâd al-‘ibâd, p. 21 et suiv. et p. 37 et suiv. Cité par H. Landolt dans
Isfarâyinî, Le Révélateur des mystères,
p. 58, 107, 117.
41. Le ms.
Massignon dit « sans comment ».
43. Voir le
récit de cette histoire dans le Coran, sourate XII.
46. Le mot est
illisible dans les deux manuscrits.
47. Cette
expression est pour Rûzbehân le nom qui désigne la Compatissance ou l’Esprit
énonciateur, le premier créé, qui est le Prophète pour lequel la création a été
formée par Dieu. Voir Sharh : 304; ‘Ara is al-bayân, ms. Berlin, fol. 320a-321b; Mashrab .-11.
48. Ceci est
encore un indice de la sainteté muhammadienne. Ce propos rappelle en effet un
propos du Prophète selon lequel celui qui voit Muhammad voit Dieu.
50. Le ms.
Massignon dit :«[...] de tous les côtés ».
51. Le ms.
Mashhad dit : « Il me fit voir Son apparence... »
52. C’est le
même charisme dont les descendants de Rûzbehân prétendront être doués.
53. Le ms.
Mashhad dit: « [...] l’an mille soixante-quatre ». Les deux dates sont celles
des copies et non celles de la rédaction de l’ouvrage.
Abeilles,
262.
abîme de la pérennité, 260. ablutions, 220, 246, 262, 291.
Abraham, 148, 162, 182, 186, 218,232,237,261,287,289.
Abû ‘Abdi’l-Lâh ibn Khafîf, 159.
Abû Bakr, 24, 141, 161.
Abû Bakr al-Khurâsânî, 159.
Abû Hanîfa, 285.
Abû Ishâq ibn Shahryâr, 252.
Abû Muhammad al-Jawzak, 157.
Abû Muslim, 158.
Abû Muslim Fâris ibn al-
Muzaffar, 159.
Abû Yazîd, 158, 261.
Abû’l-Fâris, 157.
Abû’l-Qâsim al-Dârajardî, 159.
Abûn, 158.
Adam, 148, 150, 151, 162,
164,178,186,194,196,198, 201,206,210,212,217,218, 222,237,238,243,247,257, 261,
277, 286, 287.
adeptes de l’amour, 244.
adeptes de l’anthropomorphisme, 274.
adeptes
de l’effort, 267.
adeptes
de l’exultation, 244.
adeptes de la connaissance, 187.
adeptes de la contemplation, 269.
adeptes de la négation, 191, 217, 240.
adeptes
de la sobriété, 135. adeptes de Ton désir, 245. adeptes des vérités, 217.
adeptes du blâme, 152.
adeptes du négationnisme, 275.
adolescence,
142, 146. adolescent, 283.
adolescents,
153, 182, 283. affirmation de l’unité, 210. agitation, 263.
Ahmad,
213, 287.
aiguades
de l’amour, 223. aiguille, 262.
ailes,
154.
aimant de
l’unité, 260.
aimé,
265.
al-Khidr,
142.
al-Sanhâb,
158.
Alî, 141,
161.
Alî ibn
Abî Tálib, 143, 223.
amant,
265.
amant de
l'époque, 276. amants, 134, 187,207. ambiguïtés, 203, 217. âme, 268, 288.
ami
intime, 286.
ami intime de la présence, 276.
amis, 133,151,154,155,252, 266.
amour, 134, 139, 146, 191, 198,
203, 209, 214, 239, 271,275.
analogies,
269, 272, 277. anéantissement de soi, 264. ange, 231, 236.
ange
rapproché, 273.
anges, 73,133,143,145,147, 149, 153, 154, 155, 162,
164, 182, 185, 189, 191,
192, 198, 204, 206, 214,
216, 219, 221, 222, 230,
234, 235, 237, 238, 240,
252, 256, 261, 265, 269,
270, 271,277, 281,290.
anges
rapprochés, 194, 268. année, 291.
annonce,
231.
anthropomorphisme, 153, 191, 240,
248, 280.
anthropomorphistes, 148, 283.
appel à la prière, 196, 208,
211,220, 251. après-midi, 177, 179, 235. arbres, 198, 259.
arc, 193,
223, 230, 237.
arômes,
191.
articulations,
284.
ascension
nocturne, 244.
ascensions,
224.
ascensions
célestes, 143.
aspiration
mystique, 255.
aspirations,
135.
assemblée,
264, 283.
astres,
210, 265.
atmosphère,
148.
atome,
280.
attributs,
134.
aube, 164, 209,211,214,216, 236, 264.
audition,
210.
auguste
voisinage, 189.
aurore,
220, 232.
aurores,
258.
Azraël,
153, 237, 270.
Balle,
246.
banquette,
155, 190, 264.
bâtons,
157.
battements
de main, 216,240.
beauté,
134, 291.
beauté de
la majesté, 251. berge, 203.
bien-aimés,
255.
Bistâmî, Abû Yazîd al- Bistâmî,
219, 276.
Bistâmî, Bâyazîd al-Bistâmî, 252.
blanc,
153, 285.
blanche,
212, 281.
blanches,
154, 234.
blancs,
219.
boire,
212, 237, 238.
bonnet,
193, 224, 229, 237. bonnet pointu, 63, 163.
bouche,
237, 276. bourdonnement, 262. breuvage, 223.
breuvages,
195. brise de nord, 273.
buisson,
257.
Cachette,
282.
calamités de l’affirmation de l’unité,
268.
califes,
162.
calomniateurs,
237. calomnie, 237.
capitales,
197.
catapulte,
261.
cause,
218.
cavalier de l’esplanade de l’amour, 276.
cécité,
241, 246.
chagrin,
287.
chair,
175.
chaire,
191.
chaires,
191.
chambellan,
193, 268. chambre, 266.
chambre
nuptiale, 216, 232. chambres, 190, 192.
chambres nuptiales, 195, 263, 275.
chamelle,
159.
chamelles,
165.
chantais,
277.
chantait,
240.
chantant,
262.
chanter,
231. chantèrent, 271.
chanteur,
180.
chanteurs,
246.
charismes,
162.
château de la sainteté, 142. châteaux, 147, 198.
chaudron, 144.
chef du royaume angélique,
276. '
chemins, 212, 233.
chemise, 212.
chérubins, 208, 212, 217,
235, 236, 262, 283, 285, 289,
292.
cheval,
183, 223.
chevaux,
252.
chevelure,
140, 270.
cheveu,
153.
cheveux,
197, 219, 229.
chien
jaune, 237.
chiens de
la géhenne, 237.
Chine, désert de Chine, 258. ciel, 196, 215, 263.
cierges des êtres spirituels,
252.
cieux,
147,150,155,189,194,
205, 230, 245, 283, 292.
cime,
283.
cinq
fois, 248.
cinquante-cinq
ans, 166.
circumbulation,
290.
circumbuler,
283.
citadelle,
266.
cœur,
178, 198, 221,243,244,
246, 248, 249, 255, 258,
259, 265, 269, 270, 273, 278,
280, 287.
cœur
charnel, 283.
cœurs,
274.
colliers,
233.
colombe,
165.
compagnons, 160, 163, 192, 196,
219, 231, 268, 276, 282, 285.
compatissance,
158, 275.
Compatissant,
240, 251.
concentration visionnaire, 210,
221.
concentrations visionnaires, 260.
concert, 202.
concert
spirituel, 180.
condition créaturelle, 180, 239,
257, 278.
condition seigneuriale, 239, 245,
278.
confidence,
273.
congrégation,
233.
connaissance,
279.
connaissance du vulgaire, 255.
conscience secrète, 208, 209,
217, 221, 244, 245, 248, 249, 258, 262, 272, 273, 277, 282, 283, 289.
conseil,
244.
conseil de la connaissance, 255.
constellation
de l’Ourse, 192. contemplation, 134,201,251. contrées de l’être, 217. contrées
des cieux, 235.
Coran,
141, 151, 213.
corps, 279.
costumes,
269.
côte du
génie, 157.
couchants du monde caché, 260.
coucher
du soleil, 216.
couleurs,
238.
coupe,
149.
coupes,
247, 271.
cour
intérieure, 234. coussins, 261.
couvent, 157, 158, 205, 207,
211,234.
couvent, porte du couvent, 208.
créatures, 282.
crépuscule, 235.
Dais, 213.
dais de
la majesté, 262.
dais de
la présence, 201.
dais de la superbe, 230, 261.
dais de Sa superbe, 281, 292. dais du roi, 267.
dansa, 164.
dansaient, 276.
danse,
200, 216.
danser,
186, 212, 265.
dansèrent,
253.
dattes,
149.
David,
151, 256.
début de
Sa nuit, 240.
décès,
205.
déchirait,
263.
déluge,
215.
demeure de l’intimité, 270.
demeure de la majesté, 209, 222,
247, 249, 268, 278.
demeure de la munificence, 222.
demeure de Ma majesté, 280. demeure des fiancées, 209.
demeures des concupiscences,
277.
démons,
244.
dents,
237.
dénuement,
258.
dépouille,
154.
des
éternités sans fin, 135.
descente,
205.
désert,
260, 263, 266.
désert de la préétemité, 278.
désert du
monde caché, 258.
déserts, 212, 219, 220, 254, 261,
267, 269, 273, 284.
déserts
arides, 258.
déserts
des attributs, 246.
déserts du monde caché, 260, 285.
désir,
209, 214.
deux
prières, 177, 179.
dévoilements,
207, 271.
Dieu,
152.
Dieu a créé Adam à Son image,
217.
dire,
207.
direction
de la prière, 208.
discours de magnificence,
238.
dispute,
263.
distance,
291.
dix-huitième,
235.
doigts,
177.
douceur,
219.
droite de
la présence, 286.
droits,
223.
dysenterie,
213.
Éclair,
198.
éclairs,
194, 200, 204.
effort
ascétique, 255.
égoïté,
260.
égoïté, atmosphère de l’égoïté,
249.
égorger,
249.
Égypte,
256.
élection,
208, 271.
Élie,
263, 269.
éloignement,
198, 291.
élus,
272.
embrassa,
279, 287.
émeraude,
154.
émirs,
221, 222.
enceinte
sacrée, 290.
enclos,
210.
enfants,
183, 194, 276, 283.
enfer,
189, 283.
énigme,
204.
enivra,
247.
entretien
nocturne, 273.
entretiens
spirituels, 134.
enveloppe,
140.
envol,
219, 258.
envola,
248, 251, 268.
envolai,
231, 281.
envoler,
198, 249, 272.
envoleraient,
274.
envoyé de
Dieu, 163.
envoyés, 133, 155, 191, 192, 212, 237,
261, 269, 270.
épiphanie de la beauté, 283.
épouse,
190, 220, 259.
épouses,
134, 205, 259, 276. équilibre, 240.
équivocité,
147, 159, 275. équivoque, 136,159,176,205, 207,216,239,241,242,258, 267,
270,271, 278,292.
équivoque, station de l’équivoque,
244, 245, 265.
esplanade,
274.
esplanade de l’éternité sans
commencement, 286.
esplanades,
239, 258, 268.
esplanades
de l’éternité, 284. esplanades de l’unité, 257.
esplanades de la splendeur,
287.
esprit, 198, 217, 221, 234, 249,
251,258, 275.
esprits,
272, 283.
essence,
134.
étapes,
243.
états,
261.
étendues
désertes, 248.
éternités sans commencement,
135.
étoile des opérations, 182.
étoiles, 182, 219.
étonnement, 270.
étrangers, 212.
être,
209.
être
créé, 270.
êtres spirituels, 208, 235, 236,
283.
Évangile,
151.
extase,
276.
extase
authentique, 272.
extases,
199, 204.
extatiques,
278.
extérieur du monde caché, 241.
exultation,
154, 193, 209.
Face,
201, 247.
Fakhr
al-dîn Ahmad, 24. famille, 183, 263. fardeaux, 268.
fardeaux
des lumières, 240. Fasawî, 213.
Fasâ, 17,
157, 205, 224.
femmes, 153, 183, 232, 236, 281, 292.
feu, 232.
fiancée,
182. fièvre, 287. filets, 175, 260. filles, 259. fils, 259, 287, 288. fin de la
nuit, 241. flammes, 258. flèche, 193, 229. flèches, 237. fleurs, 273. fleuve,
203, 263. fleuves, 198, 259. forme corporelle, 198. forme visible, 231.
foudres, 201, 254. fourmi, 194. fous, 195. fruits, 147. furent, 251.
Gabriel, 147, 153, 161, 163,
165,182,212,222,236,237, 240,263,265,270,277,283, 285, 287, 292.
Gabriels,
275. gaze, 198, 212. gazelles, 236. gemmes, 198.
gens de l'union, 229.
gens de la fin, 217.
gens de la présence, 232.
gens de Mon pur amour, 272.
gens des
prodiges, 231.
gens du
terme, 191.
gloires,
134.
gloires
de Sa face, 247.
gnose,
249, 272.
gnostiques, 207, 217, 255,
261,290.
gorge,
283.
goutte,
206.
gouverneur,
290.
grain de moutarde, 185, 196, 220,
239, 247, 274, 284.
graine,
186.
Grand
Maître, 152.
Grande
Ourse, 145.
guérison,
288.
Habit,
263.
habit de
la beauté, 217.
habit
rapiécé, 276.
habit
rouge, 224.
habitants
de l’être, 218.
habitants de la présence, 216,219,240.
habitants
de la terre, 274.
habitants des jardins du paradis, 292.
habitants
du paradis, 216.
habits,
270.
habits
blancs, 219.
habits
rouges, 230.
Hadhdhâ, Ja'far al-Hadhdhâ, 233.
haleines
de la sainteté, 251.
Hanyân,
158.
Hayzûm,
260, 292. héraut, 158, 205, 219. hérauts, 204.
herbes
parfumées, 222.
hérésie,
154.
heure,
250.
heures,
249.
hibou,
246.
Hijâz,
123.
Hind, Abû’l-Hasan ibn Hind, 211.
homme,
271, 282. hommes, 283.
houle,
243, 281.
houle de l’océan des lumières, 260.
houris, 147, 189, 198, 233, 235, 271,
283, 292.
huile,
144.
Ibn Hanbal, Ahmad [ibn Hanbal, 285.
ibn Hind, Abû’l-Hasan ibn Hind, 233, 276.
ibn
Khafif, 201.
ibn Khafif, Abû ‘Abdi’l-Lâh ibn
Khafif, 233, 252, 276.
Idrîs,
261.
ignorance,
155. île de la sainteté, 142.
Illiyûn, 156, 219, 234, 235, 240, 256,
258, 259.
image,
193, 211, 257. imâms, 285.
impies,
245. incarnation, 280.
Inde,
159. instant, 260. instruments à corde, 151, 160.
intelligence, 221, 245, 249, 251,273,283.
intelligences,
249, 274. intercédai, 292.
intercéder,
193.
intérieur du monde caché, 241.
intimité,
247.
intimités,
134.
invention,
283.
invocation,
175,283,284,291. invocations, 255, 260, 274.
Ismaël,
164.
Israël,
238.
ivre,
212, 239, 253. ivres, 254, 292.
ivresse, 199, 200, 204, 266, 277.
J’ai vu
mon Seigneur sous la plus belle forme, 244, 271. jacinthe, 204.
jacinthe
rouge, 190. jalousie, 270.
Jamâl al-dîn Abu 1-Wafâ’ ibn Khalîl
al-Fasâ’î, 141.
jambe,
138.
jambes,
235. jardin, 203, 205. jardins, 219, 220, 270.
jardins de l'éternité sans commencement,
289.
jardins du paradis, 233, 259, 281.
jarre,
238.
jaune, 175.
Jean, 218.
Jésus, 148, 151, 159, 162, 237,
287.
jeune
mariée, 195.
jeunes mariées, 206, 235, 236,
240.
jeunesse, 152.
jeûne, 237.
jeûneurs, 237.
joie, 208, 240.
Joseph,
178, 218, 256, 279.
jour de la résurrection, 256.
joyaux,
214, 264, 285, 289.
Junayd,
219, 252, 276. jurisconsultes, 221.
Ka'aba,
162, 163, 290.
Khidr,
263, 269, 288.
Khurâsân,
159.
L’être créé est dans les deux
poignées du Compatissant plus petit qu’un grain de moutarde, 195.
La rose rouge émane de la
splendeur de Dieu le Très- Haut, 184.
lacérai, 140.
laine, 153.
lampes, 144.
langue, 149, 195, 204, 221, 224,
237, 262.
langue des prophètes, 262. larmes, 221, 237.
lavaient, 263. lecteurs, 236.
Les cœurs sont entre deux des
doigts du compatissant qui les retourne comme II le veut, 179.
les portes de la présence, 286.
lieutenance,
208.
lieutenant,
162, 194. linceuls, 154.
lion,
175, 270.
livre,
240.
livre du dévoilement des secrets,
293.
loi divine, 135.
lotus de
la limite, 201. lucarne, 155, 179, 198, 236. lucarnes, 145, 250.
lumière, 141, 159, 162, 177, 196,
214, 215, 246, 247, 270, 274, 279.
lumière
bleue, 165.
lumière
rouge, 147. lumières, 134, 198, 199, 233. lumières de la majesté, 211. lune,
150, 182, 219, 265.
luth,
208, 266, 277, 281.
Ma'rûf,
276.
magnificence,
233.
main, 42, 138, 153, 177, 178,
194, 232, 246, 266, 276, 277, 279.
main
droite, 237.
main
gauche, 237.
mains,
146, 235, 268.
maison, 141, 144, 155, 183, 199,
206, 213, 224, 248, 264, 266, 282. maison de la majesté, 239. maître, 152, 233,
252.
maîtres, 201, 211, 219, 224, 233,
237, 255, 261, 269, 276, 285.
maîtres
spirituels, 160. majesté, 134, 212.
mal, 272.
malade,
160.
maladie,
286, 288, 292.
Mâlik,
205, 285.
manger,
212, 238.
manteau, 63, 147, 163, 193, 221.
manteau de la superbe, 257,
288.
marchés du monde caché,
249.
mariés, 232.
marin, 281.
martyrs, 154, 283.
Maudit, 272.
mausolée, 158.
Médine, 192, 196, 237.
méditation, 251.
Mekke, 222.
mélancolie,
250. melons, 147.
membres,
270.
mendiant,
238.
mendiant, « ô
Moïse ! ne sais-tu pas que lorsque tu nourris un mendiant [...] »,
239.
mer, 150.
mère,
183, 276.
métamorphose,
177. meurtrières, 142.
Michel, 153, 161, 163, 237, 270,
285.
milieu d’une des nuits, 270. milieu de la nuit, 183, 245,
280.
milieu de
Sa nuit, 240.
mille
ans, 286.
mille
attributs, 285.
mille
fois, 248.
mille
stations, 285.
mines,
215.
miracles,
231, 243, 272.
mirage,
274.
miroir,
42, 232, 279.
miroir de
l’épiphanie, 182.
Misrî,
Dhû’l-Nûn Misrî, 276.
Moïse, 148, 151, 152, 159,
162, 182, 186, 196, 218,
236, 237, 238, 243, 247,
248, 261, 272, 287, 288,
289.
moitié
d’une nuit, 286.
moitié de la
nuit, 155, 207, 263, 264, 273, 284, 287,
289.
monde,
215.
monde
angélique, 134.
monde
caché, 135.
monde de la puissance, 246. monde de magnificence, 233.
monde du plérôme angélique, 160.
montagne, 157, 223, 236, 238,
253, 265, 273.
montagne
bleue, 259. montagne de l’orient, 143. montagne de la superbe, 253.
montagne
Qâf, 240.
montagne
sainte, 252.
montagnes, 157, 182, 205, 230, 240, 254,
283,291.
montagnes
de sucre, 276. monture, 260, 292.
montures,
224.
mort,
292.
morts,
154.
mosquée,
283.
mots,
262, 289.
moucheron,
282. mouvements, 211, 267. muezzins, 220.
Muhammad, 133, 136, 137,
148,149,150,151,160,161, 162,164,201,208,218,244, 277, 285, 286, 289.
Muhammad, communauté de Muhammad, 292.
munificence,
212.
Munkir,
153.
mur, 154.
murailles,
144.
musc,
146, 277.
musique,
151, 160, 161.
Mustafâ, 139, 186, 196, 197, 212,213,
268.
Nageai,
260.
Nakîr,
153.
nappe,
144.
nattes,
182, 219.
nature
humaine, 215.
négation,
248.
neige,
160, 263.
niche de
prière, 207.
Nil, 238,
239.
nobles
scribes, 182.
Noé, 148,
162, 186, 237, 247,
261.
nom, 224,
289. nom suprême, 151. noms, 134.
nourriture,
144, 175. novices, 217.
nuage du monde caché, 262. nuit, 152, 201,209,213, 220, 223,
231, 232, 236, 237, 240, 242, 245, 250, 259,
nuit de mercredi, 291. nuit de pleine lune, 265. nuit du destin, 147,
235, 236,
240.
nuit, moitié de la nuit, 217. nuit, vingt-neuvième nuit,
250.
nuits,
274.
Occident,
206. occultation, 246, 260. océan, 135, 142, 143, 215. océan de l’amour, 188.
océan de l’essence, 188. océan de l’extase, 267. océan de l’ignorance, 188.
océan de l’unification, 188. océan de la connaissance, 188.
océan de
la majesté, 149. océan de la sainteté, 181. océan de la stupeur, 233. océan de
la surexistence, 281. océan de sang, 267.
océan des
attributs, 188. océan du désir, 200.
océans, 199, 206, 210, 214, 230,
278, 281.
océans de l’affirmation de
l’unité, 243, 280.
océans de
l’épreuve, 256.
océans de l’éternité sans
commencement, 268.
océans de
l’imminence, 202.
océans de
l’unité, 280.
océans de
la cécité, 233.
océans de la permanence, 239.
océans de
la primauté, 274. océans de Ta divinité, 260. océans des extases, 230, 252.
océans des gloires, 252.
océans
des méditations, 260.
océans des opérations théo-
phaniques, 246.
océans des représentations
imaginaires, 235.
océans du monde caché, 274. œil, 211.
œil de l’essence, 275.
œil de la
perfection, 257.
œil de
mon esprit, 252.
œil des
attributs, 285.
œil du
cœur, 255.
oiseau,
232.
oiseaux,
175, 195, 260. oiseaux de la proximité, 223. omoplate, 137, 244.
oppresseurs,
223.
or rouge,
233, 257.
or rouge,
colonne d’or rouge, 261. '
oraisons,
266.
orient,
206, 236, 274. orient de la préétemité, 266. orient du monde caché, 273. Ourse,
192.
Ourse, constellation de l’Ourse, 144.
Page,
240. pages, 147. pains, 144. paix intérieure, 160. palais, 259. palmier, 190.
papillon, 230, 247. paradis, 154, 189, 194, 198, 201,219, 259, 283.
paradoxe,
204. parents, 259. parfums, 247. parole, 189, 204, 231,283. parole de Dieu,
254. pas, 245.
Pasâ, 17.
patrie, 280. pays, 197, 230, 288. pays d’occident, 212. Pays de Dieu, 199. pays
de l’éternité, 224. pays de l’être, 234. pays de la préétemité, 210. pays turc,
212. peau, 270. péché, 230. pèlerinages, 139. père, 183, 276. perle, 160, 263.
perle blanche, 286. perles, 154, 176, 186, 210, 233, 264, 285, 286, 289.
perles blanches, 199, 233, 285.
Persan,
213, 220. persane, 141, 281. Perse, 146, 288. personnes, 283.
petits-enfants,
276. peur, 256.
philosophes,
166.
pied,
147.
piédestal, 147, 185, 189, 194, 201, 202,
203, 205, 220, 230, 283, 285, 292.
pierre de
l’union, 197. pierre noire, 163.
pierres,
261.
plaine,
152.
plaine
déserte, 233.
plaine
désertique, 154, 254. plaines désertiques, 240. plaintes, 263.
pléiades,
194. pleura, 182.
pleurai,
237, 266. pleurant, 234.
pleurer,
270. pleurs, 238.
pluie,
263.
plume,
232.
plus beaux
noms, 151. plus belle forme, 202, 211. poêle, 261.
poésie,
183.
poitrine,
232, 269, 290, 291. pôle, 288.
pôle
nord, 274. pôles, 285.
pomme,
142.
porte, 266, 268.
porte de
la présence, 235.
porte de
Safâ’, 163.
portes,
214, 246.
portes de la munificence, 261.
portes
des cieux, 201.
portes du monde caché, 199, 246,
251, 291.
portes du royaume angélique,
214, 284, 286.
porteurs
du trône, 270.
prédication,
191.
présence,
134, 201.
présence
de l’élite, 279.
présence de la puissance, 256.
priai, 292.
prière, 235, 262, 291.
prière du
crépuscule, 237.
prières du soir, 200, 209, 223,
250.
primauté, 211.
prince
des envoyés, 208.
printemps,
222.
prodiges,
231.
prophète, 139, 149, 163, 165, 192, 193, 212, 217, 222,
231, 237, 241, 247, 261,
265, 269, 270, 271, 277,
285, 286, 290.
prophète
envoyé, 273.
prophètes, 133,151,155,160,
189,191,192,196,206,207, 208,210,212,214,216,219, 221,222,231,234,236,237,
238,242,244,247,254,256, 258,261,265,268,269,270, 277,281,283,285,287,290, 292.
prophètes, 198.
prosternai, 240.
prosternation,
205.
prosternations, 198, 217, 220,
246, 262, 291.
proximité,
241.
proximités,
134.
psalmodier,
231, 250.
Psaumes, 151, 240, 151.
pudeur, 210.
purs, 242.
Qâf, 155, 161, 175, 185, 192,
259, 265, 273.
quenouille,
153.
quiétude,
198, 221.
Rabâb, 153.
Rajab, 286.
Ramadân, 217,235, 237,240, 250.
rangs, 204.
rayons, 247.
repas, 211, 237.
représentations imaginaires, 268,
272, 275, 277.
résurrection, 191.
retraite, 287.
réunion, 270.
réveil, 280, 285.
révélation, 246.
riaient, 210, 289.
Ridwân, 147, 164, 189, 235. rire, 208, 235, 236, 240, 258.
rives des fleuves, 281.
rivières, 147. robe, 192, 194, 219, 237. robe d’une étoffe
fíne, 149. robe molletonnée, 229. rochers massifs, 289.
roi, 232,
279.
rose,
134.
rose rouge, 147, 184, 197, 199, 212, 222,
277, 287,
288.
roses, 154, 210, 274, 276, 279.
roses
blanches, 176, 222.
roses
rouges, 154, 189, 193,
222, 224, 234, 236, 240, 253, 257, 275, 279, 282.
roses
rouges et blanches,
289.
roses,
jardins de roses, 271. roses, tiges de roses, 271.
rouge, 149, 154, 163, 182, 224.
rouges,
274.
rouges,
feuilles rouges, 233. roulai par terre, 248.
royaume,
134, 279.
royaume
angélique, 134, 155.
royaume de la puissance, 134.
royaume du plérôme angélique, 135.
royaumes,
251.
royaumes du monde caché, 201.
royauté,
208.
rubis,
154, 204.
ruine,
140.
ruisseaux,
148.
ruse,
187. ruse, océans de Sa ruse, 272. Ruwaym, 219, 252, 276.
Rûzbehân, 141, 157, 164, 197, 198, 230.
Sabre du
désir, 275. sagesses, 134. saint, 231.
sainteté,
247.
saintetés,
135.
saints, 158, 192, 198, 208, 209,
214, 224, 234, 237, 238, 242, 245, 261, 265, 270, 285, 292.
saints,
sept saints, 288.
saints, sultans de Mes saints, 272.
Salomon,
256. samedi, 232.
sang, 148, 175, 234, 249, 254,
267.
Sari,
276.
San
al-Saqatî, 192.
Satan,
272. satanique, 269. savants, 143, 221. saveur, 209. science, 247, 251.
sciences, 134, 249. sciences d'inspiration divine, 143.
sciences
inspirées, 231. sciences occultes, 287, 290. secrets, 134.
sept,
144.
sept
cieux, 154, 203. sept climats, 203.
sept
lucarnes, 145.
sept
mille portes, 286.
sept
pôles mystiques, 144. sept-mille seuils, 145. septième ciel, 185, 206.
Séraphiel, 153, 161, 163,237, 270, 287.
sérénité,
265.
sermon,
191.
serviteurs,
232.
seuil de
l’amour, 203.
seuil de la munificence, 151, 224.
seuil de
la préétemité, 214. seuil de la présence, 221, 222, 240, 249.
seuil du monde caché, 203. seuil du royaume angélique,
221.
Sha'bân,
291.
Shâfi'î,
221,285.
Shîrâz, 201, 205, 207, 225, 234, 289,
292.
Sinaï, 152, 182, 185, 236, 238.
Sinaï,
mont Sinaï, 289.
sincères,
217.
sincérité,
231.
site du
discours, 246.
sobriété,
199.
soie, 183.
soif, 149.
soixante-dix,
222.
soixante-dix
fois, 141, 207.
soixante-dix mille, 152, 198, 243.
soixante-dix mille années, 207.
soixante-dix
mille ans, 212. soixante-dix mille fois, 254. soixante-dix mille vents, 224.
soixante-dix stations, 238. soleil, 247.
soleils, 134, 260.
soleils des attributs, 242. soleils levants, 258.
sollicitude, 238.
sommeil, 242, 291.
souffla, 288.
souffles
parfumés, 273.
soufis, 140, 141, 144, 192, 211,
212, 219, 233, 245, 253, 276.
soufis
itinérants, 269.
soupir,
275.
sourate,
243.
sous la plus belle forme, 262. sphères célestes, 262.
station
bénie, 268.
station de l’amour, 195, 209,
239, 280.
station de l’équivocité, 190. station de l’errance, 274.
station de l’exultation, 254,
256.
station
de l’humilité, 186. station de l’imminence, 260. station de l’imminence de
l’imminence, 216.
station de l’intimité, 151, 198,
214, 218, 230, 234, 239,251.
station
de l’unicité, 206.
station
de l’union, 249.
station
de l’unité, 224.
station de la connaissance, 269.
station de la lutte spirituelle, 269.
station
de la révérence, 204. station de la sainteté, 182. station de la vigilance,
211. station de la vigilance intérieure, 195.
station
des ambiguïtés, 211. station du désir, 200.
station
du reproche, 209. station du rire, 181.
stations
des prodiges, 231. stupéfaits, 241.
stupeur,
188, 235, 241. substituts, 249, 263, 269. suça, 237.
sucer,
237.
sucre
blanc, 276. sultan, 268.
sultans,
204.
superbe, 194,
291.
Table,
238.
tambour,
208, 277. tambour turc, 235. tambours, 235. tanbûr, 219.
tanbûrs,
240.
tapis,
186, 195.
tapis de
l’intimité, 249.
tapis de
la proximité, 247. tapis de lumière, 285. tapis de prière, 211,219. tapis de Sa
proximité, 268. tavernes de l’union, 268.
teignaient,
235. teinte, 249.
teinture,
249.
ténèbres,
241. tentes, 215. tentures, 217.
tentures de la magnificence, 258.
tentures de la théophanie, 252.
terrasse, 141, 144, 205, 211,
234.
terrasse
du couvent, 208. terre, 134, 154,189,192, 194, 196, 205, 214, 215, 230, 241,
245, 247, 253, 278, 288, 292.
tête, 214, 232, 264, 267, 270. théophanie, 260.
tombe,
153, 158, 277. tombeaux, 259.
tombes,
139, 224. tonnerre, 254.
Torah,
151. tourment, 249. tourments, 134. tourner, 267. traditions, 208. trépas, 270.
trésors, 195, 246. tresses, 63, 147, 153, 163, 232, 236, 253, 292.
tristesses,
252. trois-cent mille ans, 202. trompes, 235.
trône, 134, 147, 153, 176,
185, 189, 194, 201, 202,
203, 205, 220, 230, 234,
240, 241, 247, 253, 263,
278, 281, 282, 283, 285,
288, 290, 292. turban, 149, 183, 212. turbans blancs, 219,
285. Turcoman, 237.
Turcs, 151, 159, 187, 204, 223, 229, 230,
236, 240, 258, 266, 287.
turques,
147. turquoise, 190.
Umar,
141, 161. unicité, 215. unification, 135, 233. unifiés, 261. union, 247, 278.
unions mystiques, 134. univers de l’unicité, 253. univers de la sainteté, 253,
257.
Uthmân,
141, 161.
Vagues,
280. vallée, 220, 284. vallées, 233. vallées de l’ipséité, 284. vallées des
ténèbres, 277. vendredi, 231, 284. vendredi, nuit du vendredi, 289.
vents,
224, 230, 242. vents violents, 282. vergers du paradis, 154. véridique, 261.
véridiques, 207, 236, 237, 256, 268, 283.
vérité de
l’union, 241. vers, 246.
versets,
134, 213, 217. vertes, 182.
vêtement, 197, 232, 233, 239,
259, 265, 270, 274, 275, 282, 286, 292.
vêtement de la grâce, 206, 289.
vêtement de lumière, 153.
vêtements, 140, 151, 248, 261,
263, 265, 271.
vêtements blancs, 285.
vieillard, 147, 182.
vieillards, 144, 219.
village, 219.
ville, 254.
vin, 149, 153, 154, 247, 249.
vin, fleuve de, 289.
vingt, 237.
vingt ans, 255.
vingt et unième nuit, 236, 240.
vins, 268, 271, 279.
vins de l’intimité, 253.
vins de la présence, 261.
visage, 42,150, 184, 196,232,
233, 234, 236, 243, 253, 287.
visages, 236, 271.
vision, 233, 249.
vision de la vision, 253.
vision par l’œil, 190.
voile, 134, 150, 198,268, 269,
277, 278.
voile de la munificence,
222.
voile de la préétemité, 224, 274.
voile de la timidité, 230.
voile du royaume angélique, 238.
voile,
Son, 247.
voiles,
195, 262, 268, 271,
275.
voiles de
la présence, 259.
voiles du
monde caché, 201,
287.
voiles
épais, 254.
voix,
246.
vole,
282.
voler,
232, 233.
voûtes,
233.
voyages,
279, 280.
voyageurs du monde caché, 242.
Yeux,
155, 234, 267, 273.
yeux des créatures,
260.
Zamzam,
163.
Zulaykhâ,
279.
Index des citations coraniques
|
sourate |
II = 105 II = 109 |
166 279 |
|
sourate |
III = 7 |
203,217 |
|
|
III = 73-74 |
166 |
|
|
in = 173 |
166 |
|
sourate |
V = 54 |
166 |
|
sourate |
VI = 77-78 |
182 |
|
sourate |
VII = 77 |
159 |
|
sourate |
IX = 21 |
217 |
|
|
IX= 111 |
220 |
|
sourate |
XI = 63 |
159 |
|
|
XI = 64 |
158 |
|
|
XI = 107 |
162 |
|
sourate |
XII = 31 |
242 |
|
|
XII = 100 |
217 |
|
sourate |
XIII = 23 |
190 |
|
sourate |
XVI = 50 |
208 |
|
sourate |
XX = 5 |
240 |
|
|
XX = 39 |
273-274, 280 |
|
sourate |
XXV = 24 |
189 |
|
sourate |
XXVIII = 30 XXVIII = 57 XXVIII = 88 |
137 264 203, 206, 247 |
|
sourate |
XXIX = 58 |
242 |
|
sourate |
XXX = 27 |
193,257 |
|
sourate |
XXXIV = 11 |
243 |
|
sourate |
XXXV=8 |
244 |
|
sourate |
XXXVI = 82 |
254 |
|
sourate |
XXXVII = 1-3 |
204 |
|
sourate |
XXXIX = 67 |
177, 194-195 |
|
|
XXXIX = 74 |
242 |
|
sourate |
XLI = 53 |
257 |
|
sourate |
XLII = 11 |
177, 182, 193 |
|
sourate |
XLVI = 35 |
150 |
|
sourate |
XLVIII = 1 |
211 |
|
|
XLVIII = 10 |
247 |
|
sourate |
LUI = 8 |
199 |
|
|
LIII = 15-16 |
137 |
|
sourate |
LTV = 14 |
280 |
|
sourate |
LV= 19 |
136 |
|
sourate |
LVII = 21 |
166 |
|
|
LVII = 29 |
166, 256 |
|
sourate |
LXI = 8 |
291 |
|
sourate |
LXII = 4 |
166 |
|
sourate |
LXV = 3 |
250 |
|
sourate |
LXVIII = 1-3 |
276 |
sourate LXXIV = 50-51 138
|
sourate |
LXXXII = 11 |
182 |
|
sourate |
LXXXV = 16 |
162 |
|
sourate |
XCVII = 1-3 |
235 |
|
sourate |
CIV = 6-7 |
276 |
|
sourate |
CXII = 1-5 |
243 |
Introduction
Sur l’auteur............................................................................................ 17
Manuscrits et éditions........................................................................... 20
Contextes................................................................................................ 22
Visions de sainteté................................................................................. 30
Visions de Dieu, miroir de Dieu........................................................... 32
Visions des prophètes, visions prophétiques........................................ 48
Visions d’anges...................................................................................... 66
Saints et maîtres spirituels.................................................................... 78
Visions d’orthodoxie.............................................................................. 90
Des visions et des mots.......................................................................... 92
Le dévoilement des secrets
ET LES APPARITIONS DES
LUMIÈRES
Index.........................................................................................................
297
Index des citations coraniques................................................................
315
RÉALISATION . ATELIER
GRAPHIQUE DES ÉDITIONS DE SEPTEMBRE À PARIS IMPRESSION : S. N. FIRMIN-DIDOT AU MESNIL-SUR-L’ESTRÉE
DÉPÔT LÉGAL : MARS 1996. N“ 25818 (33493).
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